Egypte: attention aux grilles de lecture simplistes

07.10.2013Égypte: attention aux grilles de lecture simplistes      

La complexité de la situation  égyptienne déroute les esprits en Occident, qui sont souvent tentés d’y voir une opposition entre laïcs et islamistes, arbitrée par l’armée. Depuis les événements tragiques de juillet dernier la tendance générale est à l’approbation, au moins tacite, de ce qui constitue indiscutablement un coup d’Etat. L’Egypte est-elle donc condamnée à tomber de charybde islamiste en scylla militaire ? Dans l’article ci-dessous, Etienne Borocco met en garde contre des lectures simplistes des antagonismes égyptiens. Le blog « trop libre » reviendra demain sur le sujet du point de vue de la philosophie libérale.

Des positions paradoxales

Il est tentant de décrire les affrontements violents en Egypte comme un conflit entre islamistes, représentés par les Frères Musulmans, d’un côté et les laïcs, les Chrétiens et l’armée de l’autre. De nombreuses prises de position du clergé égyptien, comme celle du prêtre jésuite Henri Boulad dans la libre Belgique, de l’évêque Anglican d’Égypte, Mouneer Hanna Anis, ou d’intellectuels laïques égyptiens, qui ont apporté clair et net à l’armée qui a renversé Morsi, semblent confirmer cette hypothèse. Ces propos doivent cependant être considérés avec recul et prudence. On ne peut que s’étonner des faits avancés par Boulad qui ne semblent pas avoir été confirmés sauf par les propagandistes du régime très présents sur le net, notamment dans les commentaires des grands médias. On peut aussi s’étonner des propos d’Anis qui loue le «comportement professionnel de l’armée», alors qu’elle était en train de tirer dans la foule des manifestants, ne faisant aucune distinction. La répression violente de l’armée égyptienne qui a tué plus de 1000 personnes a fait l’objet d’une forte réprobation de la communauté internationale.

Les chrétiens : protégés ou persécutés ?

La réalité ne se résume pas à un simple clivage entre laïcs et islamistes. Les Frères Musulmans ont toujours condamné officiellement les violences contre les Chrétiens. Il y a même eu des candidats coptes investis par les Frères aux législatives. Cela n’exclut cependant pas l’hypothèse de violences de la part de membres de la confrérie sur les Chrétiens. Ceux-ci n’en restent pas moins des « dhimmis », des citoyens de seconde zone, pour les Frères. Statut ambigu où la « soumission » va, dans la tradition musulmane, de pair avec la « protection » mais qui peut être instrumentalisé et dévoyé par les adeptes des violences antichrétiennes. Un intégriste pourra toujours justifier la violence envers les Chrétiens en avançant qu’il n’agit que contre les ennemis d’un Etat islamique et que de surcroît, il ne s’en prend qu’à des personnes non musulmanes.

Les salafistes avec l’armée           

On notera aussi que les salafistes du parti Al Nour ont soutenu la prise du pouvoir par les militaires avec la bénédiction de l’Arabie Saoudite. En outre, cela n’a posé aucun problème aux forces politiques se disant laïques, comme le parti de la dignité d’Hamdeen Sabahi, de participer à une coalition comprenant Al-Nour. Les autorités religieuses égyptiennes, la mosquée Al Azhar et les clergés chrétiens, entretenaient des relations très étroites avec l’ancien régime et ont soutenu la prise de pouvoir des militaires.

De vieilles complicités…  

L’État islamique était déjà une réalité en Égypte depuis Anouar el Sadate qui avait utilisé les Frères musulmans pour contrecarrer l’influence communiste dans les années 70. L’article 2 de la constitution de 1971 qui a été suspendue par les Frères, une fois arrivés au pouvoir, disait:

L’islam est la religion d’Etat et l’Arabe est le langage officiel. Les principes de la Charia sont la principale source de législation.

Les articles 10 et 11 rappelaient les devoirs des mères de s’occuper de leur famille et de leurs enfants et que l’égalité homme/femme ne pouvait s’opérer que «sans violation de la jurisprudence islamique». L’athéisme[1] et l’homosexualité étaient déjà violemment réprimés sous l’ancien régime et l’excision était une pratique déjà largement répandue.  90% des femmes sont voilées comme l’affirme le New-York Times.

Les errements de Morsi

Bien sûr, la constitution promue par Morsi a entériné ces principes et a même précisé les sources de la charia et le rôle de l’institution Al Azhar, suscitant de fortes polémiques.

Cette constitution fait partie des nombreuses erreurs politiques de Morsi qui voit sa présidence comme un moyen d’affirmer le pouvoir de la confrérie. Comme le rappelle le spécialiste de l’Égypte Eric Trager dans World Affairs:

“The Muslim Brotherhood is certainly not democratic. Its view of Egyptian politics in one in which it should control everything. For example, while it is willing to pursue power through elections, once it comes to office its goal is to establish and Islamic state in which it and its institutions control the Egyptian bureaucracy and institute its version of Islam while sidelining and oppressing all opponents”.

La constitution a pour but d’être le contrat social d’une nation, son adoption doit essayer de faire le plus large consensus : or seuls les islamistes ont participé à son élaboration. Avant que la nouvelle constitution ne soit ratifiée, les déclarations constitutionnelles de Morsi lui conférant les pleins pouvoirs constituaient une manœuvre extrêmement autoritaire et maladroite. Pour remettre dans le contexte, à deux jours du premier tour de l’élection présidentielle, le conseil constitutionnel avait invalidé les élections législatives, qui avaient donné les islamistes vainqueurs, et transféré le pouvoir législatif au conseil suprême des formes armées (CSFA), un petit groupe composé de généraux qui avait assuré la transition.

Six mois après, en décembre 2012, Morsi retire les pouvoirs législatifs attribués au CSFA, très critiqué pour les violations des Droits de l’Homme commises pendant la période de transition, pour se les attribuer. Face à l’indignation et aux manifestations qu’ont suscitées ces mesures, Morsi reviendra finalement assez rapidement sur sa décision. Les Frères musulmans ont été incapables d’organiser les élections législatives en avril 2013 car la loi électorale était invalide selon les critères de la constitution qu’ils avaient eux-mêmes rédigée. Cette instabilité politique, dont ils sont en bonne partie responsables, les a empêchés de s’attaquer aux problèmes économiques de l’Égypte.

L’incompétence des Frères Musulmans a nourri la contestation animée par le mouvement tamarod («rébellion») qui a débouché sur les manifestations massives anti-Morsi en juin dernier et sur la destitution de Morsi par l’armée. Cette dernière est aussi un acteur majeur économique, cherchant à préserver ses intérêts[2].

On a affaire à une opposition entre deux camps aussi bien illibéraux l’un que l’autre, et il serait bien périlleux de prendre parti.

Etienne Borocco

Crédit photo: Flickr, kairoinfo4u



[1]    La répression de l’athéisme sous Moubarak est parfaitement illustrée par la condamnation en 2007 du blogueur Karim Amer à trois ans de prison pour «outrage à l’Islam».

Il y a un commentaire

  1. Tietie007

    Le problème de l’Egypte, c’est son économie extravertie qui est dépendante du tourisme et donc des occidentaux. Or, un régime islamique, même modéré, peut être répulsif pour les touristes. C’était toute la problématique de Morsi …comment contenter son aile traditionaliste tout en ne faisant pas fuir les touristes.

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