Il faut savoir sortir d’une crise

 

On connaît la célèbre formule de Maurice Thorez en juin 1936 après la signature des accords de Grenelle : « il faut savoir terminer une grève ». Le secrétaire général du PCF entendait ainsi reprendre en main la classe ouvrière dont une partie occupait les usines après avoir obtenu pourtant nombre d’avancée sociales. Le Parti communiste qui pas plus que la CGT n’avait lancé le mouvement et soutenait le Front populaire sans participer ne voulait pas entraver l’action du gouvernement de Blum. Les conflits sociaux cessèrent et la CGT fut finalement la grande bénéficiaire des grèves de juin 1936 : les adhésions se multiplièrent. L’institution syndicale était renforcée.

En 1968, les accords de Grenelle, décidant en une nuit une hausse de 25 % du Smic créé à cette occasion en remplacement du Smig, n’avaient pas non plus stoppé la crise sociale. Mais la dissolution voulue par Pompidou avait ensuite amené à la Chambre des députés une majorité gaulliste « introuvable », signe que le pays dans ses profondeurs souhaitait que cesse la « chienlit ». Le pouvoir gaulliste en sortait relégitimé.

Comparaison n’est pas raison mais en 2018 et 2019 la protestation des gilets jaunes et celle contre la réforme des retraites semblent des feux mal éteints, socialement et politiquement, contrairement à ceux de 1936 et 1968 et les institutions représentatives s’en trouvent mises à mal.

S’ « il faut savoir sortir d’une crise », les conditions de 1936 et 1968 ne sont pourtant pas réunies en 2020. Comment pourraient-elles l’être demain ?

 

Une double crise apparemment résolue

 

En apparence, le pouvoir a résorbé la crise des gilets jaunes : les ronds-points ne sont plus occupés, un grand débat s’est tenu qui a permis de faire remonter certaines revendications du terrain et surtout 17 milliards d’euros ont été dépensés pour distribuer du pouvoir d’achat à la France qui travaille mais n’y arrive plus. S’agissant de la protestation contre la réforme des retraites dont le gouvernement a commis l’erreur stratégique de penser qu’elle venait surtout de la France protégée du secteur public, elle marque un net reflux après un mois et demi de grèves, beaucoup de concessions ayant été faites par le gouvernement afin d’amortir le choc pour les perdants – les régimes spéciaux -, sans parler du maintien de régimes « spécifiques » (sic) à côté du régime universel et du retrait, au moins formel, de l’âge pivot pour permettre aux syndicats réformistes de rentrer dans le jeu de la négociation.

Et pourtant, s’agissant de la protestation de la France des ronds-points ou de celle contre la réforme des retraites, aucun observateur sérieux ne dirait que les tensions sociales sont apaisées ni que syndicats et gouvernement ont rétabli leur autorité et conforté leur légitimité, contrairement à la CGT en 1936 ou à de Gaulle en 1968.

 

Radicalisation des colères et discrédit institutionnel

 

Les tensions sociales sont partout et partout s’exprime la radicalisation des colères. Les manifestations des gilets jaunes, celles contre la réforme des retraites ont ainsi été marquées par des violences rares et préoccupantes contre les biens et les personnes, avec l’approbation tacite d’une part non négligeable de l’opinion publique. Rien de commun avec les occupations festives d’usines en juin 1936 ! Pour leur part, les élus de la majorité notamment se retrouvent menacés à leur domicile et vilipendés, quand ce n’est pas davantage, sur les réseaux sociaux. Le président de la République n’échappe pas non plus à la vindicte populaire et, en 2018 comme en 2019, son entourage craint pour sa sécurité. Quant à l’autorité de l’État, elle est battue en brèche : en bien des endroits, les épreuves de contrôle continu du baccalauréat, les E3C, sont empêchées par ceux-la mêmes qui ont pour mission d’assurer leur déroulement, les enseignants. Le ministre de l’Education nationale se heurte à une fronde contre une réforme voulue par le gouvernement et votée par le Parlement.

On peut certes minimiser l’ampleur de la crise dont la radicalisation des colères est le symptôme. En incriminant d’abord la personne du président de la République – ce qui au passage revient à aller dans le sens de certaines formes de radicalisation ! -, en y voyant ensuite comme Philippe Raynaud un phénomène classique qui accompagne souvent un mouvement social sans victoire (1). Mais on peut aussi comme le politologue Bruno Cautrès (2) s’inquiéter que rien – ni grand débat, ni dialogue social, ni manifestations – n’ait été en mesure d’apaiser les tensions sociales. Et on observera aussi que les principaux acteurs institutionnels sortent abîmés de la crise. Paradoxe en effet : les Français qui déclarent encore majoritairement soutenir la protestation contre la réforme des retraites ont une image déplorable de la CGT et de son leader. La situation est ici symétrique de celle de 1936 puisqu’en 2019 la CGT qui a contribué à déclencher une grève populaire n’en retire aucun bénéfice, au contraire. Plus grave encore : le mouvement social diffus échappe aux organisations syndicales.

Les sorties de crise supposées n’ont pas davantage rétabli la position de l’exécutif. Certes après les concessions financières aux gilets jaunes et le grand débat, Emmanuel Macron avait retrouvé une partie de sa popularité, mais la longue grève de l’hiver, malgré l’apparente victoire gouvernementale, la voit diminuer de nouveau fortement. Et on imagine mal le président de la République, comme de Gaulle en 1968, dissoudre l’Assemblée nationale pour réaffirmer sa légitimité : même en l’absence d’opposition cohérente, le désaveu serait cinglant.

 

 

                                       Un défi pour demain : rassembler les Français

 

Crise de la représentation politique, crise des corps intermédiaires, crise institutionnelle ? Sans doute. Mais on a également un pouvoir syndical et surtout politique suspendu dans le vide, sans assise sociologique large, ce dernier préservé toutefois par le suffrage majoritaire, les institutions de la Cinquième République et l’absence d’opposition crédible et visible.

Il n’empêche, le verdict est sans appel : si Macron a pour l’instant échoué, c’est qu’il n’a pas réussi à réconcilier les deux France, celle du oui et celle du non de 2005. D’aucuns diront même qu’il a contribué à creuser le fossé entre les deux, laissant face à face un « bloc élitaire », minoritaire, et un « bloc populaire », majoritaire (3).

Du coup, la conclusion est tout aussi claire que le verdict : à défaut de pouvoir en nommer de façon assurée les protagonistes, on connaît l’enjeu de la prochaine élection présidentielle. Il ne s’agira pas cette fois de trouver un rempart contre le Rassemblement national, cette stratégie a fait son temps – est-ce ce que signifient les 69 % de Français qui estiment que Macron ne sera pas réélu en 2022 ? -, il faudra reposer la question sociale et casser tout ou partie des deux blocs pour rassembler les Français autour d’un projet fédérateur leur redonnant une fierté et des perspectives. Un président de la République devrait en effet toujours se rappeler qu’il a affaire à la « plus orgueilleuse des nations » (Bernard Frank).

L’histoire de France, après tout, montre que le pire n’est pas toujours sûr. Il est ainsi déjà arrivé – Louis Napoléon Bonaparte, Charles de Gaulle – que la droite sociale rende des services au pays. A bon entendeur.

 

Vincent Feré

 

(1)La Croix, 21/01/20

(2) La Croix, 21/01/20

(3) Jérôme Sainte-Marie, Bloc contre bloc, Cerf, 2019

 

Photo by William Bossen on Unsplash

 

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