De la liberté religieuse en Amérique

Robert D. Putnam, David E. Campbell, American Grace. How religion devides and unites us, Simon & Schuster, 2010

In God We TrustLes Américains seraient-ils plus religieux que les Iraniens ? La question, comme la réponse, ont de quoi bousculer bien des lieux communs. 80% des Américains disent en effet appartenir à une religion, la moitié prie avant les repas ; enfin, 40% d’entre eux assistent au culte hebdomadaire : c’est plus qu’en Iran ! La religion est présente dans leurs vies quotidiennes et jusque dans les discours de leurs Présidents. Barack Obama a d’ailleurs rappelé lorsqu’il a prêté serment que la source de la confiance du peuple Américain réside dans « la conviction que Dieu [l’] appelle à modeler une destinée incertaine »[1]. Dans le même temps, les Etats-Unis sont un pays où coexistent paisiblement de très nombreuses religions et où la liberté de culte est sacrée. C’est à ce paradoxe d’une alliance entre une forte religiosité et une tolérance affirmée que Robert Putman et David Campbell s’intéressent dans leur ouvrage[2].

Une Bible de sociologie religieuse

Les auteurs offrent une analyse qui fourmille de détails pour décrire le paysage religieux des Etats-Unis. On apprend ainsi que l’environnement amical des Américains pratiquants est plus « ouvert » socialement que celui des non-pratiquants ; que ces mêmes Américains pratiquants sont en moyenne plus heureux, plus actifs dans les associations et plus généreux pour toutes formes d’actions caritatives. Toutefois, les plus religieux des Américains sont moins tolérants en matière de liberté d’expression ; et s’il n’y a pas de lien entre racisme et pratique religieuse (à l’exception d’îlots ruraux dans le Sud), l’appartenance à un culte reste liée à l’appartenance ethnique – sauf chez les Catholiques.

Aux Etats-Unis, le paysage religieux a évolué en trois temps depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. D’abord, la libération des mœurs des années 60 a conduit à une chute de la pratique religieuse. En réaction, au début des années 1990, les Etats-Unis ont connu un regain conservateur et religieux, particulièrement évangélique. Aujourd’hui, ce renouveau suscite un mouvement  inverse, qui éloigne les Américains, et particulièrement les plus jeunes, de la religion : le troisième groupe religieux en importance numérique, et le plus dynamique en croissance, est celui des « sans religion ».

Quelle identité politique ?

Les divisions politiques recoupent d’ailleurs les divisions religieuses : plus un Américain est pratiquant, plus il est Républicain (à l’exception des Black Protestants et des Juifs). Moins il est religieux, plus il est Démocrate. Ce phénomène, apparu dans les années 1980, a conduit à la formation de blocs plus ou moins homogènes, les Américains changeant parfois de religion afin d’être en adéquation avec leurs convictions politiques… Il s’est ainsi formé  un « God gap », le Parti Républicain étant parvenu à former une « coalition des religieux » qui regroupe des confessions jusqu’alors parfois ardemment opposées, comme les Catholiques et les Protestants.

Alors que les Américains sont unanimes sur certains sujets de société -la peine de mort est approuvée à 68% quel que soit le rapport à la religion-, deux débats les divisent fortement : l’avortement et le mariage entre personnes de même sexe. Plus il est religieux, plus un Américain est opposé à l’avortement (78% contre 18% des peu religieux) et aux unions homosexuelles (60% contre 16%). L’avortement et le mariage entre personnes de même sexe, auxquels ils sont fortement opposés, sont donc de véritables « marqueurs » politiques pour les Américains pratiquants.

Pour autant, cela ne signifie pas que les cultes interviennent directement dans la vie politique. Les auteurs relèvent ainsi que les prêches ne comportent de dimension explicitement politique que de façon très exceptionnelle. Lorsque c’est le cas, ils sont en faveur de la Gauche (chez les Juifs et les Black Protestants). D’ailleurs, 80% des Américains s’opposent à ce que les responsables religieux influencent le vote de leurs fidèles.

Tante Susan, l’ami Al : on ira tous au Paradis

Pour autant, et en dépit de ces oppositions, les Etats-Unis sont un pays qui ne connaît pas de réelles tensions religieuses. Pourquoi ? Grâce à Tante Susan et l’ami Al, expliquent les auteurs.

Environ 35 à 40% des Américains ont changé de religion au cours de leur vie. Un tiers des mariages sont interreligieux et la moitié des Américains a épousé une personne d’une autre foi que la sienne. Avec ce brassage, 16% des Américains n’ont personne dans leur entourage familial de leur propre religion. Dans chaque famille, il y a donc un membre d’une autre croyance : c’est ce que les auteurs appellent le « Aunt Susan Principle ». En outre, seulement 7% des Américains ont un voisinage de la même religion et 24% ont au moins l’un de leurs cinq amis les plus proches qui revendique une autre foi : c’est le « My Friend Al Principle ». C’est donc un constat de mixité et de diversité religieuses au quotidien que dressent Robert Putman et David Campbell.

Diversité, tolérance et liberté

Pourtant, la relation des Américains à l’Islam est souvent teintée de méfiance. Les auteurs l’expliquent par le faible nombre de musulmans aux Etats-Unis (mais l’argument vaut aussi pour les Bouddhistes). Les Américains fréquentant peu de Musulmans, les fantasmes et croyances divers peuvent prospérer – d’autant plus que les seules images qu’ils en ont sont généralement celles d’Oussama Ben Laden.

Au total, 84% des Américains estiment que la diversité religieuse est positive. Selon les auteurs, c’est cette pluralité, au-delà des garanties constitutionnelles et du « Mur de Séparation » qu’elles instaurent[3], qui explique la tolérance américaine en matière religieuse. Ce biais favorable à la diversité est bien une caractéristique américaine, que Madison revendiquait pour des raisons politiques dans les Federalist Papers[4] et qui entretient « union intime de l’esprit de religion et de l’esprit de liberté »[5] décrite par Tocqueville. L’ouvrage nous rappelle ainsi la pertinence de la devise des Etats-Unis : « e pluribus unum »[6].

Des leçons pour l’Europe ?

Ce livre révèle en outre l’importance des communautés, des « associations »[7], dans la dynamique sociale et démocratique américaine. Si les plus pratiquants sont plus actifs socialement, c’est, expliquent les auteurs, parce qu’ils sont plus sollicités par les membres de leurs communautés religieuses, pour toutes sortes d’activités. S’ils sont plus tolérants, c’est parce qu’ils fréquentent la diversité quotidiennement dans leur vies privée, locale et professionnelle.

Le dynamisme des communautés entretient donc une solidarité. Cela n’est pas sans rappeler les débats des Conservateurs britanniques qui en appellent à la « Big Society » pour rétablir des liens sociaux horizontaux[8]. Quant à la thèse de la mixité comme facteur de tolérance, son application à la situation française pourrait se révéler stimulante…

Erwan Le Noan entame une carrière juridique. Il a été rapporteur de commissions économiques et a enseigné la macro-économie à Sciences Po Paris. Il est Président d’une association qui prépare des lycéens de ZEP à l’entrée dans l’enseignement supérieur. 

Notes

Crédit photo : Flickr, JenGallardo


[1]  President Barak Obama’s Inaugural Address :

What is demanded, then, is a return to these truths (…). This is the price and the promise of citizenship.  This is the source of our confidence — the knowledge that God calls on us to shape an uncertain destiny

http://www.whitehouse.gov/blog/inaugural-address/.

[2]  American Grace – How Religion Divides and Unites Us, Simon & Schuster, 2010.

www.americangrace.com

Robert Putman, professeur de Politique publique à l’Université de Harvard a été directeur de la Kennedy School of Government et Président de la American Political Science Association.

David Campbell est professeur de Sciences politiques à l’Université de Notre Dame. 

[3]  Voir par exemple Philip Hamburger, Separation of Church and State, Harvard University Press, 2002

[4]  James Madison, Alexander Hamilton, John Jay, The Federalist Papers, Number X, et Number LI, New York, Penguin Books, 1987

[5]  Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, Tome I, Première Partie, Chapitre II, Paris, Garnier Flammarion, 1981.

[6]  Les lecteurs intéressés pourront utilement se référer aux deux excellents ouvrages de Denis Lacorne : La crise de l’identité américaine, Paris, Gallimard, Coll. Tel, 1997 ; et De la religion en Amérique – essai d’histoire politique, Paris, Gallimard, Coll. L’esprit de la cité, 2007.

[7]  Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, Tome I, Deuxième Partie, Chapitre IV, Paris, Garnier Flammarion, 1981.

[8]  Voir par exemple Phillip Blond, Red Tory, Londres, Faber & Faber, 2010.

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