Face à la violence, l’école française doit prendre un virage « européen »

MINOLTA DIGITAL CAMERACessons de nous complaire dans le « mirage républicain » ! - Face à la violence, l’école française doit prendre un virage « européen ». 

Par Nelly Guet, proviseur et principal.

S’il était déjà désespérant pour de nombreux chefs d’établissement scolaire chevronnés d’entendre le président de la République proposer comme remède nouveau aux maux de l’école et au manque d’autorité des maîtres, la nécessité pour un professeur de faire remonter tout incident auprès du chef d’établissement afin qu’il soit sanctionné !! puis la ministre de l’éducation nationale annoncer des cours destinés à énoncer les valeurs républicaines, il est encore plus consternant de lire dans les médias, depuis 8 jours, combien les Français sont attachés à leurs traditions dans le domaine scolaire. Et pourtant ces mêmes traditions prônant le retour aux fondamentaux -lire écrire compter- sont loin d’avoir fait leurs preuves ! Chaque ministre, depuis 20 ans, a repris à son compte, afin de ménager les susceptibilités des uns et des autres, cette banale affirmation qui ne coûte rien.

Cette fois encore, les autorités françaises mettent en vrac l’objectif du moment : « la laïcité », le résultat attendu : « vaincre les inégalités », les nouvelles ressources : les « réservistes citoyens », ignorant savamment le « Plan-Do-Check-Act » qui imposerait une conduite managériale de l’éducation, en assignant, comme dans les pays européens et plus lointains, au système éducatif UN seul objectif : L’EQUITE dans l’apprentissage. Cet objectif prioritaire devrait être aussi le nôtre car les résultats de PISA 2012 l’ont encore prouvé en 2014 : notre pays occupe la 16ème place sur 18 pays, dans la dernière enquête portant sur les compétences financières, si l’on mesure l’impact du milieu socio-économique d’origine des élèves.

Quant à la stratégie mise en œuvre dans ces différents pays, elle impose de prévoir des aspects ludiques, de prendre en compte la réalité environnante et d’offrir à tous des perspectives d’avenir.

Comment, me direz-vous ?

  1. En permettant aux parents, aux enseignants, aux élèves, d’évaluer le fonctionnement de leur école (un questionnaire européen ad hoc a été remis à Madame Royal dès 1998).
  2. En instaurant un « leadership partagé » dans chaque établissement scolaire, ce qui diminue d’autant le rôle de la hiérarchie verticale, devenue partiellement inutile.
  3. En recrutant les enseignants, sur la base de nouvelles compétences devenues indispensables, non encore exigées dans le système éducatif français.
  4. En organisant leur formation initiale et continue à partir des compétences-clé, reconnues par les pays européens, leur permettant de travailler avec la société et au sein de la société.
  5. En impliquant de manière continue et non comme des « réservistes » les partenaires que sont, entre autres, les entreprises.

D’aucuns objecteront « Et la place de la laïcité, de nos valeurs républicaines, dans tout cela ? »

La réponse est simple. Elles ne peuvent être transmises que si elles sont vécues.

Les comportements de tolérance et de respect qui sont attendus ne viendront que si les élèves ont un vécu en commun. Ce n’est pas en niant les différences mais en les assumant que l’on fera vivre, en tout premier lieu, la démocratie à l’école.
Des exemples ? C’est dans le cadre d’ateliers basés sur l’expérimentation scientifique, privilégiant la démarche d’investigation et de recherche, de l’école primaire à la classe terminale, dans le cadre d’ateliers consacrés à l’éducation économique, financière, entrepreneuriale, incluant des travaux pratiques tels que la création d’entreprise, dans le cadre de projets européens les formant aux compétences interculturelles, que les élèves questionnent leurs propres valeurs et celles de leurs familles. C’est dans cette confrontation d’idées, liée à des situations réelles et non abstraites, que chaque élève peut comprendre les convictions religieuses de l’autre ou son athéisme, qu’il peut éprouver le sentiment du « vivre ensemble » et accepter la diversité, sans être tenté de la combattre, sans la connaître.

Contrairement à l’école française qui tire sa gloire du modèle durkheimien (cf. les études comparatives menées par Denis Meuret « Gouverner l’Ecole » 2007, « Pour une école qui aime le monde » 2013), où le maître a pour tâche de mettre en garde contre une société qui serait, tour à tour, menacée par la religion, par l’entreprise, par l’Europe, par la mondialisation … – Rien de surprenant donc à ce que la jeunesse française soit l’une des plus inquiètes au monde (cf.enquête
mondiale menée par la Fondapol en 2011) -, dans les autres pays, on éduque à la confiance. L’école a pour but de donner aux élèves « le pouvoir d’agir » d’abord sur leur vie, puis sur celle de la société quand ils seront adultes. Elle doit donc les rendre autonomes, capables de faire des choix, de prendre des responsabilités, de découvrir leurs propres motivations, leur potentiel et leur force de caractère.

En conclusion, s’il est urgent de modifier la réglementation relative aux conseils de discipline, qui a considérablement amoindri l’autorité des enseignants, des chefs d’établissement, des directeurs départementaux, des recteurs, d’autres décisions sont attendues, qui auront beaucoup plus d’impact sur la scolarité et l’avenir de nos élèves. Cette réforme est réalisable en deux ans (4).

Nelly GUET, proviseur et principal, pendant 22ans, puis consultante internationale en éducation, membre de conseils d’associations de chefs d’établissement européens et internationaux – 1998-2015.
A publié en 2014 : « Virage européen ou mirage républicain ? Quel avenir voulons-nous ?»

Crédits photo : Clio.

Il y a 4 commentaires

  1. Yves Montenay

    J’ai une double carrière en entreprise internationale et dans l’enseignement supérieur (dont la direction d’une grande école de management) ; surtout je participe aux débats des Clionautes (enseignants du secondaire en histoire- Si sigéographie et instruction civique), admirables par le mal que se donnent certains, navrants par leurs préjugés sur le monde extérieur et l’économie, ce qui m’oblige à me mettre périodiquement en retrait.
    Je suis bien d’accord sur les idées de votre article mais n’ai pas bien compris en quoi il s’agissait d’une « européanisation », à part ce qui m’a semblé être une allusion, bien nécessaire, à l’apprentissage allemand.

    Yves Montenay

  2. Marc Sackur

    Je suis assez d’accord avec ces propositions. J’ajouterai concernant la formation qu’elle doit tenir compte des recherches en sciences de l’éducation et en sciences cognitives. Voir le cours du professeur S. Dehaene au Collège de France. Par ailleurs la formation continue doit devenir obligatoire, par exemple à l’occasion de certains changement d’échelon.
    Par ailleurs le système français fonctionne par tri, sélection et élimination. Il faut absolument se défaire de ce modèle en parvenant à un système plus inclusif. Il faudrait simplifier l’organisation des filières, par exemple fusionner les enseignements technologiques et professionnel, développer l’apprentissage (c’est là que les industriels pourraient jouer un rôle important) et revoir l’orientation à l’entrée du supérieur de manière à donner des débouchés positifs aux jeunes. Dans cette perspective la promotion de l’enseignement scientifique et technique, en particulier en direction des filles est primordial.

  3. Nelly Guet

    En réponse à Yves Montenay : il n’y a pas de modèle d’éducation « européen’, mais, d’après mon expérience – 15 ans de coopération avec des chefs d’établissement scolaires en Europe -, les 5 principes que j’énonce et qui correspondent à des pratiques en vigueur en Europe (que je détaille dans mon livre) – forment un tout, et nous permettraient de rejoindre les pays qui un taux de chômage des jeunes moindre et sont compétitifs sur le plan économique.

  4. Bernard Desclaux

    Bonjour Nelly

    Bien d’accord avec toi pour cette objectif essentiel d’une « éducation à la confiance », c’est à dire qui repose sur la confiance. Mais sans doute bien difficile à mettre en œuvre dans un système qui lui même fonctionne à l’autorité et à la discrimination. Le but de notre école obligatoire est de faire le tri pour préserver le secondaire. Et toute l’organisation du système repose sur un principe bureaucratique. Dans un tel système, l’isolement des professionnels est le réflexe de protection le plus usité. Se protéger dans sa bulle, sa classe, sa discipline, son horaire, etc. On pourrait imaginer un autre réflexe qui développe au contraire la collaboration et la solidarité dans les établissements, mais c’est très rare et souvent éphémère.
    Eduquer à la confiance suppose une totale révolution du fonctionnement de notre système.

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