L’impuissance de la Raison … ou l’inévitable retour des passions en politique

passionsL’impuissance de la Raison … ou l’inévitable retour des passions en politique

Par François de Laboulaye

La revanche des passions. Métamorphoses de la violence et crise du politique, de Pierre Hassner, éditions Fayard, 2015, 368 pages,  22€

Dans son ouvrage La revanche des passions, Pierre Hassner tente d’analyser les raisons du retour de la violence en politiques en interrogeant les fondamentaux philosophiques et historiques de cette guerre ouverte contre la société bourgeoise et l’horizon indépassable de la démocratie libérale. Prenant acte de ce retour de la guerre en l’absence d’ordre international, il s’interroge sur les conditions d’une intervention juste. Mais en raisons des diverses mutations contemporaines des conflits, les formes traditionnelles d’intervention semblent impuissantes. La résurgence du totalitarisme et la résilience des nations laissent entrevoir des possibilités de conflits sans fin.

La revanche des passions contre la société bourgeoise et la démocratie libérale

En rupture avec les philosophes classiques, pour qui la modération était une passion négligeable par rapport aux passions guerrières, les modernes établissent une hiérarchie des passions sur le primat de la modération. Si Machiavel privilégie la verticalité en faisant des passions d’honneur et de force le monopole du Prince, ses successeurs vont privilégier l’horizontalité de ces passions en les faisant jouer entres elles. Chez Hobbes, la peur l’emporte sur la vaine gloire, chez Locke l’acquisition des biens et le travail l’emportent sur la guerre. Avec Adam Smith et Montesquieu on assiste à la substitution des passions par les intérêts et le calcul rationnel.

Rousseau va être le premier à s’opposer à cet idéal social intéressé en distinguant entre l’amour de soi « qui n’aime pas voir souffrir » et l’amour propre, un désir de reconnaissance conflictuel. Kant lui emboite le pas en condamnant toutes les passions au nom de la morale. Hegel identifie la passion à l’Esprit universel. Pour ces deux philosophes, les passions sont un mal pour un bien. La doctrine scientifique pose le primat d’une passion originaire de la lutte pour la vie et la domination. Matérialisme et Romantisme se conjuguent. Nietzsche dégage « la volonté de puissance » brèche ouverte au déferlement des passions.

Du point de vue historique, François Furet dans son analyse considère que le retour des passions contre l’ordre bourgeois et la démocratie libérale ne s’est pas fait au XXe siècle au nom des libertés locales, chères à Tocqueville, mais au nom du fascisme et du communisme. Vaincues aujourd’hui, ces deux passions, néo païenne et néo chrétienne, ont été remplacée par le « politically correctness » anglo-saxon caractérisé par l’absolutisation des minorités et la mauvaise conscience avec, en France, une référence à la Révolution et à sa religion séculière de salut terrestre.

Faire la guerre en l’absence d’un ordre international : le risque de l’impuissance et du piège

hassnerL’interventionnisme compassionnel : le seul légitime faute d’ordre international

Pierre Hassner considère l’ordre international définitivement mort. Le bipolaire n’a pas été remplacé par le multipolaire mais par une confusion des frontières et des identités. Dès lors, quand est-il moral d’intervenir ? Pour Rousseau, seuls les États se font la guerre, la morale collective l’emporte sur la morale individuelle. Avec Montesquieu, c’est l’inverse. Rousseau, Kant et Hegel auront le plus de mal à légitimer l’usage de la force. Le philosophe suisse conseille d’être « martial, sans ambition », le moralisme de Kant peut conduire à une forme d’immoralité lorsqu’il est rattrapé par le simplisme. Hegel souligne le risque d’impuissance de l’Esprit du Monde confronté aux résistances du sentiment national et de la religion. Le seul motif d’intervention qui a aujourd’hui la préférence est celle qui se fait au nom de la « compassion » rousseauiste, un sentiment mièvre et versatile qui sacrifie le « thumos » siège des passions de l’orgueil et de la gloire.

Intervenir militairement dans un contexte de fragilité identitaire des peuples et des États

Avec le morcèlement des identités qui se traduit par une surreprésentation des guerres civiles par rapport aux autres formes de conflits, les raisons d’intervenir doivent dépasser le cadre humanitaire. Selon l’auteur, la France qui n’est plus une puissance globale mais multidimensionnelle devrait adopter une stratégie nationale défensive tout en s’appuyant sur l’Union Européenne pour faire la promotion de ses valeurs. En cas d’intervention armée, elle devra éviter le « piège américain », le « piège français », le « piège israélien » et le piège de l’annexion. Le piège américain part d’une confiance excessive dans la force et la technique avec une incompréhension des réactions et des peurs des peuples libérés conduisant à l’enlisement. Le piège français se referme lorsque le souci de protéger la population civile bascule dans une guerre classique qui n’a pas le soutien de la population. Le piège israélien est celui de la guerre à distance par des drones permettant des attentats ciblés et suscitant en réaction des attentats suicides contre des cibles précises ou indéterminées provoquant un sentiment de menace diffus dans un contexte de « barbarisation du bourgeois ». L’annexion classique par un territoire contigüe n’est pas facteur de paix non plus et la perte de la tranquillité est le piège dans lequel s’engouffre la puissance agressante.

Le retour du totalitarisme et des nationalismes

Le totalitarisme c’est la guerre

Une atmosphère totalitaire plane au-dessus de la Russie manifestant plusieurs syndromes inquiétants : celui de Weimar et celui de la « forteresse assiégée » justifiés par l’humiliation de la perte de l’Empire soviétique et le sentiment d’exclusion provoqué par l’extension de l’OTAN aux anciens satellites de l’URSS. L’attachement de la Russie à la démocratie est purement de façade. Démocratie virtuelle, la Russie de Poutine est aussi un empire virtuel dont le pouvoir de nuisance par son accès aux hydrocarbures est un des seuls qui lui reste.

Reprenant la définition de Carl Schmitt sur le totalitarisme « Ennemi total, guerre totale, État total», Pierre Hassner constate que l’absence d’État total ne permet pas de conclure à l’absence de totalitarisme. Par contre il s’agit d’un « totalitarisme anarchique » dont le mode de fonctionnement est le même que celui de tous les totalitarismes à savoir une nouvelle légitimation de la guerre au nom de la révolution créant un environnement de paroxysme permanent dans lequel tout est possible et propice au déchaînement d’une violence sans limite.

Adaptant une formule de Mitterrand, l’auteur affirme : « Le Totalitarisme c’est la guerre ». L’élément central n’est plus la guerre, puisque avec les moyens de destruction totale celle-ci n’est plus un instrument politique, ni l’État, mais l’Ennemi dont l’élimination radicale et sans scrupule vise à brouiller la distinction État/Société et global/local. Le totalitarisme se nourrit de la fragilité identitaire des États et des peuples.

La résilience nationaliste face à l’échec des organisations internationales

En réaction, les nations manifestent beaucoup de résilience. Pierre Hassner, sceptique, considère que le nationalisme est intrinsèquement violent même s’il reconnait un « sentiment national » qui peut être pacifique. L’auteur constate aussi un glissement vers un nationalisme religieux. D’ailleurs, comme Olivier Roy, il atténue la signification religieuse des attentats islamistes au nom d’une islamo-nationalisation de la violence. Les attentats Islamistes provoquent une réaction nationaliste dans les pays occidentaux particulièrement dangereuse aux États-Unis où elle devient offensive, impérialiste et  perd toute notion de relativisme au nom de la guerre entre le camp du Bien et le camp du Mal.

Par contraste, les ambitions des organisations internationales interétatiques comme l’Union Européenne manquent de passions et de convictions mobilisatrices. L’écart entre les élites et les peuples se creuse favorisant une contestation populiste contre une oligarchie financière et technocratique. Elle se fait au nom des particularismes nationaux et contre les principes d’universalités incarnés par ces institutions.

Conclusion : un constat impuissant ?

Si la force de l’analyse de Pierre Hassner tient à ce qu’elle s’étend sur plusieurs années, permettant une réelle analyse des mouvements qui entrainent ce retour des passions sur la scène internationale, elle minore, pourtant, l’aspect purement religieux du conflit entre un islam et un christianisme aux ambitions totalitaires, préférant opposer l’islam à l’occident. La méfiance de l’auteur est telle à l’égard de la nation qu’il ne peut envisager le nationalisme autrement que violent à l’instar du totalitarisme. Il ne peut imaginer, dans un monde où l’homme, la démocratie, les États se révèlent plus que jamais fragiles, que dans cette dialectique de la société ouverte et de la société fermée qu’il emprunte à Bergson, la religion et la nation peuvent être une partie de la solution au problème. Comme Thucydide avant lui, Pierre Hassner regarde nostalgique cette paix forcément éphémère sans vraiment proposer de solution.

 crédit photo : flickr IMAGYKA PHOTO

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