Il faut régionaliser l’Éducation nationale !

ÉducationIl faut régionaliser l’Éducation nationale !

Par Nelly Guet

La réforme de Najat Vallaud-Belkacem pourrait aboutir à condition de régionaliser l’Éducation nationale.

Avant de dire oui, disons le haut et fort : NON à l’abandon des classes bilingues et des sections européennes!

On peut supposer que cette décision a seulement pour but de donner un gage de crédibilité à ceux qui confondent identité et équité. Le sacrifice est trop lourd : Sauvons l’enseignement précoce des langues (européennes et régionales) qui peut aussi prendre place dans les temps d’activités périscolaires confiées aux municipalités ! Nous sauverons ainsi les classes bilingues que le ministère ne veut maintenir que dans les zones frontalières, là où les élèves ont déjà acquis des compétences avant l’entrée en 6ème. Alertons nos partenaires européens sur la suppression des sections européennes.

Ceci étant posé, disons-le clairement, la Ministre a raison. Ceux qui prétendent que ladite réforme ne va pas assez loin, qu’elle ne fait aucune place aux programmes, à la pédagogie, à l’évaluation, à la formation des enseignants, pas assez à l’autonomie des établissements, etc.… n’ont pas compris que ce type d’annonces n’est jamais suivi d’effet.

Quant aux résistances de certains syndicats enseignants, il va de soi qu’ils seront toujours opposés à tout embryon d’interdisciplinarité, qu’ils considèrent comme une menace pour l’hégémonie nationale, seule garante de leur pouvoir sur la gestion de carrière des enseignants.

La ministre a raison.

C’est par la base qu’il faut commencer et la méthode qui consiste à octroyer 20 % d’autonomie dans la gestion des heures de l’emploi du temps « élève » est la bonne. C’est aux enseignants réellement concernés et non à leurs représentants syndicaux de concevoir et de mettre en place les « enseignements pratiques interdisciplinaires »- EPI -, des travaux interdisciplinaires qui ont vu le jour dans les années 80, inspirés par mon ami André de Peretti, puis ont resurgi, 20 ans plus tard, sous l’appellation « itinéraires de découverte » (IDD), basés sur le principe du libre choix des élèves à partir de propositions élaborées par les enseignants et les équipes de direction des collèges.

Mais la méthode ne peut être édictée de la rue de Grenelle.

J’ai fait partie, à la fin des années 90, du groupe de travail ministériel qui a initié ces « IDD », à partir de pratiques existantes. Lorsque Luc Ferry a décrété les IDD facultatifs, ceux de mon établissement ont pu se poursuivre car les enseignants s’étaient approprié la démarche et avaient fait preuve de créativité et d’innovation lors des heures de concertation – non rémunérées.

La nouvelle réforme ne peut être mise en œuvre dans toute la France, qu’à la condition d’entamer une importante réforme structurelle du M.E.N.

La ministre a fixé le cap. Elle devra plus tard se préoccuper de faire évaluer les résultats obtenus par des agences indépendantes, ce qui lui permettra d’être le garant de l’équité sur le territoire national. Dès maintenant, elle doit confier l’initiative aux équipes de direction et aux enseignants de réunir autour d’eux tous les partenaires concernés : les parents, les autorités des collectivités territoriales de rattachement – pour les collèges il s’agit, pour l’instant, du département -, les partenaires du monde économique et professionnel, ceux du milieu médical, scientifique, culturel et sportif.

C’est au pouvoir local, ainsi constitué qu’il revient de disposer de la marge de manœuvre octroyée par la Ministre, 5 heures sur 25 heures. Mais alors, diront certains, à quoi sert d’avoir un ministre de l’éducation nationale avec un budget de 64 milliards d’euros qui prévoit encore de recruter 4000 ETP (emplois à temps plein) pour les collèges, si les décisions doivent se prendre sur place ?

Essayons de comprendre, en étudiant ce qui se passe hors de l’hexagone :

Sans titreLe fonctionnement qui devrait appartenir au passé mais perdure en France est basé sur le triptyque « professeur/élève/discipline » qui permet le cloisonnement des responsabilités entre les collectivités de rattachement et le pouvoir central.

Le nouveau modèle de l’école du 21ème siècle, qu’il faut mettre en place, se fonde sur la relation « Elève / Organisation apprenante (programmes, personnels et environnement) / Ressources (livres, outils électroniques, autres élèves, tuteurs, tests..) » et modifie en profondeur le rôle joué par l’Etat, la Région, le département, la commune dans les domaines de la formation initiale, de la formation professionnelle et de la formation continue tout au long de la vie.

Les maîtres mots de cette transformation peuvent se résumer ainsi :

  • Une architecture scolaire adaptée aux nouveaux modes de fonctionnement : des petites unités de 500 à 600 élèves facilitent les activités de coaching, permettent au professeur d’être entouré de plusieurs assistants ainsi que de partenaires extérieurs. Il faut ainsi prévoir des « open space » et des petites salles de travail attenantes.
  • Un développement des potentiels, en interne, par une redistribution des tâches au sein des établissements, facilitée par les ENT (environnement numérique de travail).
  • Des partenariats inter – établissements permettant une collaboration plus efficace entre les établissements scolaires : ainsi, comme en Finlande, un élève de collège jugé apte, pourra suivre, dans une discipline donnée, les cours du lycée voisin, de même un lycéen reconnu apte, certains cours de l’Université voisine.
  • Une mise en réseau (networking), des établissements scolaires non seulement avec les Universités, mais aussi avec des Fondations proposant des séminaires de management pour les personnels d’encadrement et les enseignants, devenus chefs de projets, apportant un appui aux établissements grâce aux chefs d’entreprises de la région.
  • Le développement des activités liées à la santé et à l’aide sociale.
  • La nécessité de rendre compte aux parents et aux élèves.

La Région est donc le lieu où doivent être développés les talents grâce à une combinaison harmonieuse des principes de l’entreprise privée et des exigences d’une politique sociale forte.

Selon une enquête publiée en 2008 par l’OCDE, concernant 22 pays, l’efficacité des établissements scolaires dépend pour une large part de la relation entretenue avec les autorités scolaires régionales. Évidemment les Français pourront traduire par Académie mais alors ils devraient se demander à quoi servent les nombreux services qui constituent des doublons voire davantage entre les autorités scolaires qui se superposent : Rectorat et Inspection Académique, Conseil Départemental et Régional…

En France, un silence assourdissant a régné sur les questions d’éducation pendant la campagne des municipales et des départementales. Nous avons tout au plus entendu quelques querelles sur les tablettes tactiles !

Pour qui a organisé, depuis une douzaine d’années, des colloques internationaux sur ce sujet, il est impensable que l’on puisse d’un côté avoir une ministre annonçant, dans les grandes lignes, le 11 mars 2015, une réforme des collèges et de l’autre, de futurs conseillers départementaux, incapables d’imaginer et d’anticiper l’avenir, alors même qu’ils seront en charge de la construction des collèges, de l’attribution de leur budget de fonctionnement ainsi que du financement de nombreuses activités péri-éducatives.

A Shanghai, où j’étais invitée en septembre 2014 par le Ministère de l’éducation chinois, aux côtés d’experts et de praticiens d’une dizaine de pays, à intervenir devant 500 chefs d’établissement chinois, le maire de Shanghai n’a pas fait un discours d’ouverture mais un exposé de professionnel et de responsable, en charge de la réforme de l’éducation, soucieux de faire opérer à sa ville et son pays, grâce à nos témoignages, une marche en avant.

Comme dans les capitales européennes avec lesquelles j’ai été amenée à travailler, les responsables de l’éducation sont souvent d’anciens chefs d’établissement ou experts en éducation : ils ont un réel pouvoir non dissous dans un système qui les dépasse.

Les parents français constatent, lorsqu’ils siègent dans les conseils d’école et dans les conseils d’administration des établissements scolaires de notre pays, aux côtés du représentant de l’État et des élus des collectivités territoriales de rattachement, que ces responsables, malgré leur bonne volonté, sont tous victimes d’un système qui les dépasse.

Comment procéder ?

Des réformes structurelles d’une grande ampleur sont donc nécessaires afin de mettre un terme à des dépenses inutiles et contre – performantes. Ces nouvelles Régions doivent toutefois générer un sentiment d’appartenance chez leurs habitants, qu’il est nécessaire de consulter sur une question qui, bien au-delà d’un simple découpage administratif, détermine l’avenir de notre pays, dès lors que ces mêmes Régions seront en charge de l’Education Nationale et deviendront des pôles de formation à l’échelle européenne.

Une seule instance régionale, regroupant les services éducatifs des actuelles Académies, des actuels conseils départementaux et régionaux, devra se structurer, de manière à développer des relations étroites avec les établissements scolaires. Cette réorganisation, en accordant aux chefs d’établissement des responsabilités élargies, en établissant des relations « horizontales » avec l’ensemble des partenaires, permettra le dialogue sur les objectifs, les moyens, les critères d’évaluation, avec le souci d’améliorer l’utilisation des ressources existantes, notamment par la gestion des personnels et par l’extension des pouvoirs des conseils d’administration des établissements scolaires. C’est ainsi que l’on mettra un terme au simulacre de démocratie à l’école.

La décision appartient donc aux Français qui voteront en décembre pour les élections régionales. Au lieu de se crisper sur des questions qui ne régleront en rien l’avenir de nos jeunes générations, les futurs électeurs devront s’inspirer de leurs voisins européens et plus lointains.

En conclusion, la Réforme voulue par notre nouvelle ministre, qui s’inspire fortement des récentes décisions prises en Finlande de renoncer à une organisation bâtie sur les programmes en faveur d’une pédagogie axée sur des thèmes d’études et des projets, doit voir le jour. Les parents d’élèves tentés par le retour au passé doivent admettre que « leurs enfants sont nés à une autre époque et qu’ils n’ont pas le droit de les confiner dans leur propre manière d’apprendre »-, un proverbe à retenir.

Crédit photo : Université de Montréal – Rel / Flickr

 

Il y a 2 commentaires

  1. alain

    BRAVO pour l’analyse et les propositions !
    OUI à une réforme courageuse qui osera aller jusqu’au bout de ses ambitions pour servir l’avenir de nos jeunes !

  2. Bernard Desclaux

    Chère Nelly,
    Tout d’abord merci pour cet article qui provoque la réflexion.

    Pour ma part je suis très suspicieux de la défense des classes européennes. Pédagogiquement, ce sont sans doute des réussites, mais sur le plan du fonctionnement du collège, j’ai un gros doute. Leur généralisation à l’ensemble des classes serait sans aucun doute pertinente, mais ce n’est pas ce qui est défendu par les défenseurs des classes européennes. Ce qu’ils veulent préserver c’est la structure exceptionnelle à l’intérieur d’un collège, celle qui permet à la fois le clientélisme, et la mise à l’abri de certains élèves. Collège unique, tu parles !

    A propos du déblocage par l’octroie de 20 % d’autonomie dans la gestion des heures de l’emploi du temps « élève ». C’est sans doute une bonne idée, il faudra sans doute attendre deux-trois ans pour agiter une réforme voulant les supprimer. Cette autonomie sera alors sans doute défendue par les mêmes syndicats qui la combattent aujourd’hui ! Un grand classique dans l’EN. Cela dit, et plus sérieusement cette mesure devra être particulièrement soutenue par les chefs d’établissement et … les inspecteurs, et là, le bât blesse comme on dit. Je pense qu’on l’avait déjà vu a les autres tentatives du même genre : comment des inspecteurs disciplinaires peuvent-ils défendre, soutenir, animer un mouvement qui est vécu par une majorité des enseignants comme anti-discipline.
    Nous avons au fond un système particulièrement bien organisé et cohérent. Tout se soutient et dépend l’un de l’autre. Très difficile de faire « évoluer ». L’évolution est très vite réintégrer dans la norme.
    Sur l’idée régionale, le localisme, d’une manière plus générale. On peut en effet penser que pour aider à ce déblocage de notre système, il faille l’ouvrir au vent local. Que d’autres points de vue puissent s’y exprimer. Mais comme tu le dis, je ne suis pas sûr que le « local » ait tellement envie vraiment de s’occuper de l’éducation. C’est un terrain dangereux, on le voit régulièrement lorsque le ministère lance de « nouveaux » objectifs pédagogiques, cela agite. Enseigner, et tout va bien, mais éduquer reste clivant et déclenche les batailles des pour et des contre, des anciens et des modernes, etc… Même si régulièrement les présidents des conseils régionaux ou départementaux réclament de s’occuper d’autre chose que des murs ou des fournitures scolaires, je reste très circonspect sur leur réel désir de tenir autre chose que des discours généreux sur l’éducatif.
    Je sais que certains se battent pour l’idée de co-éducation associant établissement, parents et collectivités locales, communauté au sens large, mais ils sont rares.

    Bernard Desclaux

Qu'en pensez-vous?