Hayek contre l’ultralibéralisme !


24.02.2011« Il est important de ne pas confondre l’opposition à cette sorte de planisme [« une direction et une organisation centrales de toutes nos activités »] avec une attitude de laissez-faire dogmatique. Le libéralisme(…) ne nie pas mais souligne au contraire que, pour que la concurrence puisse jouer un rôle bienfaisant, une armature juridique soigneusement conçue est nécessaire ; il admet que les lois passées et présentes ont de graves défauts. Il ne nie pas non plus que partout où il est impossible de rendre la concurrence efficace, il nous faut recourir à d’autres méthodes pour guider l’activité économique ».
(La Route de la servitude, 1944, traduction française, P.U.F. p.33)

Le « cas Hayek »

Le « cas Hayek » est sans doute l’un des plus exemplaires des contre-sens commis sur le libéralisme. Soit ignorance, soit mauvaise foi, soit simple erreur d’interprétation, on le présente souvent comme l’un des champions de l’« ultralibéralisme », présenté comme le refus de toute intervention de l’Etat et débouchant inévitablement sur « la loi de la jungle » et « le droit du plus fort ». Il suffit de faire un petit tour sur « la toile » pour mesurer à quel point le préjugé est ancré, parfois accompagné d’allusions sulfureuses au rôle de la Société du Mont-Pèlerin, fondée en 1947, dont Hayek fut l’une des étoiles, et censée avoir orchestré la vague « néo-libérale » des années 70-80, à grand renfort de « Chicago boys », de « monétarisme anti-social », voire de manœuvres liberticides (cf Pinochet…). Rien de tel, il est vrai, qu’une société de pensée réunie sur une montagne suisse pour alimenter l’imaginaire du complot !

On s’étonnera davantage que certains commentaires de la littérature « sérieuse » véhicule certaines confusions théoriques, en particulier sur la question du « laissez-faire », dont Hayek serait un adepte, à la différence des libéraux progressistes (le new liberalism d’un Dewey ou d’un Keynes par exemple).

Libéralisme contre…« ultra-libéralisme »

Les quelques lignes citées plus haut, tirées de La Route de la servitude, devraient dissiper une fois pour toutes pareille confusion entre libéralisme et laissez-faire, tant elle est, on le constate, rejetée explicitement par Hayek. Tout comme l’est la défense du statu quo économique et social. Une fois de plus, on mesure combien, malgré tant de mauvais procès, le libéralisme est le contraire du conservatisme !

Hayek  s’est  d’ ailleurs toujours présenté, non comme un « ultra-libéral », mais comme un « libéral classique »  ou un « vrai libéral » (classical/true liberal) dans la lignée d’Adam Smith. Auquel, de fait, il se réfère directement  dans cet ouvrage et dont il reprend – et reformule pour notre temps – les idées suivantes :

1/ Le rôle de l’Etat est indispensable pour garantir le jeu de la concurrence et assurer son effet « bienfaisant », notamment par une « armature juridique soigneusement conçue et nécessaire ». Si les mots ont un sens, voilà qui fait justice de l’accusation sans cesse lancée contre le libéralisme d’être hostile par principe à toute régulation ! Hayek va même très loin dans ce sens, soulignant que l’on a négligé systématiquement cet effort réglementaire indispensable, laissant ainsi intacts privilèges et chasses-gardées et libre cours aux abus de positions dominantes, voire aux purs et simples abus de confiance. Traduisons : Hayek aurait condamné Madoff ! Comme il aurait combattu les protections corporatistes de toute nature. Comme il aurait dénoncé le cours artificiel et imposé de la monnaie chinoise qui distord le libre échange international…

2/ Il est des domaines – soigneusement énumérés par Hayek – où la concurrence ne peut être efficace, même avec un cadre juridique approprié. Il convient alors de recourir à « d’autres méthodes ». Tel est le cas d’un certain nombre de services publics – l’enseignement par exemple – ou de la prise en compte des externalités dans le calcul des coûts et la répartition des charges, notamment – modernité de Hayek – en matière environnementale. Traduisons : il aurait été favorable à une taxe carbone, dès lors que ses modalités ne faussent pas la concurrence !

C’est dire que l’Etat a chez Hayek, là encore comme chez Smith, une double fonction éminente : celle de régulateur (édiction et imposition de normes) et celle – mais seulement à titre subsidiaire – de producteur de certains biens et services.

Un double contre-sens

C’est encore dire que l’on commet souvent un double contre-sens, particulièrement dans le débat public français, sur le rôle de l’Etat et  sur la concurrence elle-même.

1/ On attribue au libéralisme la préférence pour un Etat faible. Or la tradition libérale plaide pour un « Etat fort mais concentré » (Michaël Biziou) sur ses missions véritables. Le « cas Hayek » est limpide là-dessus.

2/ On attribue à la concurrence elle-même ce qui est, en fait, imputable à son insuffisance. Ainsi lorsque l’on déplore à juste titre « l’étranglement » des producteurs agricoles par les grandes centrales d’achat. L’analyse libérale est pourtant des plus utiles en l’espèce pour dénoncer un cas patent de dysfonctionnement du marché en situation d’oligopole. Hayek lui-même n’a pas de mots assez durs pour dénoncer la mise du « consommateur à la merci des monopoles capitalistes » (p.36).

Généalogie de l’anti-libéralisme

Mais l’actualité de sa pensée va au-delà. Renversant la charge accusatoire contre la concurrence, il s’interroge sur les motivations profondes de ceux qui la portent : ne doit-on pas s’interroger aussi sur les intérêts particuliers de ceux qui fustigent… les intérêts particuliers ?

« Le mouvement moderne en faveur du planisme est un mouvement contre la concurrence en tant que telle ; un nouveau drapeau auquel se sont ralliés tous les vieux ennemis de la concurrence. Toute sorte d’intérêts essaient aujourd’hui de rétablir sous ce drapeau des privilèges que l’ère libérale avait balayés ». (p.35)

Remplaçons « planisme » par le mot si en vogue de « régulation », et l’on retrouvera la même ambiguïté : s’il s’agit de « tracer le cadre permanent le plus rationnel à l’intérieur duquel les individus se livreraient à leurs activités », aucune objection, bien au contraire ! Mais si l’on entend par là réintroduire subrepticement des entraves délibérées à la concurrence, une « intervention arbitraire ou coercitive de l’autorité », rien ne va plus !

Cette ambiguïté de l’appel à « plus de régulation » ou à « un gouvernement économique européen » n’est-elle pas la raison profonde de la longue méfiance de certains de nos partenaires, tant au sein du G20 que de l’Union européenne, à l’égard des positions françaises, où ils ont cru percevoir quelques reliquats de notre vieille fibre étatiste?

On ne pourra que se réjouir du fait – notamment grâce à l’intense dialogue franco-allemand actuellement en cours – que ce malentendu paraisse, enfin, en voie de dissipation.

 

Crédit photo : Flickr, Libertarianismo.com

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