L’ impasse collaborative : pour une véritable économie de la coopération.

« Comment ne pas être convaincu que nous vivons l’âge d’or de la communication et de la collaboration ? La « révolution » numérique nous connecte à tout, tout le temps. La communauté s’impose partout, de l’école au travail et jusqu’à notre intimité, qui ne vaut, semble-t-il, que si on la partage. Cependant, nos sociétés de haute fréquence sont aussi des sociétés de basse intensité. L’hyperactivité de la brève rencontre numérique épuise souvent la capacité des individus à construire des liens durables ». Pour Éloi Laurent, économiste français, chercheur à l’Observatoire français des conjonctures économiques, nos échanges se densifient autant qu’ils perdent en intensité : l’émotion des images partagées serait sans profondeur.

 

La crise de la coopération. 

 

Nous traversons une crise de la coopération qui présenterait trois visages : celui d’une l’épidémie de solitude, qui isole toujours plus les personnes et les empêche de faire société ; qui décourage la coopération par le détournement des règles fiscales; enfin, celui d’une guerre contre le temps et l’écologie, sous l’impulsion de l’accélération de la transition numérique. Pour reconstruire les institutions de la coopération, Éloi Laurent propose trois voies. « La première consiste à dépasser les « mythologies économiques » et à sortir de la croissance pour retrouver la bienveillance de l’économie civile et la profondeur de l’économie écologique ; la seconde, à endiguer la concurrence fiscale et sociale – d’abord en Europe – afin de restaurer la puissance coopérative des systèmes sociaux et fiscaux ; la troisième, à décélérer la transition numérique pour accélérer la transition écologique. Car, si la Terre réussit tant aux humains, la réciproque est, hélas, de moins en moins vraie ».

 

Entreprise, action publique, éducation : collaborer sans coopérer. 

 

« La collaboration sans coopération que l’on observe de plus en plus souvent, dans laquelle les salariés se désengagent à mesure qu’ils sont happés par la pression collaborative, a de graves conséquences sur la santé des travailleurs, notamment parce qu’elle consume la vie privée sans pour autant apporter de satisfaction sociale ». Pour l’auteur, la promesse coopérative des outils collaboratifs ne serait pas tenue. Réseaux sociaux d’entreprise, messageries instantanées ou visioconférence sont aussi chronophages que leur retour sur investissement est relatif. En janvier 2016, la Harvard Business Review évoquait ce « surmenage collaboratif», affirmant que dans certaines entreprises, 80 % du temps des salariés est consacré à des tâches collaboratives. Le secteur public n’est pas épargné par cette tendance, comme en témoignent les concepts d’« intelligence collective » ou de « démocratie participative ». Selon Éloi Laurent, ces procédures manquent d’honnêteté, dissimulant des modalités de consultation verrouillées en amont, par des mécanismes entérinant des décisions déjà actées en coulisses, « il en va ainsi des multiples « états généraux » et « assises » », précise-t-il. « Éducation, recherche, monde du travail, politique : tous ces domaines illustrent bien la crise de la coopération que nous vivons sous les apparences d’une société de plus en plus collaborative ». 

 

Connexion numérique et connexion sociale. 

 

Pour Éloi Laurent, la solitude à l’âge numérique est une nécessité. Face aux débordements d’une sphère collaborative avide de nos moments privés, la sanctuarisation de temps de solitude est une nécessité pour permettre « aux individus de retrouver une forme d’équilibre psychique. Mais, par définition, ces temps de solitude volontaire et bénéfique sont temporaires et ne sauraient être identifiés aux situations d’isolement social durable ». Au Royaume-Uni, la « Jo Cox Commission on Loneliness », montre dans son rapport de 2017, que près de 9 millions de personnes se sentent souvent ou tout le temps seules (autour de 15 % de la population). Un constat né d’un paradoxe et d’une convergence : celle d’une société de l’hyper-connexion en ligne, et de la déconnection des lieux de proximités, de l’entreprise et des pubs. « On pourrait penser que la montée de la solitude au Royaume-Uni et ailleurs a partie liée avec le vieillissement de la population, mais on aurait tort de la réduire à cela », déclare Rachel Reeves, coordinatrice du rapport. Parallèlement les jeunes isolés, littéralement happés par les nouvelles technologies de l’information et de la communication consacrent encore plus de temps aux écrans que l’ensemble des 15-30 ans. « Ceci explique peut-être cela, mais c’est en tout cas une illustration du danger qu’il y a à confondre connexion numérique et connexion sociale. Dans le cas des jeunes Français isolés, la connexion numérique apparaît comme le symptôme de la déconnexion sociale », analyse l’auteur.

 

Les GAFAM : chantres de la collaboration, torpilleurs du contrat social. 

 

« Enfin, dans ce contexte de concurrence fiscale et sociale en Europe, on notera l’existence d’un problème dans le problème, à savoir le régime fiscal particulièrement avantageux dont bénéficient les entreprises du numérique, en particulier les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), dans certains États membres, notamment l’Irlande, le Luxembourg et les Pays-Bas ». Un constat qui ne relève pas de la fatalité, mais d’arbitrages commerciaux et politiques réversibles. La commissaire européenne à la Concurrence, Margrethe Vestager, en fait son cheval de bataille, au lendemain des révélations des scandales des Panama Papers et autre Swiss Leaks. Pour Éloi Laurent, l’attitude des GAFAM illustre une ironie suprême : « ces pratiques non coopératives qui relèvent du « capitalisme de passager clandestin » sont le fait de fleurons de l’industrie de la collaboration ».

 

La double crise écologique et numérique. 

 

La crise temporelle qui bouleverse le XXIe siècle revêt la double dimension d’une accélération numérique et d’une crise écologique, ponctuée par le dérèglement climatique. « La difficulté propre à notre époque tient au fait que ces deux crises se produisent conjointement ; ainsi, alors qu’elles devraient s’atténuer réciproquement, elles s’aggravent mutuellement ». Les structures mentales et sociales sont également bouleversées par le rythme technologique. Alors que la course à l’innovation devait ouvrir les perspectives nouvelles d’un avenir brillant, l’innovation et la crise environnementale nous projettent, tout comme ce fut le cas lors de la sortie des trente glorieuses, à la « conjonction d’un présent phagocyté et d’un avenir en suspens ». 

 

Farid Gueham

 

Pour aller plus loin :

 

-       « Trois questions à Eloi Laurent »lemonde.fr

-       « Le confinement et la distanciation sociale vont aggraver l’épidémie de solitude déjà à l’œuvre », lemonde.fr

-       « Retrouver l’idée du bien-être collectif – les entretiens confinés avec Eloi Laurent », franceinter.fr

-       « Coopérer- collaborer », alternatives-economiques.fr

-       « Surcharge collaborative », hbrfrance.fr

 

 

Photo by Perry Grone on Unsplash

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