Jeu de massacre dans la jungle

06.12.2011Flashback

Dans la toute première scène de L’ordre et la morale, on assiste à la fin désastreuse du récit : un officier erre parmi ses soldats qui viennent de terminer leur combat. On voit des prisonniers se faire tuer par les militaires. La scène se déroule au ralenti et à l’envers, ce qui donne encore plus de poids à ces terribles images, et annonce clairement le parti pris d’un scénario engagé. Mais l’on remarque aussi d’emblée le souci de le traduire en images sophistiquées et de le servir par une organisation très éprouvée du récit – épilogue suivie par un immense flashback -  qualités qui viennent directement du cinéma classique américain.

Pas de doute : nous sommes dans un film de Mathieu Kassovitz, un réalisateur qui a fait sensation en 1995 avec son film sur la banlieue (La Haine) mais qui s’est tourné ensuite assez vite vers le cinéma de genre, en tournant notamment deux films de science-fiction aux USA. Kassovitz, qui allie effets de style du cinéma américain à un « engagement » très français, est assurément l’un des personnages les plus atypiques du cinéma de ces vingt dernières années.

Une stratégie désavouée

Avec L’ordre et la morale, il fait son retour fracassant en France en tant que réalisateur car il faut dire que son film aborde un sujet brûlant : la prise en otages de 30 gendarmes sur l’île d’Ouvéa en Nouvelle Calédonie en 1988 par un groupe d’indépendantistes kanaks et l’intervention sanglante de l’armée française qui s’ensuit. Pendant la prise d’otages, trois gendarmes sont tués et lors de l’assaut final par l’armée française, 19 preneurs d’otages le sont également dans des circonstances troubles. Kassovitz a travaillé pendant dix ans sur le sujet ; il a lu La morale et l’action de Philippe Legorjus, ancien commandant de la GIGN lors de l’affaire, et décide que ce sera lui son personnage central. Il faut dire que Legorjus a tout vécu de l’intérieur : il a noué des relations de confiance avec le chef des preneurs d’otages, Alphonse Dianou, mais sa stratégie est désavouée par le Ministre d’outre-mer, Bernard Pons et il ne peut empêcher l’issue fatale. Pris entre deux feux et deux loyautés, Legorjus est donc un véritable héros tragique et constitue ainsi un personnage idéal pour un récit dramatique ; on le sait depuis Eschyle…

Il aura fallu pas moins de 25 versions du scénario à Kassovitz avant d’entamer son tournage en Polynésie française, non pas sur les lieux du drame car les Kanaks, notamment le propre fils de Dianou, ne souhaitaient pas que l’équipe filme sur place. Et pour encore accentuer son engagement dans le film, Kassovitz choisit de jouer lui-même le rôle de Legorjus, marquant ainsi son identification totale avec le sujet.

Au cœur des ténèbres ?

Des les premières scènes de L’ordre et la morale, on est frappé par d’abondantes citations de Apocalypse Now (1979)de Francis Ford Coppola. Le ballet constant d’hélicoptères survolant les tropiques, les gendarmes de la GIGN pénétrant dans la jungle noire et chaotique de l’Île d’Ouvéa où tout paraît hostile, les scènes où l’on voit Legorjus allongé sur son lit tandis que la narration se poursuit en voix off, autant de références au chef d’œuvre mégalomane de l’Américain.  L’Ordre et la morale serait-il finalement une nouvelle réécriture du roman Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad ?  Pas vraiment : Legorjus n’est pas le Capitaine Willard d’Apocalypse Now et il n’y a pas de Colonel Kurtz dans un film qui ne se transforme jamais en un récit onirique et symbolique.

« La simple panique »

Car l’histoire, défendant clairement une thèse, celle des Kanaks, ne parvient pas totalement se détacher d’un certain manichéisme : d’un côté on a l’armée de terre française, obéissant aux ordres du gouvernement Chirac personnifié par le « perfide » ministre Pons, qui cherche à exploiter la situation afin de gagner une présidentielle pourtant perdue d’avance ; de l’autre on a les « gentils » gendarmes du GIGN qui essaient de gérer la crise par le dialogue et les Kanaks, tous victimes d’une manipulation politique. Le film n’omet pas l’épisode déclencheur de toute l’affaire – la prise d’otages par les Kanaks qui offre d’ailleurs une scène très originale et visuellement réussie – mais la mort des gendarmes est expliquée par la simple panique des preneurs d’otages.

Les joueurs dans l’ombre

Pourtant, d’autres acteurs et d’autres éléments de ce qui est finalement un terrible jeu d’échecs politique nuancent et enrichissent ce tableau un peu simpliste, un jeu où les deux principaux joueurs, Chirac et Mitterrand, restent dans l’ombre. On aperçoit en revanche le conseiller du Président, Christian Prouteau, qui transmet fidèlement, depuis les bureaux feutrés de L’Elysée, les propos de son maître. D’abord partisan de « l’option Legorjus », Mitterrand signe finalement l’ordre d’assaut, pour de tortueuses raisons de stratégie politique face à Chirac.

De même, le comportement des dirigeants du FLNKS qui refusent de se « mouiller » dans le conflit, préférant rester à Nouméa, n’est pas épargné. Certes, les preneurs d’otages apparaissent comme les principales victimes, mais Legorjus ne sauve pas ses hommes et passe pour un traître dans les deux camps ; quant à Pons et Chirac, ils ne gagneront pas l’élection pour autant. A part François Mitterrand, il n’y a donc que des mécomptes et des perdants dans cette terrible affaire…

Du coup, ce film militant qui pourrait devenir trop prévisible, devient poignant. L’inéluctable issue fatale donne au récit une terrible tension que Kassovitz parvient très bien à doser. Il faut ajouter qu’il nous offre un regard très intime et presque documentaire sur les Kanaks et leur mode de vie.

Boycott

Mais L’ordre et la morale aurait sans doute gagné en qualité sans ces quelques lourdeurs militantes. Le titre, tiré d’une citation de Bernard Pons légitimant l’assaut, « Rétablir l’ordre et la morale », constitue en fait une antiphrase : la morale, on l’aura compris, est bafouée par ceux là même qui disent la défendre. Et dans les dernières images l’on voit Legorjus/Kassovitz s’adresser à nous face caméra : « La vérité blesse, le mensonge tue. » Ici comme ailleurs, le militant Kassovitz prend clairement le pas sur le réalisateur.

Ce n’est en tout cas pas une raison suffisante pour que le film soit de facto interdit en Nouvelle Calédonie, en raison d’un boycott des exploitants locaux ; boycott qui nous inclinerait plutôt à pardonner Kassovitz pour ces pesanteurs…

Harry Bos

 

Crédit photo, Wikimedia Commons: JJ Georges

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