L’économie circulaire : l’enjeu d’une Europe économique durable

14365662583_44d889067c_zPar Pierre Quénéhen, dans le cadre d’un partenariat avec l’Association du Master Affaires Européennes de Sciences Po.

« Il est temps de passer à un mode de production et de consommation circulaire » : c’est en ces mots que Frans Timmermans, Vice-Président de la Commission Européenne, dans une tribune publiée le 10 décembre 2015 dans le journal Le Monde, commentait les négociations de la COP21 à Paris. Ce fût également une manière pour lui de mettre en avant cette idée d’un modèle économique plus vert dit « circulaire » mais aussi de présenter les travaux pionniers de l’Union Européenne en la matière, à travers le paquet législatif qu’il défend et qu’il publiait le 2 décembre 2015.

L’émergence d’une notion économique nouvelle

L’économie circulaire, en tant que notion économique émergente, est un modèle issu de deux crises majeures liées dans leurs effets, l’une industrielle, l’autre écologique. Premièrement, les développements de l’économie industrielle depuis sa genèse, il y a 200 ans, ont promu et défendu un modèle économique caractérisé de linéaire, tant par sa production que par la consommation qui en découle. Selon ce principe de take-make and dispose, l’extraction des matières premières se suit d’une production à grande échelle par les industries de biens qui seront par la suite vendus à des consommateurs qui, une fois l’usage du bien réalisé, s’en débarrasseront. Cependant, l’extraction croissante de matières premières à l’échelle mondiale (selon une étude McKinsey Commodity Prices Index, 65 milliards de tonnes de matières premières ont été extraite en 2010, chiffre qui atteindrait 82 milliards de tonnes en 2020[1]) a eu pour conséquence directe d’augmenter le prix des matières premières à mesure que les stocks de ces dernières s’amenuisaient. Une telle volatilité des prix a pour conséquence une systématisation des crises énergétiques entraînant périodiquement une fragilité des secteurs industrielles concernés[2].

Deuxièmement, c’est la prise de conscience d’une crise écologique imminente qui a fait de l’économie circulaire une alternative économique viable. En effet, le sommet de Stockholm, tenu en 1972, a constaté le risque d’épuisement à long-terme des ressources naturelles terrestres, qu’elles soient renouvelables ou non. Cependant, les conclusions du sommet ont identifié comme source des déséquilibres environnementaux la hausse de la pollution dans l’atmosphère terrestre. A cet égard, les politiques publiques et internationales se sont alors concentrées sur la lutte contre la pollution, dont le protocole de Kyoto (1997) est une représentation. En critique à la linéarité du processus productifs du capitalisme industriel, la critique écologique s’est élevée à la fin des années 80 par l’ouvrage phare Cradle to Cradle[3], suivi par Bertrand Jouvenel en 2002 qui déclarait : « Voilà de quoi nous rendre soucieux de fermer les circuits, soit en substituant à nos matériaux d’autres digérables par les agents naturels, soit en suppléant l’action de ceux-ci par des agents artificiels »[4]. C’est cette critique intellectuelle qui a donné sa substance au principe d’économie circulaire.

Dans une acception large, l’économie circulaire se définit comme un principe économique promouvant l’économie et le recyclage des matières premières afin d’en éviter l’épuisement des stocks. Cependant, plusieurs précisions sont nécessaires :

Premier principe : l’économie circulaire est un paradigme visant à dématérialiser l’économie, non par une lutte contre la pollution mais en se concentrant sur le maintien de ses flux, de sa quantité. Les changements quantitatifs de flux de pollution provoqueraient un changement grave de la biosphère terrestre (i.e. une trop forte concentration d’azote ou de CO2 dans l’atmosphère). S’opposant ainsi aux principes de croissance verte ou d’écologie industrielle, l’économie circulaire n’aboutirait pas à produire autrement (cleaner production) mais bien à produire et consommer moins[5]. L’objectif est donc de repenser le modèle capitalistique afin de concilier les méthodes de production et de consommation avec les régulateurs naturels qui permettent la reproduction des matières premières.

Deuxième principe : L’environnement serait constitué de ressources – épuisables et renouvelables – assimilables à des biens économiques, dont la quantité est limitée soit par l’épuisement soit par le temps de renouvellement de leur production. Il conviendrait alors d’ajouter à cette définition l’ensemble des fonctions régulatrices des ressources naturelles (biodiversité, climat, cycle de l’eau, etc.) et qui en assurent la reproduction. Ce capital vert, « paramètre décisif du développement de l’économie circulaire »[6], est à la base du modèle économique visant à faire des cycles naturels des facteurs de productions, dans lequel un opérateur économique pourrait être amené à investir.

Troisième principe : L’économie en tant que méthode technique et industrielle vise à mettre fin au système productif linéaire et favorise la restauration par un usage accru d’énergie renouvelable et diminué des produits chimiques/énergies fossiles ainsi que la disparition totale des déchets. Cela appelle alors une différenciation des cercles de production, avec une distinction entre produits durables (devant être recyclable et sujet au progrès technique) et consommables (biologique par nature, ne dégradant pas la biosphère). Le cas des produits durables demanderait un nouveau contrat entre le producteur et le consommateur, ce dernier devant être un usager soucieux de la performance du produit. Ainsi, à la différence d’une économie buy-and-consume, l’accent est mis sur une l’économie de prêt, location ou de réutilisation des composants d’un produit à la fin de son usage premier[7].

Pour aller plus loin:

[1] McKinsey Global Institute, Meeting the World’s Energy, Materials, Food and Water Needs, November 2011.

[2] Pour de plus amples informations sur les corrélations économiques entre extraction des matières premières et volatilité des prix, voir : World Economic Forum, « Towards the Circular Economy : Accelerating the scale-up across global supply chains », January 2014, p. 13.

[3] McDonough W. et Braungart M., “Cradle to Cradle. Créer et Recycler à l’infini”, Editions Alternatives, 2011.

[4] Jouvenel B, de, « Arcadie : Essais sur le mieux-vivre », nouvelle édition argumentée, Paris Gallimard.

[5] Selon l’expression de : Arnsperger C. et Bourg D., « Vers une économie authentiquement circulaire. Réflexions sur le fondements d’un indicateur de circularité », Revue de l’OFCE 1/2016 (N°145), p. 91-125

[6] Selon l’expression de : Perthuis C., « Economie circulaire et transition écologique », Annales des Mines – Responsabilité et environnement 4/2014 (N°76), p. 23-27

[7] Pour une vue d’ensemble, voir le schéma de l’application industrielle de l’économie circulaire : World Economic Forum, op. cit., p. 15

« Crédit photo Flickr: Friends of Europe»

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