Est-il possible d’interdire les manifestations ?

manifestationEst-il possible d’interdire les manifestations ?

Par Christophe de Voogd, Vincent Tournier, Eddy Fougier

Succès de « Mein Kampf » en librairie, montée du salafisme, radicalisation des opposants à la loi El Khomri… Les exemples de l’intérêt croissant de la population pour les idéologies alternatives sont nombreux dans l’actualité. Une situation qui n’est pas étrangère à l’absence de projet collectif national.

Atlantico : Après Manuel Valls dénonçant « l’ambiguïté » de la CGT dans l’organisation des manifestations, c’est François Hollande qui a menacé en Conseil des ministres d’interdire les manifestations si « la préservation des biens et des personnes » n’était pas « garantie ». En cause, les débordements incessants des manifestations, et ce malgré les nombreux rappels à l’ordre. De façon plus générale, la CGT semble avoir perdu le contrôle de sa base, comme les autorités de l’Eglise ont du mal à suivre leurs fidèles, et l’émergence de la « démocratie participative » révèle la fragilité des structures représentatives. Comment expliquer cette perte d’autorité généralisée dans l’organisation de notre société ?

Christophe de Voogd : D’abord un mot sur le contexte précis du conflit autour de la loi Travail qui est tout de même fondamental: il est clair que l’on est, tant du côté du gouvernement que de la CGT, dans une sorte de sauve-qui-peut. Tous deux sont partis de travers : le gouvernement, avec son impréparation totale de la loi; la seconde, avec son opposition a priori à toute réforme. L’historien ne peut s’empêcher de penser à la monarchie à la fin de l’Ancien Régime, timidement et maladroitement réformiste , confrontée à sa propre aristocratie engagée de son côté dans une réaction suicidaire. Ce parallèle nous conduit tout droit à votre question: de même que la monarchie et l’aristocratie d’Ancien Régime ont été minées fatalement par la perte de leur légitimité, de même le gouvernement comme la CGT le sont aujourd’hui. Parallèle que l’on peut même poursuivre en allant au fond des choses, c’est-à dire à une rupture culturelle majeure: le principe de « l’autorité traditionnelle », pour parler comme Max Weber, avait été sapée par la philosophie des Lumières, et même dès les années 1680, dans ce que l’on a appelé « la crise de la conscience européenne ». Aujourd’hui, c’est la crise de l’autorité représentative qui est flagrante. Tout y contribue depuis 40 ans, avec le slogan d’ »élections, piège à cons » de 1968, jusqu’à la vulgate marxo-bourdieusienne contre toutes les formes de « domination », mais aussi la révolution internet, la crise du salariat; enfin l’échec du politique face aux grands défis socio-économiques.

Vincent Tournier : J’analyserai les choses un peu différemment. Le problème est plutôt que le plan du gouvernement pour réformer le droit du travail est partiellement tombé à l’eau. Quel était ce plan ? Si on essaie de reconstituer les choses, on peut voir que deux stratégies ont été utilisées. La première a consisté à donner le maximum de légitimité à ce projet. Comment ? Tout d’abord, en préparant le terrain avec des rapports d’experts, notamment le rapport rédigé par Robert Badinter, personnalité éminente de la gauche puisque c’est lui qui a présenté la loi sur l’abolition de la peine de mort. Il s’agit donc d’une autorité morale indiscutable, difficilement attaquable. En outre, le gouvernement a voulu blinder son projet en confiant sa présentation à Myriam El Khomri, ministre qui présente trois qualités : elle est une femme, elle est jeune et elle est issue de l’immigration. Bref, autant d’arguments qui sont supposées clouer le bec à toute contestation issue de la gauche.

La seconde stratégie a consisté à enrober le cœur du projet par diverses mesures secondaires qui pouvaient aisément être abandonnées en cours de route, voire même améliorées pour permettre aux syndicats réformistes de donner leur bénédiction. C’est exactement ce qu’il s’est passé. Par exemple, la première version prévoyait de plafonner les indemnités chômage, disposition qui est désormais devenue facultative ; de même, le premier projet voulait autoriser les apprentis à travailler plus de 8 heures par jour et plus de 35 heures par semaine, ce qui a été retiré. Inversement, le Compte personnel d’activité (CPA) est considéré comme une avancée importante par la CFDT, ce qui lui donne un argument pour soutenir le texte.

Il reste que le cœur du projet, c’est bien le fameux article 2 qui porte sur les aménagements du temps du travail au niveau des entreprises. C’est là un point majeur parce qu’il concerne le logiciel idéologique de la gauche, à savoir la réduction du temps de travail. Ce qui est en jeu, c’est évidemment la question des 35 heures. Les dirigeants actuels du PS n’y croient plus, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Mais ils ne peuvent pas le dire frontalement. Et ils peuvent encore moins faire voter une loi qui abrogerait purement et simplement les 35 heures. Donc, ils utilisent un moyen détourné : ils renvoient la question du temps de travail à la négociation dans les entreprises, en misant évidemment sur le fait que les négociations vont enclencher une spirale de détricotage « par le bas » des 35 heures.

La difficulté est que les syndicats contestataires ne sont pas dupes. Ils ont bien compris qu’il s’agit là d’un virage majeur sur le plan du projet politique de la gauche. Si cette disposition est adoptée, c’est toute la philosophie du droit du travail qui est appelée à se transformer. Qu’est-ce qui empêchera la droite d’aller plus loin ? L’enjeu du conflit est donc très important. Les contestataires se sentent d’autant plus légitimes dans leur démarche qu’ils ont le sentiment que François Hollande les a trompés en n’annonçant pas clairement la couleur en 2012.

Eddy Fougier : Cette situation n’est pas uniquement liée à la politique. En tant qu’enseignant, je vois combien la perception du « savoir », du « corps professoral », de « l’autorité » n’est plus la même qu’auparavant. Pour de nombreux étudiants, le fait de prendre des notes pendant plusieurs heures est une épreuve.

Cette tendance générale, on peut la mettre sur le dos de l’individualisation de la société, mais aussi sur la montée d’une certaine logique de soupçon vis-à-vis de ce qui auparavant jouissait d’une forme d’autorité. Ce soupçon est généralisé, et appliqué à la société en général, il a pour conséquence une plus grande difficulté de gouverner, que ce soit en entreprise, en politique ou dans n’importe quelle autre structure. On le voit bien à propos par exemple des projets d’infrastructures. Il y en a une centaine en France qui font l’objet d’une contestation. Pour chacun d’eux, il y a une multiplication des négociations en amont avec une myriade d’intérêts en présence qui rend le consensus particulièrement délicat à obtenir.

Il faut dire que la surinformation des populations oblige les gouvernants à de nouveaux modes de gouvernance, car elles sont dans une défiance spontanée vis-à-vis de ce qui vient d’en haut. Ainsi dans la séquence actuelle, le gouvernement est obligé de recourir au 49-3 parce que sa majorité ne la suit pas. En face, la CGT est obligée de recourir à une surenchère pour tenir ses troupes…

En quoi peut-on dire que l’ensemble des structures de la société sont aujourd’hui menacées ? Dans quelle mesure les institutions sont-elles abandonnées par la population, au travers de la hausse de l’abstention ou de la défiance à l’égard des grands médias ? De quelle façon la perte de sens agit-elle sur la population ?

Vincent Tournier : Il faut rester nuancé. Pour l’heure, si les violences dans la rue sont sérieuses, voire préoccupantes pour certaines d’entre elles, elles restent encore relativement limitées. Tout dépend finalement de l’échelle de référence. Dans un pays qui vient de subir un meurtre de masse en novembre dernier, la violence des manifestants, ou même celle des casseurs, n’est pas du tout du même nature. Il est même possible que, paradoxalement, l’hyper-violence du Bataclan incite certains militants à relativiser la portée de leur propre violence.

Cela dit, il est certain que l’on assiste à une radicalisation dans une partie de l’ultragauche. C’est assez logique. Les politiques économiques menées depuis ces dernières décennies font l’objet d’une contestation à gauche, contestation qui s’est développée et structurée depuis les années 1990, dans le contexte du référendum sur le traité de Maastricht (1992) et des accords de l’OMC (1994). Cette contestation a eu l’occasion de s’exprimer concrètement à différentes occasions, y compris sur des enjeux locaux comme l’aéroport de Nantes. On a donc affaire aujourd’hui à des réseaux militants très actifs, qui bénéficient d’un savoir-faire, y compris sur le plan juridique, et qui sont aussi soutenus par des intellectuels ou des universitaires.

D’ailleurs, beaucoup de militants sont des étudiants, lesquels ont aussi connu un certain déclassement social depuis quelques années. La radicalisation vient aussi du sentiment que le gouvernement a misé sur le pourrissement de la situation, notamment à l’approche de l’Euro de foot.

Avec le recul, on se dit tout de même : heureusement que la droite n’est pas au pouvoir. Que se passerait-il si le projet de loi était présenté par Nicolas Sarkozy ou Alain Juppé, ce qui aurait très bien pu être le cas ? C’est tout le problème de la France : souvent, c’est la droite qui fait les réformes voulue par la gauche (par exemple les nationalisations de 1945) et la gauche qui fait les réformes voulue par la droite (les privatisations des années Jospin). C’est sans doute salutaire : mieux vaut probablement que certaines réformes douloureuses soient menées par le camp d’en face pour éviter les surenchères dans la violence.

Cette défiance à l’égard des institutions permet-elle d’expliquer les troubles que connaît la France aujourd’hui ? En quoi le terrorisme, les casseurs, les abstentionnistes expriment-ils, à des degrés évidemment très différents, le refus de laisser perdurer le système actuel ? Jusqu’où cette défiance peut elle mener le pays ?

Eddy Fougier : Le rejet et les moyens d’expression de ce rejet sont plus ou moins violents. La défiance vis-à-vis des élites politiques, économiques et culturelles, s’explique aussi par le fait qu’aux yeux d’une grande partie de la population le projet qu’elles promeuvent ne correspond plus à ses intérêts, voire à ses valeurs. La loi El Khomri en est le symbole, quoi que l’on pense de cette loi.

Certains décident donc de sortir du système. Ils vont vivre à l’étranger par exemple, pour étudier, créer leur start-up… D’autres sont plus trash, et vont en Syrie ou s’installent en forêt ou encore en Zad. D’autres encore sont dans l’indifférence, comme les abstentionnistes ou les individus qui ne s’intéressent qu’à leur communauté virtuelle. il se désintéressent de tout ce qui se rapproche du collectif.

Et puis il y a ceux qui contestent le système et qui tentent de le modifier. J’y mets, sans faire d’amalgame, les promoteurs de l’économie collaborative, ceux qui sont dans une logique disruptive comme les chauffeurs qui travaillent pour Uber qui sont dans une certaine mesure également dans une position « anti-système ». D’un point de vue légal, ils le payent cher d’ailleurs.

Le projet collectif des années 1950-60 consistait en une modernisation du pays. Il s’appuyait alors sur une sorte de pacte entre le peuple et les élites. Depuis les années 1980, le projet a été celui de l’ouverture économique et culturelle, soit celui de la mondialisation, de la construction européenne, et de la société multiculturelle. Sauf qu’il n’est pas assumé par les élites, et ces derniers ne cherchent donc pas l’adhésion des Français qui d’ailleurs le rejettent aujourd’hui parce que l’on n’a pas su leur « vendre » ce projet. Celui qui en profite, c’est l’extrême-droite. Et si solution il y a, elle se trouvera très probablement dans l’élaboration d’un nouveau projet commun entre les élites et le peuple.

Christophe de Voogd : Au-delà des minorité bruyantes et agissantes, il y a un fait capital: la majorité silencieuse est visiblement en plein doute vis- à -vis de la « promesse républicaine », à savoir l’ ascenseur social et l’Etat de droit. Chaque jour de chaque semaine depuis des mois apporte un démenti cinglant à ces deux piliers. Quant à l’avenir du système, je suis partagé: être historien c’est savoir qu’il n’y a qu’une seule leçon de l’histoire: la très vaste étendue du champ des possibles. Bien des facteurs énumérés ci-dessus inclinent à prédire une rupture majeure ; mais, inversement, le capital financier, sans aucun précédent dans l’histoire, de la majorité des Français – fait dont personne ne parle jamais mais que nos prêteurs étrangers et notre fisc national connaissent parfaitement – pousse au conservatisme de l’intérêt bien compris. Cela va évidemment contre l’extrême gauche mais aussi contre l’extrême droite, le FN ayant commis l’erreur majeur de vouloir sortir de l’euro. Ceci dit, conservatisme peut aussi signifier la réélection de François Hollande…  Toute la question est de savoir ce qui va l’emporter, des forces évidentes de dislocation ou de celles, plus cachées mais fort puissantes (on l’a vu en 1968!), du statu quo. Ou encore celles de la rénovation qui sont aussi présentes dans les profondeurs de la société (esprit d’entreprise, créativité etc.).

En quoi la recherche de radicalité, qui peut se traduire sous diverses formes (islam radical, succès en librairie de la réédition de Mein Kampf), traduit-elle l’aspiration des Français à un pouvoir plus fort et structuré ?

Vincent Tournier : Il s’agit de questions différentes, qui ne se situent pas sur le même plan. La publication du livre de Hitler est liée au fait que les droits d’auteur sont tombés dans le domaine public. Dès lors, fallait-il interdire ou autoriser sa publication ? On peut avoir des arguments différents sur ce sujet, mais l’intérêt historique paraît quand même l’emporter largement. Quant aux gens qui vont acheter ce livre, sont-ils vraiment des nostalgiques du IIIème Reich, ou simplement des personnes qui désirent voir ce que contient celui-ci ? Et puis il reste à démontrer que la seule lecture d’un tel livre suffise à vous transformer en authentique nazi.

Cela étant, il existe effectivement une demande d’autorité dans la France actuelle. Les enquêtes d’opinion le montrent clairement. La crise de confiance dans le personnel politique justifie, pour une partie de l’opinion, le souhait de retrouver un pouvoir fort qui soit capable de lutter contre les lobbys, de ramener l’ordre et de lutter sérieusement contre les djihadistes. Il ne faut pas oublier que la société française a été historiquement structurée par un État fort. Mais cette demande d’autorité coexiste avec une aspiration individualiste qui est tout aussi forte. C’est ce qui crée des tensions.

Concernant enfin la radicalisation de l’islam, a-t-elle quelque chose à voir avec le besoin d’autorité ? Le lien n’est pas évident, mais il n’est pas exclu dans le cas de certains jeunes. L’islamisme a certes des causes historiques et politiques profondes, mais une interprétation de nature psychanalytique semble avoir du sens. Les jeunes radicalisés sont généralement issus de l’immigration coloniale. Ils ont souvent un père absent, au chômage ou à la retraite. En s’engageant dans une quête de pureté religieuse absolue, ils affichent leur volonté d’être irréprochable sur ce qu’ils perçoivent comme une composante centrale de leur identité, comme s’ils voulaient prouver quelque chose. Freud aurait certainement des choses à dire sur ce point.

Christophe de Voogd : Je ne mettrai pas le succès de la réédition de Mein Kampf sur le même plan que l’Islam radical. Bien des gens – à commencer par moi -  attendaient enfin une traduction correcte et une édition critique du livre de Hitler! il est vrai que le livre plaît pour de tout autres raisons aux milieux islamistes radicaux comme à la bonne vieille extrême droite française, unies dans le même antisémitisme. Quant aux aspirations des Français, je suis un peu sceptique sur la généralisation « les Français »: ils n’ont jamais été aussi divisés d’une part, mais, plus encore, ils n’ont jamais été aussi schizophrènes. Là encore, la loi-travail est un bon indicateur: la même proportion de nos compatriotes veut une réforme profonde du Code du travail … et le retrait de la loi El Khomri ! On mesure à cette contradiction le désarroi dans lequel est tombé notre société. Situation qui bien sûr ne peut pas durer mais dont la solution peut prendre les formes les pires ou les meilleures:  quelle qu’elle soit la question demeure toujours la même: « un pouvoir plus fort et plus structuré » dites- vous. Certes, mais encore et toujours: sur quel fondement de légitimité ? Là est la question fondamentale de tout ordre politique quel qu’il soit.

 Article initialement publié sur Atlantico.fr, le 17 juin 2016.

crédit photo flickr: Patrick Batard

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