Fatigués de la démocratie !? Le sondage choc sur l’attirance des Français pour un gouvernement technocratique non élu ou autoritaire

fatigués démocratieFatigués de la démocratie !? Le sondage choc sur l’attirance des Français pour un gouvernement technocratique non élu ou autoritaire

 Avec Jérôme Fourquet, Christophe de Voogd et Vincent Tournier

Selon un sondage exclusif Ifop pour Atlantico, 67% des Français estiment qu’il faudrait que la direction du pays soit confiée à des experts non élus qui réaliseraient les réformes nécessaires mais impopulaires, et 40% seraient favorables à l’arrivée d’un pouvoir politique autoritaire.

Jérôme Fourquet :

Cette enquête révèle des chiffres marquants et spectaculaires : deux tiers (67%) des Français adhéreraient ou seraient tentés par un gouvernement d’experts, de personnes non élues qui réaliseraient des réformes nécessaires mais impopulaires.

C’est une thématique qui monte. On voit par exemple Jacques Attali envoyer des ballons d’essai sur son éventuelle candidature à la présidentielle en expliquant qu’en tant qu’expert, il va mettre des propositions sur la table et si d’aventure aucun candidat ne s’en saisit, il se réservera le droit d’y aller. Le libellé que nous avons construit repose un peu sur cette problématique.  Nous disons : « certains pensent que la France doit se réformer en profondeur pour éviter le déclin mais qu’aucun homme politique élu au suffrage universel n’aura le courage de mener à bien ces réformes et que dans ce cadre, il faudrait que la direction du pays soit confiée à des experts non élus qui réaliseraient ces réformes nécessaires mais impopulaires. » Cette logique de fond existe depuis un moment, mais s’amplifie. On peut aussi prendre l’exemple de l’affrontement  entre François Fillon et Nicolas Sarkozy : François Fillon part sur un diagnostic très radical et libéral sur l’état de la société française, et dit que l’heure n’est plus à la demi-mesure, qu’il faut adopter des réformes radicales pour que le pays puisse se redresser. Dans son livre « Faire », il formule une série de propositions très osées, qui n’ont jamais été proposées au suffrage universel. A plusieurs reprises, avant la sortie de son livre, ce message-là avait attiré les sarcasmes de Nicolas Sarkozy qui disait : « celui qui propose la suppression des 35h et la retraite à 67 ans, je lui souhaite bon courage pour être élu ».

On est au cœur de la problématique : un diagnostic est posé par beaucoup de gens sur l’inéluctabilité de réformes difficiles à mener, mais en réponse, d’autres vous disent que la société française n’est pas prête à l’accepter et que celui qui proposera ce traitement de cheval n’a aucune chance d’être élu. Ce sondage peut apporter de l’eau au moulin de François Fillon, car il montre que l’électorat est prêt à entendre ce discours, dont un quart (23%) sont « tout à fait d’accord ». Quand on regarde comment ça se ventile politiquement, on a bien évidemment un clivage gauche droite assez marqué, mais on a quand même, à gauche, y compris au Front de gauche, un Français sur deux qui adhère à cette idée. Ce chiffre monte à 80% chez les Républicains. On comprend que le thème « réformes impossibles, pays bloqué, corporatismes, etc. » soit une vieille rengaine à droite, mais le contexte joue peut-être aussi : la droite est dans l’opposition, ses sympathisants peuvent donc avoir dans l’idée que « les types aux manettes sont nuls ». Pas sûr que si l’on avait posé cette question sous Nicolas Sarkozy, 80% de l’électorat de droite aurait été d’accord. Ce regard sur l’urgence de mener des réformes impopulaires se voit aussi dans les sondages qui disent que les hommes politiques ne sont pas courageux. Ils ne sont pas courageux car ils ont la main qui tremble à l’idée de faire des réformes impopulaires.

Le clivage est marqué sur le niveau socio-professionnel, mais aussi et surtout sur le niveau d’éducation. La grosse résistance à la dépossession du suffrage universel se concentre essentiellement dans les strates les plus éduquées de la population. Chez les sondés diplômés du supérieur, on est à 55% favorable. Plus on baisse dans le niveau d’éducation, plus on est favorable.  On retrouve ce clivage de manière encore plus marquée sur la deuxième question. Là, on change de registre.  Avec l’idée d’un gouvernement autoritaire, on perd énormément en adhésion en passent de 67% à 40% de personnes favorables. 40% ce n’est pas rien, bien que le noyau dur soit assez faible, avec 10% de  tout à fait d’accord. Là, le clivage gauche droite est encore plus marqué, et autant sur la question précédente, les sympathisants Les Républicains et Front national étaient assez proches, autant là, plus on avance vers la droite, plus y’a une proportion favorable. Et autant l’idée d’un gouvernement des experts à des émules à gauche et à droite (Macron, Attali, etc), autant le gouvernement autoritaire est très marqué politiquement. On passe de 23% d’adhésion au Front de gauche à 47% chez Les Républicains et 60% au FN. Cette idée est donc très liée à une famille politique. Le clivage est encore plus frappant sur le  niveau d’éducation. Une personne sur deux peu ou pas diplômée en France serait d’accord avec cette idée, ce qui fait réfléchir sur le modèle démocratique. Dans le supérieur, c’est une personne sur 4.

Là aussi, ces chiffres ne disent pas en creux qu’il y a une appétence pour le fascisme, mais plutôt qu’il y a une insatisfaction très profonde vis-à-vis du fonctionnement de notre système politique et des résultats qui sont obtenus. Le regard qu’on porte sur les responsables politiques est très dévalorisé, alors on cherche autre chose.

Comment interprétez-vous ces résultats, pour le moins inquiétants pour l’avenir de la démocratie dans sa forme actuelle ? Crise de l’efficacité des pouvoirs publiques ou profonde fatigue de la démocratie ?

Christophe De Voogd :

Je ne rentrerai pas dans le détail de ce sondage, excellemment présenté par Jérôme Fourquet. Mais je voudrais faire remarquer sa difficulté d’interprétation. Un seul exemple : on y voit que la gauche est nettement moins favorable que la droite, aussi bien au gouvernement des experts qu’au gouvernement

autoritaire, même si c’est dans des proportions très différentes : mais cela veut-il dire qu’elle a un attachement particulièrement fort pour la démocratie et la liberté ou bien qu’elle redoute les réformes qui lui seraient alors justement imposées? Que le Front de gauche soit particulièrement rétif à des gouvernements peu démocratiques est-il une preuve de son libéralisme ? Ce serait paradoxal !

Ou, bien plutôt, de son refus de voir mettre en cause le statu quo, comme le statut de la fonction publique qui est sa base électorale et militante ?

Ceci dit, les résultats du sondage me paraissent s’expliquer par autre chose, quelque chose de nouveau à mes yeux, de plus sourd mais aussi de plus grave : ce que j’appellerai la « schizofrancie », une forme bien à nous de schizophrénie nationale. Ainsi du souhait unanime de la réforme, à condition qu’elle commence par le voisin… et s’arrête chez lui !

Peut-être alors y a-t-il dans ce sondage une sorte d’aveu implicite de la population, qui constate les blocages catégoriels et ses propres exigences contradictoires et l’impasse où cela conduit le pays.

D’où l’envie plus ou moins forte, plus ou moins consciente, de se délester du fardeau sur les experts ou l’homme providentiel. Une sorte de « démission démocratique » qu’avait déjà diagnostiquée, pour une fois d’accord, aussi bien Rousseau que Tocqueville.

Vincent Tournier :

C’est un résultat surprenant car, en général, les électeurs n’aiment pas l’idée d’un gouvernement technocratique : c’est d’ailleurs ce qu’ils reprochent à l’Europe, voire aux élites françaises (le pouvoir des énarques, la fameuse « énarchie »). C’est pourquoi ces résultats ne doivent pas forcément être pris au pied de la lettre. Soulignons d’ailleurs qu’il s’agit d’un sondage auto-administré, ce qui veut dire que les sondés n’ont pas été directement interrogés par un enquêteur. Ils ont donc pu se lâcher sans retenue. Par ailleurs, le sondage ne dit pas dans quelle direction les réformes devraient être réalisées : vers moins de libéralisme ou au contraire vers plus de libéralisme ? Cela étant, ces résultats ne doivent pas être minimisés.

D’autres enquêtes ont déjà montré qu’il y a, dans l’opinion, une demande d’autorité, notamment dans les milieux populaires. Cette enquête confirme donc qu’il existe un profond malaise. Les gens sont désarçonnés par les évolutions auxquelles ils assistent. Ils ont le sentiment d’avoir de moins en moins de prise sur le pouvoir politique.

C’est la conséquence de ce que les spécialistes ont appelé la « gouvernance ». Ce terme désigne le fait que les mécanismes de décision suivent aujourd’hui un cheminement plus complexe que dans le passé. Aujourd’hui, il n’y a plus un centre unique de décision, mais plusieurs, avec une imbrication du niveau local, du niveau national et du niveau européen, voire international, sans oublier le rôle plus important de la société civile. Les tribunaux, qu’ils soient nationaux ou internationaux, exercent aussi des contraintes plus fortes sur les gouvernements, lesquels ont moins de marge de manœuvre.

Le problème est que, dans ce nouveau mécano, l’électeur est perdu, ce qui est logique. Qui peut prétendre avoir compris le fonctionnement de l’Union européenne ? Qui s’y retrouve dans la décentralisation en France, avec sa ribambelle de réformes toutes plus complexes les unes que les autres ? Plus grave encore : dans le système politique actuel, qui devient responsable des décisions ? Qui faut-il blâmer lorsqu’on est mécontent de sa situation ? Cette crise des repères intervient dans un contexte de mondialisation et « d’insécurité culturelle » qui aggravent les inquiétudes en incitant à se demander si la démocratie est un système suffisamment protecteur.

Qu’est-ce qui selon vous permet encore à la société française de « tenir » ?

Christophe De Voogd :

La réponse tient en 3 chiffres : plus de 3000 milliards d’épargne financière, le double en immobilier, et au moins 2/3 des Français qui « s’en sortent ». Une forte majorité n’a donc aucun intérêt à l’aventure, encore moins à la révolution. Passés les mirages idéologiques d’hier, ceci explique l’effondrement de l’extrême gauche et pose encore un redoutable problème de crédibilité au FN avec ses élucubrations économiques. Or une société explose socialement et politiquement, non pas quand « les masses passent à l’action » (ceci est une comptine pour enfants), mais quand une minorité agissante rencontre ou se concilie les vœux d’une majorité. Exemple-type : l’alliance de la bourgeoisie de talent et de la paysannerie propriétaire en 1789. Ou encore des étudiants et des classes moyennes en 1968 autour des enjeux sociétaux.

Vincent Tournier:

Il ne faut pas dramatiser à l’excès. Le système n’est pas en faillite. Les services publics ontcertes de plus en plus de mal à remplir leur mission, à tous les niveaux, mais ils fonctionnent toujours. L’État continue de jouer son rôle : les prestations sociales sont versées, les routes sont entretenues, les poubelles sont enlevées, bref les gens font leur travail, et le système politique parvient à traiter la plupart des demandes, notamment celles qui concernent la vie quotidienne. Même les banlieues ne sont pas du tout dans une situation d’abandon, contrairement à ce que prétendent certains militants. La commémoration des émeutes de 2005 a au contraire permis de rappeler que des sommes importantes ont été engagées pour la rénovation urbaine, comme à Clichy-Montfermeil, point de départ de la crise. Les opposants disent qu’on ne s’est intéressé qu’au bâti, et non aux personnes, mais cette critique est injuste : il suffit de savoir combien coûte un ravalement de façade pour comprendre que ce n’est pas rien. De plus, les mêmes avaient tendance à expliquer les problèmes des banlieues par la qualité de l’environnement urbain. Il faut donc savoir.Bref, pour le moment, la grande majorité des gens a toujours intérêt à ce que le système continue, y compris dans les banlieues.

En somme, le statu quo est préférable au changement. Mais cela va-t-il durer ?  Il est clair que les évolutions ne prêtent pas à l’optimisme. Le niveau général de la fonction publique baisse, faute d’attractivité et de reconnaissance. Par exemple, le métier d’enseignant attire de moins en moins, surtout dans certaines zones comme la Seine-Saint-Denis, où le manque de personnel pose déjà un réel souci. Donc, c’est bien joli de critiquer la bureaucratie, mais on va vite se rendre compte à quel point il est vital d’avoir une fonction publique de qualité, avec des gens qualifiés qui appliquent les règles sans céder aux pressions. Les économies réalisées ici ou là risquent d’avoir à terme des effets négatifs plus importants.

Cette défiance, communément appelée « crise du politique » est décrite et commentée depuis fort longtemps. Pour certains elle a vu le jour sous le premier mandat de François Mitterrand, pour d’autres elle s’est surtout accentuée après le « non » au référendum de 2005, voire avec la ligne sociallibérale du hollandisme. Chaque jour pourtant, elle continue sa progression et se généralise, même parmi les populations les plus préservés des aléas économiques (voir résultats détaillés du sondage). Quelles solutions la classe politique peut-elle encore apporter ?

Christophe De Voogd :

Pourquoi privilégier une origine du phénomène? Pourquoi pas aussi l’inertie chiraquienne ou les mécomptes sarkozistes ? Et pourquoi pas déjà la double crise du gaullisme et de la SFIO en 1968 ? Jeu qu’adorent certes les historiens (ce sont les fameuses disputes sur la « périodisation ») mais que les meilleurs d’entre eux comme Marc Bloch ont toujours regardé avec scepticisme : gare à la « querelle des origines », souvent partisane !

Tous les exemples que vous citez sont donc justes ; et ils se sont cumulés. C’est précisément cet effet cumulatif qui est essentiel dans la crise actuelle du politique. Or la classe politique se trouve confrontée à deux risques, qui d’ailleurs ne coïncident plus : déplaire à l’opinion ou aux médias. D’où la langue de bois, le recul permanent, les « ballons d’essai », « l’apaisement » brandi comme une panacée et la correction politique. Or, vu la considération des médias dans l’opinion, il n’est plus possible de plaire aux uns et à l’autre.

Marine Le Pen a choisi de rudoyer les médias et de flatter « le peuple » ; la gauche fait l’inverse, au risque de perdre ce dernier ; et la droite reste coincée entre les deux, au risque d’être inaudible.  Pour sortir du dilemme, il ne s’agit pas de « parler vrai » mais de parler juste : refuser le déni, les amalgames, les fausses comparaisons et la mauvaise foi partisane. Autrement dit,  il faut, comme dans tout, cesser d’avoir peur : d’avoir peur d’une opinion qui préfère désormais la clarté à la cajolerie  ; d’avoir peur de médias qu’il faut, non pas fustiger comme le font Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon, mais remettre à leur place, qui est grande et noble : donner les bonnes informations (les vraies) et poser les bonnes questions (de fond) ! Churchill et de Gaulle, mais aussi Mendès et Rocard ne passaient pas leur temps à caresser l’opinion et encore moins la presse dans le sens du poil.

Vincent Tournier:

Avant d’envisager les solutions, il faut connaître les causes.La question est de savoir pourquoi une partie importante de la population pense que le système démocratique fonctionne mal. Comme souvent, les causes sont multiples. La thèse du politologue américain Timothy Mitchell ne doit pas être négligée : dans son livre Carbon democracy, celui-ci a souligné que le passage d’une économie basée sur le charbon à une économie dépendante du pétrole a eu une conséquence majeure en Occident car, désormais, les ouvriers ne sont plus en mesure de bloquer le système productif, ce qu’ils pouvaient faire lorsqu’ils étaient chargés d’extraire le minerai. Leur « pouvoir de nuisance » leur a permis d’imposer des réformes en leur faveur, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Ce n’est pas un hasard si les partis socialistes en Europe ont commencé à délaisser les milieux populaires à partir des années 1970, concomitamment à la fermeture des mines de charbon.

Une autre cause réside dans la disparition des clivages de classe et l’émergence d’une vaste classe moyenne préoccupée par la consommation et gagnée par les valeurs individualistes. Cette classe moyenne ne constitue pas une entité homogène, capable d’adresser des demandes précises aux élites politiques. Du coup, cette situation ouvre un boulevard aux minorités agissantes. C’est pourquoi on a vu monter en force le mouvement associatif depuis les années 1970-1980. Il s’agit d’une évolution positive par certains côtés, mais le revers de la médaille, c’est que certaines de ces associations sont en mesure d’avoir un poids totalement disproportionné par rapport à sa place réelle. Résultat : les pouvoirs publics se préoccupent surtout de satisfaire les groupes les plus actifs, surtout lorsque ceux-ci bénéficient du soutien des médias. L’exemple le plus flagrant est sans doute l’écologie : les partis écologistes n’ont pas beaucoup d’électeurs, mais ils parviennent à influencer les politiques publiques, surtout lorsqu’ils ont le soutien des entreprises qui savent surfer sur la cause environnementale pour promouvoir leurs propres intérêts.

Une autre conséquence de cette place des minorités actives est la tendance à restreindre les libertés publiques, notamment la liberté d’expression. Les minorités agissantes réclament en effet des mesures de reconnaissance et de protection.

Elles proposent de réécrire l’histoire nationale pour construire un nouveau récit dans lequel elles auront toute leur place, tout en imposant de nouveaux tabous qui pèsent sur la vivacité du débat d’idée. Toutes ces évolutions peuvent légitimement démotiver les électeurs, qui peuvent avoir le sentiment que leur voix a une place décroissante. Ils n’ont d’autres choix que l’abstention ou le vote protestataire, deux options qui n’ont guère d’impact. Pour contrer ces évolutions, la seule proposition qui a été mise sur la table, c’est le développement de la démocratie participative. Mais la démocratie participative a tendance à aggraver le problème car elle amplifie justement le poids des groupes les plus actifs. C’est un peu comme la saignée d’autrefois : le remède ne résout rien et risque surtout d’achever le malade.

Les rapprochements avec 1789 ou 1930 sont les plus courants. Pourtant,selon Maxime Tandonnet, la crise de la représentation politique actuelle pourrait davantage se rapporter à 1958, avec des dirigeants qui ne semblent plus maîtriser l’appareil d’État et un sentiment de défiance qui se traduit par de puissants courants « anti-système » comme à l’époque les poujadistes ou le Parti communiste. Un homme providentiel est-il, au regard de l’histoire, une des seules issues crédibles à ce malaise ? Quelles autres scénarios vous semblent possibles ?

Christophe De Voogd :

L’historien se méfie toujours du petit jeu des précédents : d’abord parce que lesanalogies sont toujours très partielles et souvent fautives en raison de l’inculture historique croissante. Avons-nous comme en 1789 une alliance possible entre une minorité agissante et une majorité silencieuse ? Avons-nous comme dans les années 30 une crise mondiale avec déflation et effondrement des échanges internationaux ? Il n’y avait pas de Mario Draghi en 1935 ! La comparaison avec 1958 de Maxime Tandonnet est plus séduisante mais n’oublions pas la prospérité économique de la IVè république et la crise algérienne : ni l’une ni l’autre aujourd’hui.

Tout ce que l’on peut dire, en l’état actuel des choses et à voir ce qui se passe déjà dans nombre de pays européens, l’évolution « naturelle » va vers la victoire d’une droite sécuritaire sur le plan sociétal et libéral sur le plan économique. Mais l’historien est  aussi profondément possibiliste : rien n’est sûr et surtout pas ce que l’on présente comme tel. Aimer l’histoire c’est justement aimer le neuf, l’inédit, l’invention perpétuelle de la vie : là encore un enseignement de Bloch et de Febvre. Que de scénarios possibles ! Que se passera-t-il si la crise financière revient ? Si un attentat terroriste majeur se produit ? etc. J’ai en tout cas tendance à penser que la fluidité extrême du contexte mondial changera radicalement le paysage politique tel qu’il est annoncé pour 2017.

Vincent Tournier :

Il est toujours tentant, en période de difficultés, de se tourner vers le passé pour trouver des explications rassurantes ou, du moins, éclairantes. Ces comparaisons éclairent-elles vraiment ? N’ont-elles pas au contraire tendance à biaiser la réflexion ? Dans quelle mesure peut-on rapprocher la situation actuelle de celle qui prévalait en 1789 ou dans les années 1930 ? Récemment, un responsable politique français a ainsi comparé le programme du FN avec le programme du parti nazi, ce qui est pour le moins discutable et peu propice à la compréhension des enjeux du présent.

La comparaison avec 1958 est stimulante, mais elle laisse sceptique. Les années 1950 ont été une période de forte croissance économique  (on était au cœur des « trente glorieuses ») ; en outre, le passage de la IVème République à la Vème est très lié à la crise algérienne. Non seulement ces deux conditions ne se retrouvent pas aujourd’hui mais, de plus, l’homme providentiel d’alors était connu des Français et bénéficiait d’une forte légitimité. Aujourd’hui, quel est le responsable politique qui peut se prévaloir de la même aura que le général de Gaulle ?

Une autre différence importante est que la France d’aujourd’hui est fortement intégrée à l’espace européen, y compris sur le plan économique, ce qui n’était pas le cas en 1958. Donc, un changement constitutionnel au niveau national peut-il avoir autant d’impact qu’en 1958 ? Ne serait-il pas plus pertinent d’envisager une refonte des institutions au niveau européen, en actant le fait que l’Europe à 28 n’est tout simplement pas viable, faute d’homogénéité culturelle et économique suffisante ?

Le problème est que les changements majeurs passent toujours par une crise. Ce qui est vrai pour la France en 1958 l’est aujourd’hui pour l’Europe. Jusqu’à présent, les crises n’ont pas été suffisantes, si l’on peut dire. Les institutions européennes ont réussi à surmonter leurs difficultés, notamment la crise de l’euro, ce qui a permis d’éviter les révisions déchirantes.

La crise des migrants lance un défi plus délicat car elle ne peut pas être résolue par le seul sacrifice d’un Etat membre, comme cela s’est fait pour la Grèce. Une autre source de difficulté pour l’Europe actuelle est le contexte international, lequel révèle au grand jour les faiblesses de l’Europe dans le domaine militaire et diplomatique. Pourtant, les menaces ne cessent de croître, qu’il s’agisse de l’État islamique ou de la Russie, voire de la Turquie « néo-ottomane » d’Erdogan. Or, dans ce monde qui vient, l’Europe pourra-t-elle continuer longtemps à s’abriter derrière les Etats-Unis comme à l’époque de la guerre froide ? Ne lui faudra-t-il pas envisager une complète remise à plat des traités, ne serait-ce que pour intégrer cette nouvelle donne géopolitique et anticiper les turbulences qui s’annoncent ?

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crédit photo : flickr Christophe

 

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