Hubert Védrine au chevet de l’Europe

banner-1327289_1280Sauver l’Europe ! de Hubert Védrine, Editions Liana Levi, 2016, 96 pages, 10 €

La situation que connaît aujourd’hui l’Union Européenne est critique. C’est le constat que dresse, avec lucidité, l’ancien ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine, dans un essai roboratif et engagé, Sauver l’Europe. Exaspéré par les discours défaitistes des populistes sur l’Europe, il tance tout aussi vertement les eurobéats, partisans de la stratégie du vélo – elle suppose que le deux-roues se maintient verticalement à l’unique condition d’avancer – qui ne cessent de défendre une intégration politique toujours plus mythifiée et toujours plus irréalisable.

A cet égard, cette vigoureuse mise au point est aussi un appel à tirer un trait sur un discours fédéraliste, certes agréable, mais qui refuse de se confronter à la réalité d’une Europe où montent les partis populistes, où une partie grandissante des opinions est eurosceptique – à ne pas confondre avec anti-européenne – et qui vient de connaître en juin 2016 le « Brexit ». Outre l’inefficacité politique et diplomatique de ces postures, ces prises de positions d’une partie des élites européennes, à l’exception de Jean-Claude Juncker et de Donald Tusk comme l’indique l’auteur, contribuent à aggraver la fracture entre elles et les peuples, méprisés pour leur attachement à la nation, pour leurs craintes face à certains effets de la libre circulation ou simplement pour leur méconnaissance d’une institution complexe dont ils ne voient que les contraintes quotidiennes.

Face à un bilan politique aussi grave, risquant de déboucher sur l’éclatement de l’Union Européenne, Hubert Védrine propose un remède de cheval, marqué au coin du réalisme, pour éviter ce futur que l’auteur estime prochainement possible. Il propose ainsi un plan en trois temps, articulés autour d’une pause, d’une conférence refondatrice, et d’une refondation à proprement parler. Ce qu’il faut avant tout souligner dans le modus operandi qu’offre l’ancien conseiller politique de François Mitterrand, c’est le refus de toute promesse. Les solutions à la crise doivent avant tout être concrètes et surtout applicables. Il ne s’agit pas de fournir une énième fuite en avant institutionnelle ou d’alimenter le rêve d’une « autre Europe », d’une « Europe sociale ». A ce propos, la pause consisterait en une mesure salutaire, destinée à poser « les autres questions centrales sur lesquelles une clarification s’impose ». Elle permettrait de marquer le début d’une réflexion impérative dans chacun des pays membres. Elle serait aussi une option pour éviter de rester dans le statu quo actuel. Cette idée de pause est intéressante, en tant qu’elle constituerait un message politique fort, visant à résorber la spirale de la délégitimisation politique de l’Union.

Cette pause devrait être l’occasion d’une conférence refondatrice. A titre indicatif, Hubert Védrine invite à profiter des commémorations du cinquantenaire du traité de Rome en mars 2017 pour procéder à cette réunion. Elle doit procéder à une redéfinition du périmètre d’intervention de la Commission européenne selon une opération de subsidiarité. La Commission se recentrerait ainsi sur quelques compétences essentielles et arrêterait de fournir des règlements tatillons, à l’instar de la directive concernant le chocolat, alimentant l’image d’une bureaucratie pinailleuse et en constante extension. Les intervenants y débattraient aussi des moyens nécessaires pour assurer la sécurité des frontières européennes et rendre Schengen fiable. Les participants aborderaient et définiraient ce que doit être une Europe-puissance au XXIème siècle, qui passerait par la défense du mode de vie européen mais aussi, réciproquement, par la promotion de ce que l’Union Européenne pourrait apporter aux citoyens de chacun des Etats membres dans leur quotidien. Enfin la question d’une harmonisation fiscale serait abordée, ainsi que celle d’une Europe de la défense, mais uniquement à la condition que les Etats soient prêts à engager une part conséquente de leur PIB.

6a00d8341cd00753ef01b8d236096e970cCes éléments-clés, une fois arrêtés, donneraient lieu à « un texte politique de conclusions qui recentrerait l’Union sur l’essentiel et qui, après une intense campagne d’explications, pourrait être soumis au référendum le même jour dans chaque Etat membre y ayant participé et ayant endossé les résultats ». L’Europe retrouverait la légitimité démocratique qui lui fait aujourd’hui cruellement défaut.

Hubert Védrine propose une opération vérité sur l’Europe. Loin des grands discours incantatoires, il cherche à refaire de l’Europe un moteur, en se concentrant sur quelques objectifs clairement définis et validés démocratiquement par les peuples européens. Il invite aussi la France à regarder ses propres défauts sans les plaquer sur l’Union Européenne, comme cela se fait trop souvent dans la relation franco-allemande. L’Europe n’est pas le cheval de Troie de la mondialisation mais renvoie la France à son impéritie et à son refus d’adaptation. Or, cette introspection, cette réflexion et cette réinitialisation doivent être opérées, sinon dans l’urgence, tout du moins avec célérité. Les propos de Donald Trump sur l’Europe doivent pousser les Européens à agir, sans pour autant déclencher des cris d’orfraie. Au final, il ne suffit pas de se draper dans des valeurs pour être une puissance géopolitique de premier plan. C’est cette évidence que vient rappeler Hubert Védrine dans ce petit livre salutaire.

Cette lecture apparaît d’autant plus inspirante en période de campagne présidentielle que des candidats semblent puiser une partie de leur programme dans ces préconisations, ou, à tout le moins, partager les conclusions d’Hubert Védrine. Ainsi, François Fillon dans un entretien au Monde daté du 22 janvier 2017, avance l’idée d’une « alliance européenne de défense » avec l’Allemagne, il souhaite aussi une harmonisation fiscale à l’échelle européenne sans se fixer d’objectifs trop ambitieux ou trop technocratiques comme un ministre des finances européen, soit autant de points que l’on retrouve dans l’ouvrage de l’ancien ministre des Affaires Etrangères. Le livre d’Hubert Védrine constitue ainsi un point de départ pertinent pour réfléchir au futur immédiat de l’Union.

« Crédit photo Pixabay : moritz320 »

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