Il n’y a pas de demande de repli nationaliste, mais de protection

Retrouvez ci dessous l’entretien que Dominique Reynié a accordé au Figaro (publié le 25 octobre)

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LE FIGARO.- L’Europe est-elle aujourd’hui menacée d’implosion par les nationalismes?

Dominique REYNIÉ.- Notre situation est parfaitement paradoxale. Jamais les ennemis de l’Union européenne n’ont eu à ce point le sentiment de toucher au but, de presque en voir la fin, et cependant jamais, je le crois, les peuples d’Europe n’ont été plus sérieusement, plus gravement attachés à l’Union. Quel malentendu! Voilà bien l’un des plus fâcheux résultats de notre incapacité à discuter, de notre nouvelle inclination pour la simplification à outrance des points de vue. L’hypothèse d’un repli nationaliste procède d’une erreur d’interprétation.

Il n’y a pas de demande de repli nationaliste, mais une demande de protection, de régulation politique, de contrôle du cours des choses. C’est une demande de puissance publique qui ne heurte pas l’idée européenne. C’est en refusant de répondre à cette demande éminemment légitime et recevable que l’Union finira par conduire les Européens à revenir, la mort dans l’âme, au dogme nationaliste.

Quelles sont les principales causes des fractures européennes actuelles?

Il existe bien sûr des causes particulières à chacune de nos nations. Mais les causes communes dominent et c’est l’autre face du paradoxe, puisque ces causes, en tant qu’elles sont continentales, qu’elles nous sont communes, devraient nous fournir la matière d’un nouveau grand dessein européen. Considérons ici notre crise démographique. Chaque année, il y a en Europe plus de décès que de naissances. Pas une nation du continent n’est épargnée par ce terrible déficit. Les conséquences sont immenses, sur nos capacités économiques, scientifiques, militaires, sur nos budgets, etc.

Notre crise démographique est-elle la réponse des peuples européens à la question de leur rôle dans la nouvelle histoire? Ce ne sont pas les États qui font des enfants. Et ce n’est pas à coups d’incitations fiscales ou de médailles nationales que nous corrigerons cela. À l’échelle de l’histoire, il n’y a pas de plus pure démonstration de force que la démographie. On peut refuser le multiculturalisme, mais que vaut une culture nationale qui n’engendre plus de vivants? Notre perte de vitalité dans un monde bouillonnant est l’une des grandes causes du malaise européen, des peuples et de leurs États.

«Nous devons accepter cet attachement viscéral des Européens à leur patrimoine immatériel, leur manière de vivre, leur souveraineté, parfois si récente ou retrouvée depuis si peu et si chèrement payée»

Quel rôle a joué Trump?

Les Européens observent Trump. Ils ne l’aiment pas, mais ils le comprennent. Ils voient un chef d’État qui affirme la primauté de son pays et de son peuple. Trump marque le retour d’une figure classique mais oubliée chez nous, celle de l’homme d’État qui n’a d’intérêt que pour son pays. Il assume une politique de puissance. On verra ses résultats. Mais on ne doute pas que cette politique le conduirait à sacrifier l’intérêt européen s’il le fallait, et même les intérêts du monde. L’abandon des accords de Paris sur le climat a été une réussite de ce point de vue: c’est l’affirmation éclatante du retour à une politique égoïste sans fard. C’est la réponse à un monde que les démocraties ne dominent plus.

Les Européens regardent Trump comme ils regardent Xi Jinping: impossible de les aimer puisqu’ils sont redoutables et qu’ils jettent sur nous des regards de prédateurs. C’est bel et bien conscients de cela, de la faiblesse de leurs moyens s’ils avaient l’idée d’agir séparément, que les Européens restent attachés à l’Union, notre dernière condition pour survivre dans la grande bataille des politiques de puissance qui a commencé. Les Américains font ce qu’ils ont à faire pour eux-mêmes. À nous, les Européens, de faire ce qu’il nous revient de faire pour nous-mêmes, voilà ce que cherchent à dire aujourd’hui les Européens.

Macron a-t-il raison de souligner le clivage avec l’Europe de l’Est?

C’est un risque politique, sur le plan national comme sur le plan européen. Le risque peut être gagnant si le vote populiste, qui menace l’Union, amorce un reflux lors des élections européennes. À ce jour, ce n’est pas le plus probable. Mais on peut obtenir un résultat combinant une défaite européenne et une victoire nationale, si la liste LaREM termine en tête. La double défaite signifierait a posteriori l’imprudence du pari et pèserait sur les deux niveaux, européen et national en affaiblissant dangereusement le président.

Quelles pistes pour «réduire» les fractures européennes?

Du côté des gouvernements, cessons de surjouer l’opposition frontale. Elle est spectaculaire, médiatique, elle frappe les esprits. Autant l’Europe, avec son langage hermétique et ses représentants extraterritorialisés, ne sait jamais expliquer les bénéfices qu’elle permet pourtant, autant elle met en scène avec brio ses disputes. Les effets sont désastreux. Hélas, le retour de la modération n’aura pas lieu avant les européennes, ces excès étant supposés favoriser la mobilisation des bataillons électoraux. Il y a une impérieuse nécessité à mieux se comprendre. Orban et ses amis doivent comprendre que le respect des principes et des procédures qui fondent l’État de droit démocratique est au cœur du projet politique européen, il n’est pas négociable. Mais nous aussi nous devons accepter cet attachement viscéral des Européens à leur patrimoine immatériel, leur manière de vivre, leur souveraineté, parfois si récente ou retrouvée depuis si peu et si chèrement payée.

 

Photo by Christian Wiediger on Unsplash

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