De l’utilité de la philosophie dans l’analyse de l’innovation

3225891521_c496a89af8_bDe l’utilité de la philosophie dans l’analyse de l’innovation (1/2) [Retrouvez la deuxième partie de cet article]

Par @JulienDeSanctis

Le titre choisi pour cette chronique surprendra certainement, et ce pour au moins deux raisons. Tout d’abord, il est peu habituel – surtout en France – d’attribuer à la philosophie une quelconque utilité. Trop « noble » pour certains ; trop vaine pour d’autres, la philosophie, qu’elle soit respectée ou non, ne saurait être utile. Cette idée d’« inutilité » intrinsèque à la discipline est regrettablement entretenue de l’intérieur comme de l’extérieur des sphères philosophiques. En conséquence, et c’est là notre seconde raison, prétendre éclairer l’innovation à la lueur de l’analyse philosophique se révèle particulièrement contre-intuitif. La question apparaît comme une chasse-gardée de l’économie, de la sociologie et des sciences dites dures. Notre objectif est donc d’expliquer 1) que la philosophie est une discipline profondément utile et, 2) qu’elle est nécessaire à une société en quête permanente d’innovation.

Dans cette chronique, nous nous concentrerons sur notre premier point.

De l’utilité de la philosophie

Il y a fort à parier que le triomphe du matérialisme et les orientations techniques, scientifiques, économiques et sociales qui en procèdent ont conduit à une dépréciation des « possessions » intangibles. Au cours du XXe siècle, la philosophie a progressivement perdu sa valeur prescriptive et s’est vue reléguée au rang de « discipline musée » qu’on enseigne plus par fierté intellectuelle que pour son utilité réelle. D’ailleurs, toute se passe comme si certains philosophes se complaisaient dans cet état de fait : l’utilité, c’est bon pour les « épiciers ». Considérer cette position comme un acte de résistance ne fait qu’accentuer la dévalorisation déjà patente de la philosophie. Déconnectée de la Cité, elle ne semble plus légitime pour décrypter et guider les affaires humaines. Voilà pourquoi la première étape d’une réhabilitation de la philosophie passe par une nécessaire explication de son utilité.

Mais alors, demandera-t-on, à quoi sert-elle concrètement ? La philosophie, au même titre que les sciences humaines ou les sciences dures, est une activité de production de connaissances. Sa réputation de discipline abstraite et inaccessible tient à ce que cette production se fait sur le mode du concept. Selon Thierry Ménissier, professeur à l’université Pierre-Mendes-France – Grenoble 2, les concepts « sont des constructions intellectuelles permettant aux hommes de juger et d’agir ». La « pertinence [de la philosophie] réside [donc] dans sa capacité à engendrer des notions à la fois générales et utiles, synthèse des pouvoirs logiques de l’esprit et de la diversité sensible perçue. […] Les concepts qu’elle propose doivent être appréhendés en fonction de leur capacité à faire connaître la réalité ou à l’interpréter, mais aussi en regard de leur potentiel d’amélioration de cette dernière ». On peut ainsi la définir « à la fois comme un savoir descriptif ou critique, et évaluatif ou prescriptif »[1].

L’exemple du travail des enfants est assez explicite pour illustrer cette définition théorique. Son abolition en Occident résulte d’une interprétation particulière de la notion d’enfance où l’éducation se substitue à la valeur travail (ce qui est considéré comme un progrès social, donc une amélioration). Cette interprétation de la réalité qu’est l’enfance façonne le rapport que nous entretenons avec elle et oriente nos actions individuelles et collectives (elle donne par exemple lieu à un type particulier de législation). Ainsi, en (re)connectant l’action à la connaissance, la philosophie lui donne un sens.

La question de l’exactitude scientifique

La philosophie est souvent dénigrée au profit d’une pensée scientiste, obsédée par le fait scientifique, la preuve irréfutable ou encore la vérité mathématique. Loin de nier la valeur de tels régimes de preuve, nous affirmons cependant –et cela n’a rien d’un scoop- qu’ils ne sont pas suffisants pour conduire les affaires humaines. S’interrogeons-nous sur la valeur scientifique du principe empêchant les enfants de travailler ? Certainement pas. Ce principe irrigue pourtant notre culture et s’impose à nous comme une évidence sur laquelle on ne souhaite pas revenir. Le savoir n’est pas un domaine unique et exclusif, mais bel et bien inclusif et décliné.

L’innovation intellectuelle

À une époque où l’action prend clairement le pas sur la pensée[2] (phénomène amplifié par l’accélération sociale décrite dans une précédente chronique), nous soutenons que la philosophie peut représenter une étape primordiale (aux deux sens du terme) de l’innovation. Repenser les concepts trop longtemps laissés à l’abandon ou même traditionnellement désertés par la philosophie (nous pensons notamment à l’écosystème entrepreneurial et à l’innovation elle-même !) permettrait d’orienter l’action humaine vers de nouvelles directions. En d’autres termes, la philosophie peut aussi être garante d’un renouveau de l’action lorsque cela devient nécessaire et être synonyme de changement, donc de risque.

Prenons là-encore un exemple concret. L’innovation que représente le tirage au sort en politique, tire son principe d’une réflexion philosophique sur la nature de la représentativité et de la citoyenneté en démocratie. Son but est de redéfinir la portée du politique dans la cité et de restituer aux citoyens une partie du pouvoir qu’ils délèguent via le vote. Qu’on soit pour ou contre cette proposition, on constate qu’elle résulte bien d’un travail intellectuel de conceptualisation (pouvant partir de l’idée pour aller vers les faits, ou l‘inverse ; ce qui prouve que la philosophie peut tout à fait être factuelle) puis de différenciation à l’égard de l’existant ; le tout dans une logique méliorative eu égard au contexte.

Penser autrement permet donc d’agir autrement. En ce sens, la philosophie révèle une utilité supplémentaire qu’on sous-estime certainement. Il est donc plus que souhaitable que ses acteurs agissent de telle sorte que l’évolution des modes de production des connaissances ne se traduise pas par son abandon mais par son renouvellement.

Crédit photo : 

[1]Thierry Ménissier, « Philosophie et innovation, ou philosophie de l’innovation », Klesis-Revue Philosophique, 2011 : 18 – Varia

[2]Ce qui ne veut absolument pas dire que la situation fût différent par le passé. Nous laissons la question aux historiens et aux personnes compétentes en la matière.

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