L’histoire de l’Algérie française, une histoire à parts égales ?

22.07.14 -13L’histoire de l’Algérie française, une histoire à parts égales ?

Guy Pervillé, « Oran, le 5 juillet 1962 : Leçon d’histoire sur un massacre », Paris, Vendémiraire, 320 pages, 20 euros

Dans son dernier livre, le spécialiste de l’histoire de la colonisation française en Algérie et de la Guerre d’Algérie, Guy Pervillé[1], revient sur un massacre méconnu, celui du 5 juillet 1962 à Oran. A cette occasion, il se livre à une véritable démonstration d’écriture de l’histoire, parvenant aussi bien à respecter la reconstitution des faits qu’à ménager les mémoires, toujours vives de cet évènement.

Que s’est-il passé le 5 juillet 1962 à Oran ?

Pour comprendre les évènements, il faut remonter au 3 juillet 1962, jour de l’accession à l’indépendance de l’Algérie[2]. Dans les jours qui suivent ont eu lieu un certain nombre d’incidents dont une partie visait les harkis et les pieds-noirs. A Oran, ville dont la population est encore majoritairement européenne, ce jour-là sont morts ou disparus 700 ressortissants européens. Ces chiffres connus dès 1963, grâce au rapport resté secret de Jean-Marie Huille, en feraient le massacre le plus sanglant de la guerre d’Algérie si celle-ci ne s’était pas terminée deux jours auparavant.

Si les chiffres sont désormais établis avec certitude[3], subsistent la question du déroulement exact et celle des raisons qui ont prévalu à ce drame. Pour comprendre les enjeux qui sont sous-tendus par ces questions, il faut faire un détour par la mémoire, toujours vive de la guerre d’Algérie et des évènements du 5 juillet 1962.

La mémoire occulté ?

Il est indéniable que la date du 5 juillet 1962 ne fait pas partie de celles qu’il est coutume d’accoler au conflit franco-algérien. Guy Pervillé écrit ainsi dans l’introduction : « de tous les évènements de la guerre d’Algérie, aucun n’a subi une occultation aussi complète que le massacre subi le 5 juillet 1962 à Oran par une partie de la population française de la ville ». Et de poursuivre : «  En effet, cet évènement tragique a été longtemps passé sous silence, ou minimisé, avant que ses véritables dimensions soient tardivement révélées »[4].

Parmi les explications qu’il faut avancer, il faut évoquer le peu d’attention que l’opinion publique a accordé et accorde aux pieds-noirs. A l’exception de quelques travaux[5], ces derniers sont encore trop souvent représentés comme une catégorie homogène et, qui plus est, fondamentalement dépréciative, celle des colonialistes à tout crin. Il y a donc un désintérêt, relatif mais réel, sur cette question.

A cette première remarque, il faut en ajouter une deuxième que Guy Pervillé développe dans un entretien. A la question de l’occultation, il répond ceci : « Le massacre du 5 juillet 1962 à Oran a fait l’objet d’une conspiration du silence et d’une amnésie collective durant plus d’un demi-siècle »[6]. Il y a dans cette histoire, un rôle des politiques. Dans l’ensemble des politiques culturelles et mémorielles qui ont pris pour objet la guerre d’Algérie, prendre en charge le récit du déroulé du 5 juillet 1962 aurait pu apparaître comme une provocation aussi bien vis-à-vis de l’Etat algérien que de la communauté algérienne en France. Des choix géopolitiques ont donc aussi prévalu dans l’écriture du discours. C’est donc sur ces enjeux mémoriels compliqués et tendus que Guy Pervillé entend faire œuvre d’historien.

Une nouvelle écriture de l’histoire de la Guerre d’Algérie

Le livre de Guy Pervillé adopte une forme inattendue, tout du moins au premier abord. Il s’agit, en effet, d’un livre d’historiographie, c’est-à-dire un livre d’histoire de l’histoire du 5 juillet. De manière exhaustive, l’auteur replace les différents travaux sur le sujet dans leur contexte.

C’est en ce sens que nous avons parlé dans le titre d’histoire à « parts égales »[7]. Plusieurs sens peuvent être donnés à cette phrase. C’est tout d’abord l’équité dans le traitement des sources secondaires qui sont toutes mises sur un pied d’égalité, qu’elles soient françaises ou algériennes[8], et passées au crible de la critique historienne. C’est, ensuite, une histoire qui vise à réinscrire tous les attentats et tous les incidents dans le même récit, sans laisser de côté aucun des acteurs de ce terrible conflit. C’est, enfin, une histoire qui cherche à établir un bilan de manière équitable ;

Quel bilan ?

Loin d’incriminer de manière univoque l’OAS, même s’il reconnaît que les campagnes d’attentats des mois précédents ont en partie contribué aux évènements, l’auteur incrimine également les autorités françaises et algériennes. Sans adhérer à la thèse du complot  – que celui-ci soit algérien ou français – il montre que ce sont les ordres contradictoires qui ont paralysé l’armée française et que les Algériens répondaient à des motivations complexes.

Toutefois, si les causes restent encore pour partie mystérieuses ou, tout du moins, en partie incertaines, Guy Pervillé peut en revanche établir un bilan chiffré des massacres et rétablir le déroulement exact des évènements.

Par cette méthode, l’auteur peut ainsi rétablir un fait dans sa dimension historique en dépassant les écrans mémoriels. Pour conclure nous pouvons citer l’auteur qui écrit : « Plus d’un demi-siècle plus tard, le 5 juillet d’Oran devrait servir, aux Algériens comme aux Français, à démontrer qu’il n’est pas raisonnable d’enfouir la vérité sous un silence imposé par l’Etat. Bien au contraire, il devrait prouver aux uns et aux autres que la reconnaissance de tous les évènements historiques, si douloureux qu’ils aient été, vaut mieux qu’une amnésie sélective pour faire en sorte que l’avenir soit meilleur que le passé »[9].

 

Jean Sénié

Crédit photo : PabelRock

[1] Pervillé Guy, Pour une histoire de la guerre d’Algérie, Paris, Éditions Picard, 2002. ; Id., La France en Algérie : 1830-1954, Paris, Vendémiaire, 2012.

[2] http://www.legifrance.gouv.fr/jopdf/common/jo_pdf.jsp?numJO=0&dateJO=19620704&pageDebut=06483

[3] http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3?id_article=327

[4] Pervillé Guy, Oran, le 5 juillet 1962, Paris, Vendémiaire, 2014, p. 5.

[5] Jordi Jean-Jacques, Idées reçues sur les Pieds-Noirs, Paris, Cavalier Bleu, 2009. ; Id., L’histoire des Pieds Noirs, Paris, Armand Colin, 2013.

[6] http://www.atlantico.fr/decryptage/5-juillet-1962-oran-massacre-occulte-qui-aurait-pu-ne-jamais-faire-naitre-culte-repentance-en-france-guy-perville-1653241.html

[7] Nous reprenons l’expression de Romain Bertrand, L’Histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident (XVIe-XVIIe siècles), Paris, Le Seuil, 2011., mais en lui donnant une acception différente.

[8] On remarquera que l’auteur accorde notamment une grande importance au renouveau apportée par des auteurs algériens et qu’il appelle de ces vœux la recherche historique en Algérie à poursuivre en ce sens.

[9] Pervillé Guy, Oran, le 5 juillet 1962, Paris, Vendémiaire, 2014, p. 261.

Qu'en pensez-vous?