Front de gauche/Front national : un « Janus bifrons »


29.05.2013Front de gauche/Front national : un « Janus bifrons »

La décision de la marseillaise Anna Rosso-Roig de se présenter aux élections municipales sous les couleurs du Front national, un an après avoir été la candidate du Front de gauche aux élections législatives, semble consterner les journalistes, qui ne trouvent pas de meilleure expression pour la qualifier que : « grand écart ». Pourtant, Front national et Front de gauche sont-ils si éloignés l’un de l’autre ?

Pour dédramatiser et minimiser cette conversion militante, certains tentent notamment de l’expliquer en lui apposant l’étiquette : « opportunisme électoral ». C’est nier que le Font national et le Front de gauche ont beaucoup en commun et que, par endroits – des endroits de plus en plus nombreux –, les extrêmes se rejoignent. N’est-il pas tout naturel que deux formations politiques qui partagent de nombreuses thématiques et une partie du même électorat populaire, échangent également une fraction de leurs élus ?

Adeptes de la rhétorique tribunicienne et provocatrice, défenseurs de l’Etat providence, accusateurs de « l’Europe-de-l’austérité-sous-diktat-allemand », pourfendeurs tous azimuts du libéralisme (« ultra », bien sûr), les deux Fronts finissent par ne plus s’opposer que sur un point, le Front national affichant son nationalisme, le Front de gauche son inspiration internationaliste.

C’est d’ailleurs ce qui semble avoir déterminé Anna Rosso-Roig à passer de l’un à l’autre : « Je suis préoccupée par la montée de l’islam en tant que catholique pratiquante. Le Front de gauche ne défend pas nos valeurs traditionnelles et notamment religieuses ». Cette thèse est confortée par les propos de Stéphane Ravier, responsable du Front national à Marseille : « Elle nous a dit être très attachée au volet social de notre action politique. Elle a constaté que le Front de gauche était plus tourné vers son lointain que vers son prochain ».

Pour autant, au-delà de la rhétorique, « l’internationalisme » du Front de gauche et de son parti central le PCF, dont Anna Rosso Roig était membre, mérite d’être questionné : on sait à quel point le PCF a de longue date cultivé un chauvinisme étroit, qui n’est guère caractérisé par l’ouverture aux « prolétaires de tous les pays » : constamment protectionniste et anti-européen, on se souvient lors du referendum de 2005 de son hostilité – partagée avec la gauche du PS – à l’encontre du « plombier polonais ».

Plus encore, la culture politique des deux formations présente des convergences qui expliquent le « transfert » aisé de candidate marseillaise : fusion de l’individu dans la foule en communion (Anna Rosso Roig parle de « famille »), hostilité au « système » et à la réussite individuelle qui ne peut venir que de « l’exploitation » ou du « vol » ; l’adhésion aux deux fronts fait appel à un même sentiment ou plutôt au même ressentiment

Les historiens connaissent d’ailleurs fort bien d’autres transferts célèbres de l’extrême gauche à l’extrême droite, dont Jacques Doriot fut le cas le plus éclatant. Surtout, les transferts électoraux de l’une à l’autre sont aussi fréquents que passés sous silence par des médias qui n’ont d’yeux que pour la « collusion » entre l’UMP et le Front national. Ce blog a notamment analysé dans le détail cette « France de gauche qui vote à l’extrême droite ». Lors des dernières élections législatives, un cas spectaculaire a été celui de la 4ème circonscription des Alpes-Maritimes où, face au sortant UMP, la candidate du Front national vit son électorat augmenter de près de 50% et son pourcentage doubler entre les deux tours, du fait de l’échec de la gauche, dont un tiers des voix s’est reporté sur elle, un tiers a choisi l’abstention et le dernier, le vote blanc ou nul… Vous avez dit « Front républicain » ?

L’adhésion de la Marseillaise à un Front au détriment de l’autre ne doit donc pas nous incliner à plus d’indulgence pour l’un ou pour l’autre. Si les deux formations véhiculent chacune une vision distincte du peuple, ces deux conceptions ont en commun leur caractère exclusif. Font national et Front de gauche, en tant que mouvements populistes, instrumentalisent tous deux une unité factice du peuple, dans le dessein de scinder la société française, puisque leur finalité est d’y marginaliser – voire d’y exclure – certaines ethnies ou certaines classes sociales. N’oublions pas que la démocratie, pourtant, suit le chemin inverse : celui de la délibération entre des opinions divergentes pour trouver un consensus rassembleur. Également et fondamentalement anti-libéraux, les deux fronts ne peuvent que susciter l’égale et la fondamentale condamnation d’un blog libéral !

Hélène Delsupexhe et Christophe de Voogd

Crédit photo : Flickr,  ortille

Il y a un commentaire

  1. Brice Herrmann

    Il est tout à fait judicieux de souligner un transfuge d’un extrême à l’autre. Ce passage du Front de Gauche au Front National peut paraître surprenant mais les arguments avancés ici sont pertinents. Il y a des points de rapprochement entre des partis qui affirment avec force que tous les oppose.

    (Symboliquement, ne peut-on pas faire le même genre de remarque en ce qui concerne l’agitation urbaine des dernières semaines ? Des membres du corps social qui revendiquent pourtant que tout les oppose, ceux que l’on qualifie de « racailles de banlieues issues de l’immigration maghrébine et africaine » et ceux que l’on qualifie de « groupuscules identitaires d’extrême-droite » témoignent de la même énergie débordante face aux forces de l’ordre, usent avec la même dextérité, de bâtons, de pierres, de cocktails molotov, portent avec la même élégance la cagoule, le casque de moto, l’écharpe remontée sur le nez…)

    Il règne une drôle d’ambiance en France ; une ambiance propice aux extrêmes ; une ambiance qui s’explique par l’incapacité des partis traditionnels à résoudre depuis des décennies une crise qui a pris une ampleur considérable. Le fait que les extrêmes se banalisent dans le débat démocratique n’est pas surprenant. Le transfuge de Marseille n’en est qu’une preuve supplémentaire.

    Il ne faut pas oublier cependant qu’avec l’intronisation de Marine Le Pen à la place de son père à la tête du parti, l’orientation idéologique, (dans le discours), du FN a changé radicalement d’un point du vue économique. Marine Le Pen a tourné le dos à l’ultra libéralisme de son père. Elle prône désormais (par opportunisme électoral ?) des valeurs sociales que son père n’avançait pas Cela conduit sans doute à des rapprochements qui n’étaient pas envisageables auparavant entre FN et FDG.

    Il ne faudrait pas oublier non plus que le Front de Gauche pèse bien moins dans le jeu électoral et que c’est le Front National qui est aujourd’hui la troisième force politique du pays. Ce transfuge parait donc bien anecdotique et il ne doit pas être le prétexte à minimiser la collusion entre l’UMP et le FN qui est de tout même plus préoccupante. Déjà parce que l’UMP est le deuxième parti de France, le premier parti d’opposition et qu’il est tiraillé de l’intérieur par deux tendances dont l’une n’est pas si éloignée des thèses de l’extrême droite. Aussi parce que la barrière entre les deux partis UMP et FN n’existe plus désormais.

    21 avril 2002, Jacques Chirac déclarait : « Il n’y a pas de dialogue possible avec le FN ». 21 avril 2013, des représentants de l’UMP défilaient sous la même bannière aux côtés des élus FN. En 2013, un ancien membre du FN, Guillaume Peltier est devenu l’une des figures emblématiques du parti de la droite dite traditionnelle. Il en est même vice-président. 2013, on rappelle encore avec grands éclats de rire sur les ondes et sur les antennes que ce même Guillaume Peltier et son collègue Geoffroy Didier sont surnommés au sein de leur propre parti «Benito et Adolf ».

    Il n’y a vraiment eu que François Baroin, l’éternel Chiraquien, ces derniers jours, pour revendiquer une distinction forte entre l’UMP et le FN.

    Le FN s’est banalisé. On retrouve ses thèses, on retrouve ses pratiques un peu partout dans le « débat démocratique ». Celle de la théorie du complot des journalistes : « les transferts électoraux de l’une à l’autre sont aussi fréquents que passés sous silence par des médias qui n’ont d’yeux que pour la « collusion » entre l’UMP et le Front national. ». Celle d’une certaine forme de victimisation : « Également et fondamentalement anti-libéraux, les deux fronts ne peuvent que susciter l’égale et la fondamentale condamnation d’un blog libéral ! »

    Le Front Républicain n’existe quasiment plus ni à droite ni à gauche, ni du côté des élus, des membres des partis politiques et encore moins du côté des électeurs : votre analyse des résultats électoraux le montre. C’est surtout cela qu’il faut retenir et dont il faut sans aucun doute s’inquiéter. Il conviendrait de rappeler la conclusion de l’excellent billet de votre intervenant : « Peu efficace électoralement et rédhibitoire moralement, la voie du dialogue avec le Front national constituerait donc bien une impasse pour la droite modérée ».

Qu'en pensez-vous?