L’argent et la politique américaine : une impasse démocratique ?

26389813286_29c78e8ecb_zWa$hington – Comment l’argent a ruiné la démocratie américaine de Guillaume Debré, Fayard, 2016, 250 pages, 18 

Le livre de Guillaume Debré explore les failles de la démocratie américaine. Pervertie par l’afflux massif d’argent venant des intérêts privés, il estime qu’elle perd toute sa substance politique, au détriment de l’intérêt général. Il identifie ainsi les causes de cette déliquescence dans la collusion de plus en plus importante entre le pouvoir législatif et les puissances économiques et financières du pays. De manière intéressante, son livre met en lumière non pas la différence politique entre les Républicains et les Démocrates, mais leur point commun : la recherche systématique d’argent pour alimenter les campagnes électorales et le fonctionnement de la machine politique.

Le « feu vert » de la Cour suprême des États-Unis au financement illimité des campagnes électorales par des acteurs privés

Considérant que l’apport d’argent équivaut à l’expression d’une opinion démocratique, la Cour suprême des États-Unis, dans son arrêt Citizens United, a permis la croissance exponentielle de l’afflux d’argent des acteurs privés dans les campagnes électorales américaines. Selon Guillaume Debré, “l’explosion du coût des campagnes électorales a créé un appel d’air”. La démocratie américaine est ainsi prise dans un étau entre d’une part la volonté d’une dépense effrénée permettant aux candidats de remporter les élections et d’autre part la recherche systématique de financements, condition sine qua non du succès dans une élection. Ainsi, on assiste à la recrudescence des fundraisings, événements mondains, formels ou informels réunissant les riches donateurs qui financeront les candidats ; lesquels déploient leurs meilleurs efforts pour accumuler le plus de dons possible. Guillaume Debré relève ainsi “la présidentielle de 2016 est, sans conteste, l’élection des milliardaires dont l’argent est principalement utilisé pour financer les campagnes publicitaires. Ainsi, “en moyenne chaque candidat dépense entre 50% et 60% de son trésor de guerre en spots télévisés”.

La perte de la substance politique du débat aux États-Unis est vivement déplorée par Guillaume Debré, particulièrement en 2016 : “Pour exister politiquement dans ce système médiatique qui s’intéresse plus à la forme qu’au débat d’idées, Trump a su capter l’attention en faisant sans cesse sensation”.

La perversion du système législatif américain par le pouvoir des lobbies

À la lecture du livre Wa$hington, on est surpris non seulement par les chiffres astronomiques des coûts des campagnes, mais également par l’accointance qui peut exister entre les lobbyistes et les élus. « En 2014, les dépenses de lobbying ont dépassé les 3,2 milliards de dollars”[1]. Guillaume Debré arrive à la conclusion radicale que “de manière pernicieuse, le trafic d’influence s’est institutionnalisé. washington-54L’Amérique est entrée dans l’ère de la corruption légale”. Selon lui, la démocratie américaine est dévoyée car “les élus ont mis le pouvoir en vente”. L’influence des lobbies se matérialise par l’obtention d’avantages fiscaux ou d’exemptions fiscales, comme celles accordées aux banques américaines. Le “féroce lobbying” est également pointé du doigt par l’auteur, notamment celui de la NRA, le lobby des armes. Le point culminant du pouvoir des lobbies se marque, selon Guillaume Debré, par l’influence qu’ils exercent sur les 21 commissions permanentes de la Chambre des représentants et les 16 commissions sénatoriales qui sont devenus des “Cash Commities”, signifiant que les membres de ces commissions rapportent le plus d’argent possible aux partis politiques. Le travail législatif y est ainsi marginalisé au profit des objectifs financiers des partis politiques.

Cette importance de l’argent modifie tout le rapport à la politique. Guillaume Debré souligne ainsi que les candidats aux élections législatives passent le plus clair de leur temps enfermés dans leur bureau pour “quémander ou soutirer de l’argent aux potentiels bailleurs de fonds”. Le travail législatif passe au second plan : “lors de la 106ème législature, le Congrès a passé 604 lois”. Tandis que “12 ans plus tard, ce chiffre a été divisé par deux” : il y a une perte quantitative du travail législatif. Cette dégradation est également qualitative : le livre évoque le témoignage de Brad Miller, un ancien congressman pour lequel “les élus n’ont souvent aucune connaissance de leurs dossiers”.

Dans son livre, Guillaume Debré dénonce la transformation de la démocratie américaine en une “oligarchie élargie”. Sa lecture nous éclaire sur une partie des raisons de la frustration des Américains contre leur système politique : l’importance prise, avec le temps, par l’argent dans les campagnes électorales. Néanmoins, si l’introduction démesurée de l’argent dans le système politique américain vicie la démocratie américaine, l’auteur fait abstraction des raisons plus larges de la perte de confiance générale des électeurs vis à vis des responsables politiques.

Le lobbying peut aussi être un outil démocratique en tant que « canal d’expression » privilégié par une partie de la société civile permettant de rapprocher « les citoyens de la chose publique »[2].

Pour aller plus loin:

[1]  https://www.opensecrets.org/lobby

[2] Anthony Escurat, « Le Lobbying : un outil démocratique », études de la Fondation pour l’Innovation Politique, p. 29.

 

« Crédit photo Flickr: Stephen Melkisethian»

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