L’illusion de l’uniformité, ou comment renier les différences a conduit la droite à la défaite

Avec l’arrivée d’Emmanuel Macron au palais présidentiel, la droite républicaine est entré dans une ère d’incertitude et de division sans doute inédite depuis la Vème République, qu’on ne cesse de commenter depuis plusieurs mois maintenant. On ne compte plus les chapelles et les factions, entre ceux ayant rejoint En Marche comme Bruno Le Maire ou Edouard Philippe, jusqu’aux plus radicaux autour de Laurent Wauquiez, en passant par Libres de Pécresse ou Agir des Constructifs. Certaines de ces tendances veulent défendre l’unité des Républicains, d’autres préférant concrétiser le divorce d’une famille qui s’est unie en 2002, avec la création de l’UMP, censé rassembler des Gaullistes aux Centristes. Cette fusion s’est pourtant avéré véritablement imparfaite et même néfaste pour la droite française.

Il faut tout d’abord rappeler que des courants multiples et différents parcourent la droite en France depuis des décennies. Déjà, le PSF de 1936 avait lancé l’idée d’une droite populaire et sociale, bonapartiste, faisant face à la droite libérale-conservatrice, plus orléaniste, jusque-là prédominante. Le PSF de De la Rocque se voulait ainsi le prototype d’un parti gaulliste qui ne devait triompher qu’en 1958. En prétendant lui aussi bâtir un mouvement ni de droite ni de gauche, Charles de Gaulle a semblé confirmer cette tendance en portant le message d’un Etat fort et qui n’oublie pas son rôle dirigiste, une droite aussi conservatrice et souverainiste.                                                                          Face à lui, se tenait Giscard, porteur d’une droite, au contraire, européenne, libérale et humaniste, qui a elle aussi toujours existé. Avec son triomphe contre le gaulliste social Chaban-Delmas en 1974, Giscard va définitivement entériner la fracture de deux tendances bien distinctes et toutes deux puissantes. Le RPR de 1976 se fait ainsi le défenseur de la souveraineté nationale, contre « parti de l’étranger » qu’était l’UDF de Giscard.

A l’époque, c’est-à-dire dans les années 70, le parti socialiste est allié au parti communiste dans le cadre du programme commun. Il fonde son programme sur des nationalisations à tout va et une intervention très importante de l’Etat dans le secteur économique. Jusqu’ici, il n’était pas difficile à la droite de s’opposer à cela, ce programme donnant à l’Etat un rôle bien trop important.        Cependant la gauche va évoluer. Après l’échec flagrant de la politique socialiste en 1981 et 1982, la gauche va admettre l’inefficacité des relances keynésiennes à tout va. C’est à cette époque que vont apparaitre des hommes de gauche « raisonnables » comme Michel Rocard ou Jacques Delors voir Lionel Jospin, acceptant l’existence et l’impact positif du marché, jusqu’à amener des privatisations et des dérèglementations.

Le dilemme existe alors déjà à droite. Faut-il jouer la surenchère (et si oui dans quelle mesure) ou critiquer l’affaiblissement de l’Etat fort gaulliste ? A cet époque aussi, les thèses néo-libérales anglo-saxonnes traversent l’Atlantique et la Manche pour trouver des échos au sein de la droite française. Même Jacques Chirac, qui faisait en 1976, l’éloge d’un travaillisme à la française, va décider de mener une politique sur le modèle anglo-saxon, dans les années 86-88.  La division est alors très présente au sein même du RPR, entre les gaullistes sociaux, voulant défendre l’intervention de l’Etat,  et les néo-gaullistes qui sont sensibles aux thèses libérales. La même division existe au sein de l’UDF, entre les Libéraux, partisans aussi d’une telle politique, et les chrétiens-démocrates, beaucoup plus réticents et voulant conserver une fibre sociale.

En 2002, est donc décidée la fusion de toutes ces tendances, des chrétiens-démocrates centristes jusqu’aux gaullistes sociaux. Mais avec un parti unique, il faut un programme unique. C’est ainsi qu’après le côté consensuel de Chirac et Raffarin, Nicolas Sarkozy va tenter de rassembler toutes ces tendances, en prônant une politique libérale sur le plan économique, une acceptation de l’Europe et du traité de Lisbonne, et une politique identitaire et sécuritaire de l’autre côté. Grâce au talent de l’homme, cet attelage va fonctionner un temps, mais un temps seulement. La droite sociale va se sentir de plus en plus marginalisée, les souverainistes vont quitter le parti (on pense à Nicolas Dupont-Aignan en 2007) et les classes populaires qui votaient pour la droite sociale du RPR vont se réfugier au FN, qui a eu l’intelligence de récupérer certains thèmes propres au gaullisme, jusqu’à oser s’en proclamer l’héritier.  De l’autre côté, beaucoup des centristes et des modérés ne se retrouveront pas dans la politique identitaire de Sarkozy, ce qui va faire fuir un bon nombre des classes moyennes et supérieures. En 2007 déjà, Bayrou a obtenu 18% mais il n’a pas profité de l’occasion.

10 ans plus tard, après l’échec de Sarkozy en 2012, et celui de Fillon durant la dernière campagne, c’est ainsi Macron qui a su récupérer cet électorat qui votait UDF, et n’a pas accepté la dérive conservatrice de Fillon. En unissant RPR et UDF, la droite a perdu les classes populaires et la droite sociale et souverainiste, au profit du FN, et a perdu les centristes et modérés de la droite humaniste, qui s’en sont réfugiés chez Macron. Et que reste-il à droite ? Les retraités, que les républicains sont bien obligés de défendre s’ils veulent exister. On rappelle que François Fillon a fait 6% auprès des jeunes en 2017. Le candidat a voulu copier le Sarkozy de 2007 et de 2012, en alliant une politique assez conservatrice, qui a fait grossir Macron, et une politique assez libérale, qui a fait grossir Le Pen.

Cet attelage ne marche pas. Si RPR et UDF existaient encore, Macron n’aurait pas gagné, voir pas existé politiquement, et le FN n’aurait pas été au second tour, car ce RPR aurait moins abandonné les classes populaires et la droite sociale, et l’UDF n’aurait pas sombré dans une vision identitaire ou conservatrice de la France. Une partie du RPR et de l’UDF avaient beaucoup de choses en commun, mai en fusionnant, ils ont abandonné au centre et à la dynastie le Pen ce qui était irréconciliable.

Une fois au pouvoir, que ce soit avec Chirac ou avec Sarkozy, la droite française n’a pas su faire des réformes ambitieuses, entre autre à cause de ces divisions intérieures, qui imposent des consensus mous. Une coalition claire et aboutissant à un compromis audacieux n’empêchent pas les réformes. Il suffit de regarder de l’autre côté du Rhin. Mais un parti unique lui-même divisé empêche ce genre de débat et aboutit à ne pas vraiment décider.

La droite française n’est pas uniforme comme elle peut l’être en Grande-Bretagne par exemple, n’assumant pas vraiment être libérale. Notre vie politique est faite de courants surement diverses et variés et les nier à mener aux échec depuis 10 ans, l’extrême-droite et le centre ayant raflé ce qui auparavant se retrouvait autour de l’alliance UDF-RPR. Je ne ferai pas le nostalgique d’une époque que je n’ai pas connu mais les reports de voix entre ces 2 forces politiques étaient excellents. Je ne dis pas non plus qu’il n’y avait pas de divisions au sein de ces 2 partis. Des différences réelles existaient mais aboutissaient à des négociations claires et non à des arrangements et des renoncements derrière les murs du parti unique.

Avec Macron à l’Elysée, on retrouve un dilemme pour la droite qu’elle ne peut résoudre unie. Faut-il jouer la surenchère ou jouer la carte du sociale ? Accompagner des réformes défendues par la droite ou s’opposer véritablement au gouvernement Macron ? Jamais LR ne parviendra à l’unanimité sur ce sujet et à y rassembler une majorité des français. A cet égard, l’idée émise par Julien Aubert est intéressante, celle d’acter le divorce entre la droite humaniste, libérale et européenne (représentée par Agir, UDI ou LREM) et une droite plus sociale, souverainiste et conservatrice, autour de Wauquiez, qui doit pouvoir récupérer l’électorat du FN. Acceptons l’idée de deux forces politiques distinctes mais alliées, qui se tiennent chacun d’une main et vont respectivement ratisser vers la droite et vers le centre de l’autre main. Comme le dit le proverbe, il s’agit de (se) diviser pour mieux régner.

Stanislas Benoist

 

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