Jugement de Colmar qui relaxe des destructeurs d’OGM: le fiasco de la sociologie postmoderne à l’Inra (et ailleurs)

03.06.2014Jugement de Colmar qui relaxe des destructeurs d’OGM : le fiasco de la sociologie postmoderne à l’Inra (et ailleurs)

La Cour d’Appel de Colmar a relaxé le 14 mai 2014 les prévenus condamnés en première instance pour avoir détruit un essai OGM scientifique non marchand de l’Inra en août 2010. Il s’agissait d’une expérimentation sur une vigne où seul le porte-greffe était transgénique (concrètement il n’y a pas de problème de dissémination). Cette vigne a été développée à l’origine pour étudier sa résistance au virus responsable de la maladie du court-noué et l’essai en question visait à étudier l’interaction entre transgène et environnement. Le saccage de l’essai en 2010 avait été condamné par les ministres Pécresse et Le Maire.

Signe d’un grand malaise après ce jugement, une déclaration est signée par les dirigeants de douze organismes de recherche : « Au nom de la communauté scientifique, nous ne pouvons aujourd’hui qu’exprimer notre total soutien à l’Institut national de la recherche agronomique, l’INRA, et notre inquiétude forte face aux conséquences d’une décision de justice intervenue à son encontre le 14 mai« .

Le parquet général de Colmar a annoncé le 19 mai son pourvoi en cassation.

Des risques mal évalués ?

La Cour d’appel de Colmar a jugé que l’Etat n’aurait jamais dû autoriser cet essai « sans véritable étude d’impact », qu’il y a eu « une erreur manifeste d’appréciation des risques inhérents » à l’expérience, réalisée dans un environnement non confiné.

Pourtant le Comité scientifique du Haut Conseil des Biotechnologies (HCB), l’autorité scientifique compétente, avait estimé, le 15 mars 2010, que « …compte tenu des caractéristiques des OGM disséminés, de la taille de l’expérimentation et des mesures préventives adaptées, […] l’expérimentation telle qu’elle est décrite […] ne présente pas de risques identifiables pour la santé humaine ou animale ou pour l’environnement». Même l’autre comité du HCB, le CEES, pourtant dominé par les lobbies anti-OGM, avait  «pris acte des dispositifs mis en place pour assurer au mieux la sécurité et la surveillance de l’expérimentation ».

Le prédécesseur du HCB, la CGB, avait aussi donné un avis favorable en 2004.

Notons aussi cette déclaration le 08 septembre 2009 du Sénateur Jacques Muller (les Verts), peu suspect d’être pro-OGM…, « les dispositions techniques mises en œuvre (à Colmar) étaient telles que l’on pouvait littéralement parler d’essai OGM en plein air confiné, tant la dissémination des gènes dans l’environnement et donc sa contamination étaient rendues techniquement impossibles ».

Où la Cour d’appel de Colmar a elle donc bien pu trouver des risques mal évalués ?

La Cour d’Appel s’est prononcé au sujet de faits scientifiques en suivant, non pas l’autorité scientifique compétente, mais en tranchant entre les opinions qui se sont exprimées (le parquet et les témoins des prévenus), en donnant raison en l’occurrence à l’opinion des opposants (d’autant plus facilement qu’ils ont rodé leur propre « science » parallèle). La science «normale» (CGB, HCB, les biologistes de l’INRA de Colmar, etc.) avait été suivie en première instance, mais pas même auditionnée en appel. C’est précisément une des caractéristiques de l’idéologie postmoderne -qui imprègne largement l’air du temps- que de considérer la science comme une opinion comme une autre, qui peut être contredite par n’importe quelle opinion.

Ce qui s’est passé à Colmar n’est pas le fruit d’un concours de circonstance, mais du relativisme contemporain. La science n’est pas épargnée comme je l’ai illustré dans un article intitulé « Menaces postmodernes sur la science« .  Pourquoi la justice le serait-elle ?

Une chapelle de sociologie devenue pensée unique

Ironie de l’histoire, ce postmodernisme judiciaire -associant relativisme et précautionisme- signe la faillite finale de l’expérience de sociologie postmoderne appliquée que fut cet essai de vigne à Colmar. En effet, ce n’est pas faire injure aux biologistes de l’Inra de Colmar que de rappeler que leur technologie (déjà ancienne) de résistance à un virus était obsolète (ce qui permettait néanmoins certaines études biologiques). Mais il s’agissait principalement de procéder à une expérience « participative » sous la forme d’un « modèle pilote de concertation avec la société civile » (la société civile étant en fait à Colmar limitée à des groupes motivées, c’est-à-dire des opposants qui ont accepté de participer). Ainsi l’un des sociologues à l’origine du projet s’auto-congratulait en 2007 car «l’expérience était hautement productive » (“the experiment was highly productive”).

Il conviendra d’établir, dans une démarche d’historien, comment une pensée bien particulière, celle de l’Ecole dite des « science studies », historiquement imprégnée de relativisme (la vérité scientifique n’est qu’une « construction sociale »), dans un « cadrage postmoderne » idéologique (les technologies doivent être « co-construites ») a pu devenir hégémonique à l’Inra et entrainer l’adhésion (et les financements) de sa Direction de l’époque.

En fait de « société civile », il a été donné un rôle exorbitant à un « comité de suivi » dominé par l’écologie d’idéologie, sans contrepartie aucune. Ce qui n’a pas empêché l’essai au champ d’être détruit en 2009, puis encore en 2010. Après ce jugement de Colmar, les biologistes de l’Inra, qui ont joué le jeu avec une probité absolue, ont été les victimes de A à Z de cette idéologie postmoderne.

Dans un contexte où l’Inra est contraint par le pouvoir politique de travailler exclusivement sur un « modèle agricole sans OGM cultivés et vers l’agro-écologie », on pourra tenter de décrypter la tribune de François Houllier, son Président.

Autres exemples d’intrusions du postmodernisme dans des organismes scientifiques

En 2003, une mission exploratoire avait été confiée par le Président du CNRS dans le but de faire le point sur les actions susceptibles de rapprocher la science et les citoyens. Cette mission fut détournée vers des « sciences citoyennes » non dépourvues de visées politiques… On pourra lire une analyse critique sur ce blog.  La mise au point du Président du CNRS clôt l’affaire, mais pas l’imprégnation idéologique dans l’organisme.

On peut se demander ce qui distingue la science ainsi adjectivée de la « science prolétarienne » ou de la « physique allemande » de sinistre mémoire… Au delà de cette remarque d’humeur, une science proche des citoyens peut recouvrir l’exigence démocratique de partage des connaissances, mais aussi être transformée en un « partage de la production de connaissances » où certains, prétendant représenter la « société civile », tentent d’interférer avec  la méthode scientifique elle-même.

A la suite de la fusion de l’Afssa et de l’Afsset en 2010, l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) ainsi créée s’est trouvée de fait investi par les sociologues postmodernes de l’Afsset. A la suite de critiques du postmodernisme parues sur le site de l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS), un « rapport » portant le logo de l’ANSES, et financé par l’Anses, à pris violemment à partie des membres de l’AFIS. On lira les détails et la réponse de la Direction de l’Anses sur le site de l’AFIS.

On appréciera aussi l’absence de pluralité de vues dans la démarche de la chapelle postmoderne des « sciences studies » (qui veulent pourtant entrainer les scientifiques dans des « débats contradictoires », voire même « mettre la science en procès ») en remarquant que leur association aux colloques « Science de la vie en société » du Genopole a conduit à ce que soit exclusivement invités des personnalités des sciences humaines appartenant à leur propre chapelle lors de 4 colloques successifs !

On notera aussi le projet PGM/GMO90plus financé par l’argent du contribuable suite à l’agitation médiatique créée par la « publication-choc » de Séralini et coll. en septembre 2012 (et finalement retirée par le journal scientifique). Alors qu’il était apparu rapidement que les conclusions de Séralini étaient fausses, certains toxicologues français ont voulu y voir la nécessité d’« améliorer le protocole d’étude de la toxicité dite sub-chronique (à 90 jours) menée chez le rat en s’appuyant sur des concepts et des technologies les plus avancées, afin d’en optimiser le caractère prédictif à long terme ». On lira les détails sur le site de l’Anses.

La non-nécessité scientifique de telles études sur animaux dans le cas des OGM ne sera pas discutée ici.

En revanche, le caractère postmoderne de ce projet mérite d’être souligné ici : « Compte tenu du débat sociétal en France sur la question de l’impact environnemental et sanitaire des plantes génétiquement modifiées et de ses modalités d’évaluation, il est apparu nécessaire de concevoir un dispositif permettant d’associer la société civile dans le déroulement du projet ». Les objectifs assignées à cette instance de « dialogue » avec les parties-prenantes sont entre autres d’ « enrichir le contenu et la démarche de recherche ». La méthode scientifique va donc être améliorée par la « société civile »!

De deux choses l’une, soit ces toxicologies ne sont pas bons et ont besoin d’assistance (dans ce cas pourquoi les financer ?), soit ils sont compétents et n’ont donc nul besoin de la « société civile » pour leur apprendre leur métier.

Manifestement les leçons de Colmar et des affrontements idéologiques au HCB n’ont pas été tirées : il est facile de prévoir que cette instance se transformera, comme les autres investies par l’idéologie, en une foire d’empoigne où les opposants aux OGM voudront dicter les conclusions scientifiques. Et où on verra les organisateurs céder petit à petit sur tout pour ne pas devoir reconnaître que leur démarche était, dès le départ, d’une naïveté confondante…

Marcel Kuntz, Directeur de recherche au CNRS

Crédit photo : gcolson

Qu'en pensez-vous?