Il était une fois François et Angela…

14196075083_14c257a9ca_bProust et la lanterne magique

Au début de la Recherche, Proust raconte la légende de Geneviève de Brabant, princesse du plus haut donjon, que convoite, au grand effroi du petit Marcel, l’intriguant Golo. Nous pouvons rassurer l’enfant de Combray : l’ignoble Golo/Sarkozy est défait et désormais Geneviève/Angela ne pourra que donner son cœur au preux François de France…

L’histoire, soyons-en certains, doit bien se terminer comme en témoigne l’atmosphère si confiante qui, dans les médias français, entoure la rencontre imminente de la Chancelière et du nouveau Président français. La première n’est-elle pas « isolée » au sein d’un continent qui hurle famine et supplie, de Lisbonne à Athènes, de Madrid à Rome, le Saint-Empire Européen Germanique de lâcher en masse euros sonnants et trébuchants? N’est-elle pas « affaiblie » par les défaites successives infligés par un SPD « proche du nouveau président » ? Le président français n’est-il pas porté par une légitimité démocratique, fraîche et joyeuse ? N’est-il pas soutenu désormais par la plupart de ses pairs ? Et n’est-il pas paré de toutes les qualités personnelles qui ne peuvent que subjuguer son interlocutrice ? De quoi, enfin, après les « honteuses capitulations » de son prédécesseur parler d « égal à égal » avec l’arrogante Allemagne et lui imposer cette « croissance » à laquelle elle rechigne !

Mais voilà : la scène que nous raconte Proust n’est qu’une illusion produite par la lanterne magique qui berce son insomnie précoce. Et la France pourrait bien se prendre actuellement au jeu délicieux du wishful thinking

L’ « isolement » très peuplé d’Angela Merkel

Isolée Angela Merkel ? Sans doute le moment est à la « croissance », réclamée d’un bout à l’autre de l’Europe ; mais avec une définition bien éloignée de celle des socialistes, la croissance par la compétitivité, et non par la dépense publique ; et avec un consensus quasi-total sur le respect du pacte budgétaire, condition a priori d’un  nouveau pas en avant. Isolée donc… avec les Barroso, Juncker, Draghi, Monti, Rajoy et autres Rutte, sans oublier le SPD allemand qui refuse trois points capitaux du programme de François Hollande : la croissance par le déficit, la modification du mandat de la BCE et la mutualisation des dettes publiques. Pour une raison bien simple : l’opinion publique allemande, de droite comme de gauche, voit là trois lignes rouges, qu’un dirigeant d’Outre-Rhin ne franchirait qu’au prix d’une défaite électorale cuisante. Il serait peut-être utile à ce sujet que nos commentateurs lisent autre chose que le Spiegel –et encore de façon si sélective !- et s’avisent que la presse allemande c’est aussi –c’est d’abord – le Bild, Die Welt, ou Die Zeit. Tout comme la presse espagnole, qui ne se réduit pas à El Pais, pas plus que la britannique au Guardian

« D’égal à égal » ?

Quant au rapport de forces entre les deux dirigeants, il ne faut pas davantage se bercer d’illusion sur la relation « d’égal à égal » : le vieil adage selon lequel Paris « compensait » dans le dialogue franco-allemand, sa moindre puissance économique par sa surface politique, s’est érodé avec la crise des dettes publiques, à laquelle la France est bien plus exposée que sa partenaire. Pour s’en convaincre, il suffit de se poser la simple question suivante : lequel des deux pays a le plus à perdre, en cas de crise, même passagère, du couple franco-allemand ?

Est-ce à dire que la visite du président français est promise à l’échec ? Nullement et pour plusieurs raisons.

La « dream team » de François Hollande

La première tient au pragmatisme de François Hollande, qui, lui, ne se berce pas d’illusions, Il a intelligemment préparé la rencontre en alternant propos de fermeté et de bonne volonté (la chancelière a d’ailleurs fait exactement de même !); et il évoque de moins en moins une « renégociation » du pacte budgétaire, inscrite pourtant explicitement dans son programme…

La deuxième tient au fait qu’il dispose de la meilleure équipe possible de conseillers en la matière : un Jean-Pierre Jouyet, un Pierre Moscovici, un Pascal Lamy, sans oublier un Jacques Delors dont il est si proche : autant de connaisseurs incomparables de la chose européenne et en particulier de l’Allemagne.

La troisième tient à la commune nécessité de part et d’autre de maintenir intact l’axe franco-allemand, au moment où la Grèce pose à nouveau la question de vie ou de mort à la zone euro.

Hollande sur la voie de… Sarkozy ?

La possibilité d’un accord est donc réelle et ses termes, assez prévisibles, même s’ils seront probablement explicités plus tard (lors du sommet européen informel de la fin mai par exemple) : maintien du pacte budgétaire, ajout d’un pacte de croissance substantiel financé sur crédits européens, et, dans le meilleur des cas, assouplissement du calendrier pour le retour à l’équilibre budgétaire.

Bref un nouveau compromis, après tant d’autres conclus…par Nicolas Sarkozy qui, on s’en avisera quelque jour, a réussi quelques miracles de négociation, du sauvetage de la Grèce à l’activation massive des financements de la BCE. On ne souhaitera donc qu’une chose à François Hollande : faire aussi bien que son prédécesseur !

Bien entendu, en cas de succès, les thuriféraires patentés n’en diront rien et salueront la « victoire sans précédent » de François Hollande ; alors même que la chancelière n’aura renoncé à rien d’essentiel et que le président français aura, lui, abandonné son idée- phare de renégociation du pacte budgétaire…Sauf à surestimer la force de sa position, hypothèse que l’euphorie de l’élection interdit d’exclure, mais dont les conséquences pourraient être dévastatrices pour les prochaines législatives. En politique, tout est affaire de probabilités…Celles-ci penchent davantage, à ce stade, en faveur du compromis.

L’Allemagne ne paiera pas !

Restent deux inconnues majeures : la réaction des marchés aux premières mesures du quinquennat Hollande et l’évolution politique de la Grèce qui pourrait mettre très vite à l’épreuve la solidité du nouveau couple Merkel/Hollande.

Car une chose, elle, est absolument sûre, dont, à l’évidence, on n’a pas, en France, pris toute la mesure : l’Allemagne ne paiera pas !

Christophe de Voogd est responsable du blog « trop libre »

Crédit photo: Flickr, Bundesregierung

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