L’entreprise comme aventure



11.04.2013 2
L’entreprise comme aventure

Jacques Arnol-Stephan, Entreprendre dans un monde en mutation, L’Harmattan 2013, 196 pages, 19 €.

Comment trouver dans nos sociétés européennes les ressources qui permettront de redonner du sens à l’action ? A quelles sources de notre histoire et de notre culture pouvons-nous puiser aujourd’hui pour relever les défis de notre monde ? Et si c’était justement dans “l’esprit d’aventure” qui a irrigué en permanence l’imaginaire moderne ?  Tout au long de ces pages originales et incarnées, l’auteur répond à ces questions en prônant l’aventure d’une entreprise réinventée, humaine qui sache s’enraciner dans nos territoires tout en s’ouvrant au monde.

Le  XXIe  siècle,  ou l’ère des basculements

Selon l’auteur, la période qui court des grandes découvertes à la fin du XXe siècle est euro-américaine. Mais la période qui s’ouvre au début du XXIe siècle est plus que probablement destinée à être asiatique. Nous serions aujourd’hui les témoins d’un “renversement du Monde”. Plutôt que d’en imaginer les conséquences désastreuses « pour nous autres, Européens », ne peut-on voir dans les transformations de notre époque le retour bienvenu de l’incertitude ? C’est le propos de cet ouvrage qui invite à l’audace.

Principe de précaution contre principe d’expérimentation

Pour l’heure, nos sociétés européennes ne sembleraient pas vouloir s’accommoder de cette irruption de l’incertitude. Le principe de précaution, inscrit depuis 2005 dans la Constitution française, en serait le signe éloquent.

Selon l’auteur, la précaution est un principe de bon sens et de prudence, mais peut s’avérer paralysante pour l’innovation, notamment celle des PME. Toute innovation étant une transgression, il conviendrait ainsi de combiner avec le principe de précaution un droit à l’essai, à l’expérience, à l’échec.

Cela nécessiterait de changer notre rapport au futur, à l’innovation, donc au risque, aujourd’hui de plus en plus connotée exclusivement comme négatif.

Apologie de l’aventure

L’ouvrage retrace l’histoire de la notion d’aventure, nous montrant qu’elle est profondément inscrite dans notre culture. De la chanson de geste jusqu’à nous, en passant par les premiers migrants vers l’Amérique, l’aventure a d’abord été « ce qui advient », avant de se décliner comme quête initiatique.

Aujourd’hui, avec la fissuration des systèmes établis, on assiste à un retour de l’aventure dans le quotidien. A travers notamment la création d’entreprise et de richesses, qui n’est plus réservée à quelques improbables chevaliers. Le véritable entrepreneur, rappelle l’auteur, a pour moteur principal la volonté de construire quelque chose qui le dépasse. (…) « Si nous en avons perdu le goût aujourd’hui, les ersatz que nous proposent les Koh-Lanta ou autres raids aventures en sont-ils la cause ou le symptôme ? »

Peut-on  encore  créer  de  la  valeur ?

Pour l’auteur, l’aventure commence par la reconquête de nos propres marchés.

A cette fin, il propose de développer un principe de subsidiarité économique, qui viserait à acheter près de nous. En l’occurrence, la véritable aventure collective aujourd’hui, c’est le (re)développement d’une économie de production et pas seulement d’une économie de consommation.

L’entreprise créatrice de sens

Dans son plaidoyer, l’auteur fait écho aux travaux de l’économiste et consultant Jim Collins, qui a mis en évidence les caractères propres aux entreprises qui s’installent durablement dans l’excellence.

Selon Collins, la force d’une entreprise est son « idéologie fondamentale », qui comprend sa raison d’être et ses valeurs permanentes. Cette raison d’être n’est jamais le profit, ni le produit ou service d’un instant. Qu’il s’agisse, comme dans le cas de Google, de “rendre accessible à tous tout le savoir du monde”, ou, dans des entreprises bien plus modestes, de “favoriser des économies d’énergie”, “faciliter l’accès des PME aux plus grandes marques de l’emballage”, “faire de la belle ouvrage”, “permettre à des exclus de retrouver le chemin de l’emploi”, le moteur de l’entrepreneur à succès est toujours un défi humain.

La  véritable valeur de l’entreprise, son utilité sociale

Et si la vraie valeur de l’entreprise résidait dans la création de lien social ? Aux yeux de l’auteur, la tendance française à opposer économique et social est regrettable. L’activité d’une entreprise a forcément un impact social, à commencer par la création de richesse et d’emplois.

Pour rendre compte de cette dimension sociale, le vocabulaire anglo-saxon serait plus évocateur que le nôtre. La notion de stakeholder — littéralement, le “porteur d’intérêt, d’enjeu” — de l’entreprise s’y oppose à celle, très restrictive, d’actionnaire, de shareholder —  simple détenteur de parts, de plus en plus anonyme.

Restituant à l’entreprise son rôle de défricheur du progrès humain, l’ouvrage offre à l’imagination des lecteurs des pistes pour la création de valeur, lesquelles ne sont pas moins nombreuses que pendant les 30 Glorieuses.

Conquête de l’espace, maîtrise du climat, travail dans l’intimité du vivant, développement de l’intelligence des objets sont autant de domaines dans lesquels les découvertes scientifiques peuvent trouver une application technologique. L’auteur explique ainsi que notre époque regorge d’opportunités pour les entrepreneurs, expliquant que le redressement productif est à notre portée.

Un vrai défi, vivre ensemble à 9 milliards

L’auteur insiste avant tout sur l’opportunité qu’offre la croissance démographique. La population mondiale a été multipliée par 9 en 250 ans. Il s’agit d’une rupture qui va doter la planète de 9 milliards de cerveaux, ce qui nécessitera la mise en place d’une intelligence collective et la domestication de nouveaux espaces !

Dans ce domaine, les défis susceptibles de devenir autant de sources d’entreprises sont innombrables : inventer un nouvel urbanisme, coloniser les déserts, optimiser l’espace nécessaire aux cultures, trouver de nouveaux matériaux de construction, ou encore installer usines d’énergie et cultures sur la mer (algues alimentaires).

S’appuyer sur ses racines

Il n’est pas conquête sans base-arrière solide.

Dans sa défense de l’entreprise, l’auteur n’ignore pas le besoin d’enracinement de l’activité productive. J. Arnol-Stephan ne cache pas un certain régionalisme- tropisme en l’occurrence breton.  Méfiant vis-à-vis de la technocratie et d’un jacobinisme national trop marqué, il considère le territoire régional comme source,  creuset et point de départ des aventures humaines. Il s’appuie en effet sur le constat que la solidarité est toujours de proximité. Ainsi, le naufrage de l’Erika a mobilisé plus d’engagements concrets en France que Fukushima ou le Tsunami de 2004.

Pour l’auteur, la planète est sûrement trop grande pour que les solidarités y soient autres qu’intellectuelles, le village probablement trop petit pour que l’entreprise n’y étouffe pas. La région, celle que l’histoire a construite, celle qui est mise au cœur du principe de subsidiarité de l’Union Européenne, celle des accents, des spécialités, celle dont les statistiques nous disent que sa population est stable à 98 % à l’horizon d’une année, serait la bonne échelle. Elle peut être identifiée au niveau mondial, tout en offrant une conscience de proximité qui lui donne vie.

De formidables possibilités pour réinventer l’entreprise

C’est donc à un optimisme réaliste que nous invite l’auteur.

Sans en minimiser les risques, l’ouvrage nous rappelle que l’ouverture technologique et économique est  la chance de notre siècle. Elle permet aux entreprises, tout en étant à la fois totalement ancrées dans notre territoire, fidèles à leurs racines, de partir à la conquête du monde. Les lecteurs qui refusent la fatalité d’un déclin productif ne pourront que souscrire à son appel pour « conjuguer notre histoire au futur. »

Aymeric Bourdin

Crédit photo: Flickr, Gianfranco Goria

 

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