Ere digitale : le retour des grands mythes

05.12.2011L’époque actuelle, une nouvelle Renaissance

En Europe, à la charnière du XVème et du XVIème siècle, un monde s’éloigne, un autre est en train de naître. Tous les domaines sont impactés. Colomb découvre l’Amérique, Copernic change la représentation du monde et Ambroise Paré bouleverse la chirurgie. L’imprimerie apporte des nouveaux modes de diffusion de l’information et l’invention des banques favorise la mise en place du capitalisme. Ces évolutions techniques vont contribuer à l’avènement de l’époque moderne. Aujourd’hui, l’information est bouleversée par twitter, les échanges sont dématérialisés et le monde est vu sous le prisme digital de Google Earth.

Retour aux mythes

On pourrait croire à la mort du mythe, déclare l’auteur. Pourtant, le spectacle des foules lors des concerts de Johnny Halliday, de certains matchs de football ou des rassemblements autour de Barack Obama montrent à quel point nous sommes encore profondément sujets à l’irrationnel.

Après l’écriture et l’imprimerie, la révolution digitale va sans doute à son tour entraîner des mutations profondes de la société,  vécues par ceux que Joël de Rosnay appelle les « pronétaires » nés avec ces technologies, comme l’occasion de réinventer des mythes immémoriaux.

Dès que l’homme a eu conscience de sa mortalité, il a imaginé un récit pour l’accepter. De là est née notre capacité d’êtres humains à créer des imaginaires. Roland Barthes a montré dans ses Mythologies, comment des figures du quotidien pouvaient accéder au rang de mythe (la 2CV, le tour de France etc). « Ce dépoussiérage antique, précise l’auteur, caractéristique des périodes de transition, est intéressant en ce qu’il permet de refonder une culture sur des bases solides et très anciennes. »

Nouveaux médias : par delà le bien et le mal

Alors, faut-il avoir peur d’internet ? Le virtuel s’oppose-t-il au réel ? « Aujourd’hui, le digital est en train de redéfinir les contours d’une nouvelle sociabilité », explique Thomas Jamet. Loin d’enfermer les individus, il semblerait que les médias et réseaux sociaux les invitent plutôt à se rencontrer et à apprivoiser l’altérité.

La société digitale prend ses racines dans une réalité post-moderne qui commence à la fin des années 1960. Cette époque voit réapparaître  « une critique de la science et de la raison et fait émerger des modèles alternatifs basés sur le mélange des genres, l’hybridation et le brouillage des codes. » Là où la modernité pensait en termes de binarité. « L’individu post-moderne obéit à une logique de paradoxes assumés, à tous les niveaux. » Cette société se caractérise par l’émergence de nouvelles valeurs fondées sur l’émotion, l’animalité et la religiosité.

Storytelling mythologique

Dans cette nouvelle réalité,  nous sommes incités à abandonner l’idée moderne de progrès pour retrouver instinctivement des réflexes archaïques. La prémonition du Zarathoustra de Nietzsche serait donc juste : pendant des siècles le muthos (le récit) a laissé la place au logos (la raison) et nous assisterions aujourd’hui à une résurgence du récit.

Dans le monde digital, on nous raconte de nouvelles histoires tous les jours. C’est ce qu’on appelle le Storytelling, structure narrative utilisée par les marketers pour créer de l’adhésion et de l’engagement. Or ce type de récit peut dans certains cas être considéré comme proche des récits mythologiques. Par exemple, le retour de la figure du héros, illustrée par Schwarzenegger, mythe vivant du cinéma et gouverneur de Californie ou encore celle de Mickaël Jackson, dont l’annonce de la mort a saturé pendant quelques heures le serveur de Google.

Et l’auteur de poursuivre : « Aujourd’hui, dans la politique, l’économie, les jeux vidéos, de louvelles figures peuvent être analysées sous un angle mythologique, qui permet de mieux les expliquer. »  Ainsi, pour Thomas Jamet, quatre « éternels retours » peuvent être révélés à l’ère digitale :

Le retour aux autres et le sentiment de faire partie d’un grand Tout.

Avec Google et l’économie relationnelle, les médias digitaux approchent le rêve des mystiques, d’une grande communion mondiale. A ce titre, Facebook ne serait autre que le Léviathan et certains parlent du célèbre site comme d’un ensemble politique transnational ; tandis que Twitter nous ramène à l’éternel présent, et en cela incarne le motif du tragique. Quant à Foursquare, le site de localisation, il tend à faire de l’espace urbain un nouveau lieu d’exploration symbolique.

- Le retour de Dionysos, dieu du vin, du théâtre et de la fête, via notre position d’homo ludens, les jeux vidéo et les « liturgies pop » auprès desquelles nous allons « communier ». Dans cet univers, Lady Gaga s’est vêtue des atours de la déesse mère, Apple et sa célèbre pomme peuvent être apparentés au péché originel et wikipédia fait figure d’arbre de la connaissance du bien et du mal.

- Le retour à la pulsion, en ce que le digital rend tout disponible à tout moment. Le pouvoir du tactile et la multiplicité des usages à notre disposition reposeraient sur la concupiscence et l’envie de posséder, proche des ressorts de la publicité, mais démultipliés.

- Le retour au sauvage, notamment, via la figure du monstre et du cannibale. De la Bête du Gévaudan à Ben Laden, le monstre annonce un présage, une période de grands troubles et incarnent les grandes peurs collectives. Aussi peut-on voir les périodes de prolifération d’ovni, de vampires et de zombies comme des périodes de transition où l’imaginaire cristallise.

 

Quel avenir pour les mythes ?

L’intelligence artificielle signerait-elle l’obsolescence de l’homme ? Le post-humain et l’immortalité par la technique, façon « cyborg », sonnerait-elle la fin des mythes ? Il semble que non. Pour l’auteur, l’humain prévaudra malgré tout. Il sera même de plus en plus central, à l’heure du digital.

Ce constat l’incite à faire quelques paris pour l’avenir. Le pari que nous entrons dans une civilisation dominée par l’émotion; que le sentiment d’étrangeté face aux événements va se renforcer ; que la fin de la vérité ne signifie pas celle de la foi ; et enfin que le climat actuel est propice un peu partout à des actes de révolutions et de pirateries.

Si certains ressentent déjà l’excès de connexion et le besoin de jeûne numérique, c’est peut être le signe qu’il nous faut apprendre non pas l’abstinence technologique comme le prônent déjà certains, notamment aux Etats-Unis, mais  plutôt une certaine ascèse, un exercice de l’équilibre.

Aymeric Bourdin

 

Crédit photo, Flickr: luc.viatour

 

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