Grandeur et misère du souverainisme

Depuis deux décennies au moins, partout en Europe, l’idée souverainiste remporte des victoires : elle exprime une volonté des Européens que l’on devrait entendre au lieu de la traiter par le mépris, reprendre leur destin en main dans un monde globalisé, dangereux où l’autre est perçu comme un concurrent (économique) ou une menace (culturelle ou identitaire).

A cette peur le souverainisme national répond par une illusion : la restauration de l’ancien monde ; ses adversaires par une incantation : l’éloge de l’ouverture et du multiculturalisme. Les uns et les autres feraient sans doute mieux d’écouter les peuples qui ont commencé à réfléchir à la question de l’exercice de leur souveraineté dans le nouveau monde.

 

L’imposture souverainiste

 

Les souverainistes ignorent l’histoire. S’ils lisaient l’ouvrage d’Eric Hobsbawm Nations et nationalisme depuis 1780 (1), ils apprendraient par exemple que l’Etat-Nation est une figure historiquement datée dont l’apogée se situe en Europe dans la seconde moitié du XIX è siècle, notamment avec l’achèvement des unités italienne et allemande. Il correspond, selon le grand historien britannique,  à un stade particulier de l’histoire du capitalisme, celui où « le développement économique », avant même la première révolution industrielle, « s’est fait sur la base des Etats territoriaux, chacun d’eux tendant à appliquer, en tant que totalité unifiée, une politique mercantiliste » et d’ailleurs « au cours de la longue période qui s’étend du XVIII è siècle aux années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, il semble y  avoir eu peu d’espace ou de créneaux dans l’économie du globe pour ces unités authentiquement extraterritoriales ou interstitielles qui ont joué un si grand rôle dans la genèse d’une économie capitaliste ». Et le marxiste Hobsbawm d’ajouter que ces dernières sont « aujourd’hui à nouveau en vue » – il a publié son ouvrage en 1990 -.

L’Etat-Nation correspond aussi et sans doute principalement à un moment de l’histoire politique de l’Occident, celui de l’affirmation de la souveraineté populaire sur les ruines des monarchies absolues européennes. Hobsbawm en voit d’ailleurs l’origine principale dans la Révolution française : c’est ce qu’il appelle la « conception démocratique révolutionnaire de la Nation » qui pose l’équation Nation = Etat = peuple souverain.

Mais pour que l’Etat-Nation fonctionne de manière cohérente, l’économique et le politique doivent marcher de concert : quel sens peut bien avoir en effet la souveraineté du peuple si les décisions économiques nationales sont imposées de l’extérieur ? Or, précisément, la mondialisation de l’économie et la réapparition de ce qu’Hobsbawm appelle les « unités authentiquement extraterritoriales et interstitielles » font que l’Etat-Nation n’est plus le lieu pertinent d’exercice de la souveraineté populaire. Il l’est d’autant moins d’ailleurs que les systèmes de solidarité développés dans ce cadre, les Etats-providence, arrivent aujourd’hui à épuisement, déstabilisés eux aussi par l’ouverture des marchés mondiaux.

En appeler au retour de l’Etat-Nation est donc une imposture historique et une aporie politique. La démocratie y fonctionne du reste largement à vide ce dont témoignent de façon symétrique la montée de l’abstention et celle du vote populiste, deux menaces pour la démocratie elle-même. Il importe alors de repenser l’exercice de la souveraineté populaire, plutôt que de se contenter de simples incantations sur l’éloge de l’ouverture et du multiculturalisme.

 

Repenser l’exercice de la souveraineté populaire

 

La souveraineté populaire est un acquis historique irréversible. L’enjeu pour le monde en général et pour l’Europe en particulier, est donc qu’elle ne s’exprime pas dans des « démocratures » mais dans un cadre libéral.

Les « démocratures » sont « un mode de gouvernement original qui se revendique comme plus stable, plus efficace et plus en prise directe avec le peuple que la démocratie. Elles se caractérisent par le culte de l’homme fort, un populisme virulent qui mêle exaltation nationale et religieuse » ; elles ne recourent néanmoins pas « à la terreur de masse comme les totalitarismes du XX è siècle » (2). Ces « démocratures » sont ainsi l’expression de la tentation souverainiste de l’ancien monde en même temps que la ruine annoncée de l’Union européenne. Et c’est justement l’Europe qui doit constituer le meilleur rempart contre elles car « loin de contredire la souveraineté nationale, la construction d’une souveraineté européenne à l’âge de la globalisation représente la seule possibilité de restaurer la force dont les peuples ont besoin s’ils espèrent voir accomplir leurs résolutions dans l’histoire » (3). Mais cette Europe, seule réponse efficace aux défis migratoires, financiers, environnementaux, militaires qui se posent aux Européens, doit entendre les différents mouvements régionaux qui expriment leur désir de reprendre leur destin en main. Sans les peuples elle ne sera pas.

C’est donc l’Europe des régions, où souvent aspirent à se développer les « unités (économiques) interstitielles » de Hobsbawm, l’Europe décentralisée, fidèle aux valeurs libérales, qui est aujourd’hui la seule à même de satisfaire la volonté des citoyens d’exercer leur souveraineté. La politologue Ulrike Guérot en appelle ainsi à une « République européenne » : « un marché, une monnaie, une démocratie », dans laquelle un « Sénat » représenterait « la cinquantaine de régions d’Europe – et non les « nations » d’aujourd’hui - que l’on retrouve sur les cartes médiévales » (4).

Etrange retournement de l’histoire : au XIX è siècle, c’est l’échec du libéralisme à satisfaire politiquement les revendications populaires des Européens qui a conduit à la victoire de l’idée nationale et au triomphe des Etats-Nations ; il se pourrait qu’en Europe, le XXI è siècle opère le mouvement inverse et soit la revanche du libéralisme sur le nationalisme pour permettre l’exercice de la souveraineté des citoyens européens.

L’Europe et les Européens sont ainsi face une alternative historique :« démocrature » et populisme ou démocratie et libéralisme. Ils sont aussi face à un enjeu politique majeur pour le nouveau siècle : la misère du souverainisme national ou la grandeur du souverainisme européen.

 

Vincent Feré

 

(1) Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780, Folio histoire, 1990

(2) Nicolas Baverez, Violence et passions. Défendre la liberté à l’âge de l’histoire universelle, Editions de l’Observatoire, 2018

(3) Dominique Reynié, « Vers une souveraineté européenne », Trop libre, 15/01/2018

(4) Le Monde du 23/12/17

 

Photo by Valentin Lacoste on Unsplash

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