De la politique comme art de séduire

15.06.2011Christian Delporte, Une histoire de la séduction politique, Paris, Flammarion , 2011

Spécialiste reconnu d’histoire des médias, Christian Delporte s’intéresse dans son dernier livre aux mécanismes de la communication politique. De César à Obama, les procédés rhétoriques présentent souvent plus de parenté qu’on ne le croit…

Mais l’avènement de la démocratie a évidemment changé le sens de la séduction politique. Le développement des médias de masse a en outre modifié les motivations mêmes du vote : à suivre l’historien, on se prononcerait moins désormais pour une idée que pour une personnalité. D’où un lien très fort entre vie privée et vie publique, le candidat ou la candidate convainquant autant, voire plus par sa seule personne que par ses propositions.

Quels rythmes, quelles inflexions, cette histoire de la séduction politique a-t-elle suivi ?

Christian Delporte tente de répondre en s’attachant à quelques personnalités politiques majeures, au risque de donner prise à la critique d’une histoire écrite exclusivement « par en haut ». Il propose d’étudier le fait politique par le biais des émotions, suivant une tendance venue, comme souvent, de la recherche américaine, et qui commence à peine à se diffuser en France.

Quand la séduction conduit à la servitude collective

Parmi les exemples de séduction exercée sur les masses, il en est de canoniques.

Hitler en fait évidemment partie. Comment cet homme banal, sans histoire est-il parvenu à soulever un peuple entier ? La question ne peut être évitée par ses biographes, d’Ian Kershaw à François Kersaudy. Et il faut cependant accepter de ne pas réussir à y répondre de manière satisfaisante. On sait certes qu’Hitler s’inspirait de Gustave Le Bon et de ses théories sur la façon de s’adresser aux masses.

Chacune de ses apparitions en tribune était savamment mise en scène et répétée à l’avance. Le spectaculaire était recherché à travers certains effets : ainsi de ses apparitions à la nuit tombée, tel « un messager céleste venu éclairer l’humanité ». Le Führer jouait aussi d’un savant balancement entre l’homme dur et sévère des discours et une propagande qui cherchait à l’humaniser en le faisant souvent apparaître au milieu d’enfants, par exemple.

Un roi qui règne est un beau roi

La séduction politique est née à Athènes avec la démocratie. Or, Homère et Aristote partageaient l’idée singulière que seuls les hommes beaux pouvaient commander. Mais de quelle beauté parle-t-on ?

La « beauté » de qui exerce le pouvoir est souvent un argument utilisé dans les systèmes monarchiques ou autoritaires. « Le roi est beau parce qu’il est le roi » : cette phrase fait figure d’adage, pour qui connaît le soin qu’apportèrent Louis XIV puis Napoléon Ier à faire dire qu’ils étaient « beaux »… Dans ce type de régimes monarchiques ou autoritaires où la légitimité est complètement ou en partie indépendante du consentement populaire, les sujets ou citoyens étaient censés être nécessairement séduits par la figure du souverain.

Journalistes-hommes politiques : un vieux couple

En régime démocratique, il en va tout autrement. Un nouvel « objet » de séduction s’y présente aux hommes politiques : la presse. Dès lors que sa liberté est de mieux en mieux garantie et que son influence sur les consciences croît,  il devient utile de commencer par séduire les journalistes si on veut séduire le peuple!

Theodore et Franklin D. Roosevelt, qui étaient cousins éloignés, l’avaient bien compris. Le premier président des Etats-Unis qu’on peut qualifier de « médiatique » fut en effet Théodore Roosevelt : or, il avait établi une relation de confiance, voire d’amitié avec de nombreux journalistes. De cette façon, il pouvait avoir le sentiment de mieux contrôler son image.

Son cousin, président à son tour trois décennies plus tard, reste notamment célèbre pour ses vingt neuf interventions radiophoniques en douze ans de mandat, un record qui lui valut le titre de « meilleur journaliste qui ait jamais accédé à la Maison Blanche ». Avec ses « causeries », il s’invitait régulièrement chez les Américains, expliquant sa politique de New Deal avec des mots simples accessibles au citoyen moyen.

Ce modèle de communication politique fut imité au-delà même des Etats-Unis :  comment ne pas penser à Pierre Mendès France et à ses causeries de 1954-1955, au moment où il lui fallut négocier les indépendances indochinoise et tunisienne?

La séduction cathodique : le tournant Kennedy

Christian Delporte montre que l’arrivée de la télévision a profondément bouleversé les habitudes des hommes politiques.

Une étape décisive aurait été franchie avec John F. Kennedy au début des années 1960. Le président des Etats-Unis utilisa alors des médias pour se forger une image idéale, celle d’un père de famille comblé, dont le bonheur privé rayonnait sur petit écran et sous les flashes des photographe. Cette « légende dorée » passait évidemment sous silence ses nombreuses aventures extra-conjugales. Kennedy se fit en outre une spécialité des interviews en direct à la télévision : elles paraissaient spontanées, mais étaient en réalité minutieusement orchestrées à l’avance.

Le Président Kennedy mit en outre à disposition des journalistes des cars, trains et avions afin qu’ils le suivent dans tous ses déplacements. S’établit entre le chef de l’Etat et les hommes de presse un  jeu de fascination-connivence très particulier ; séduits, les journalistes devinrent pour beaucoup des supporters inconditionnels du président. La stratégie de ce dernier était claire : séduire d’abord les médias pour toucher le cœur des Américains et toute l’opinion internationale. L’image de Kennedy n’a guère été entachée depuis, disparition tragique oblige.

Ne sort-on de l’ambiguïté qu’à son détriment ?

Il est impossible de revenir ici en détail sur l’ensemble des personnalités étudiées par Christian Delporte dans son livre. Vladimir Poutine, Nicolas Sarkozy ou Pierre Elliott Trudeau y figurent par exemple en bonne place.

Plaisant à lire, cet ouvrage ne réussit pourtant pas toujours à saisir un « phénomène » -la séduction- difficile à définir.

On en retient surtout ce constat en forme de paradoxe : pour séduire, les hommes politiques de l’ère démocratique doivent se montrer à la fois proches et lointains ; identiques et extraordinaires, humains et surhumains. Lorsqu’un des deux pôles attire définitivement l’image à lui, il provoque à coup sûr l’échec du candidat concerné, à qui on reproche, tantôt sa distance, souvent comprise comme de la suffisance (Valéry Giscard d’Estaing) ou, au contraire, sa trop grande familiarité.

Qui l’eût cru ? En matière de communication politique aussi, tout est donc, dans les pays démocratiques, affaire de mesure…

 

Crédit photo, Flickr: Justin Sloan

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