De l’utilité de la philosophie dans l’analyse de l’innovation 2/2

3225891521_c496a89af8_bDe l’utilité de la philosophie dans l’analyse de l’innovation 2/2 (Retrouvez la première partie de cet article)

Par @JulienDeSanctis

Le mois dernier, nous nous étions concentrés sur la question de l’utilité de la philosophie et avions soutenu qu’elle pouvait –il faut en réalité dire devrait- représenter une étape primordiale de l’innovation. Le terme « primordial » était à prendre dans les deux sens qu’on lui confère aujourd’hui : 1) « Qui est le plus ancien, le premier, qui est à l’origine » ; 2) « Qui est de première importance, indispensable, essentiel »[1]. Aujourd’hui, nous développerons notre propos à la lumière de cette seconde acception. Notons d’ores et déjà que nous nous intéresserons principalement à l’aspect technique et scientifique de l’innovation qui, bien que dominant dans les discours dédiés à la thématique, n’en représente qu’une branche parmi d’autres.

Nous commencerons cette analyse par un constat lourd de sens : alors que le progrès disparaît des discours politiques et économiques, on assiste à un recours massif au vocable d’innovation. Que révèle cette substitution ?

Le discrédit du progrès et l’absence de projet pour l’Homme

Les termes d’innovation et de progrès appartiennent au vaste champ lexical du changement. Malgré leurs divergences sémantiques notoires, ils sont parfois utilisés comme des synonymes. Dans le cadre d’une analyse conceptuelle rigoureuse, cette possibilité ne nous est pas offerte. En effet, chacun renvoie à une modalité singulière du changement.

La crise, souvent évoquée, du modèle progressiste est en grande partie due aux atrocités commises durant le XXe siècle. « Après Auschwitz, écrit Jean-Michel Truong dans un essai incisif, il n’est plus possible de trouver un futur à visage humain. Qu’après l’homme soit encore l’homme, voilà en vérité le comble du désespoir »[2]. Bien que celui-ci n’ait pas attendu 1914 pour partir en guerre et bien que son histoire soit jalonnée de nombreux autres massacres, les deux conflits mondiaux révélèrent une dimension macabrement inédite dans leur envergure planétaire et leur aspect industriel. Le monde découvrit l’immense potentiel de destruction des science et technique qui, quelques décennies plus tôt, faisaient l’objet d’un enthousiasme absolu. Née de la pensée moderne, la promesse progressiste d’une avancée linéaire et inéluctable vers un avenir meilleur fut brutalement remise en cause.

Cette déception intellectuelle et morale entre dans une nouvelle phase dès les années 60-70 avec l’émergence des premières inquiétudes climatiques et environnementales : la planète figure désormais au palmarès des destructions humaines. Il n’est pas étonnant qu’en réaction à ce contexte naissent les pensées de la catastrophe, du risque et de la responsabilité[3], et que la peur soit érigée par certains penseurs comme un moyen d’évolution « éclairée ». Les défis écologiques n’en furent pas moins minimisés (voire niés), c’est pourquoi, selon Jean-Pierre Dupuy, notre incapacité à croire ce que la raison nous démontre fait du « catastrophisme […] la meilleure des protections » : c’est la crainte qui nous aide « à lever [l’] écart entre le savoir et la conviction »[4].

Les théories du risque et de la responsabilité, quant à elle, réactualisent la pensée en tenant compte des évolutions indélébiles de la première moitié du XXe siècle. Là où le catastrophisme rejette l’idée de progrès linéaire et la conception téléologique de l’histoire, la responsabilité reconnaît et intègre la désillusion générale dans le concept de risque, et affirme que les progrès de la connaissance permettent, à terme, d’anéantir l’incertitude (et donc le risque) inhérente aux activités scientifiques et techniques. De là naît le très polémique principe de précaution[5].

Malgré ce foisonnement de théories aussi intéressantes que contradictoires, il est aujourd’hui difficile d’identifier un horizon intellectuel dominant apte à guider l’action. Cette vacance révèle un moment critique qu’Antonio Gramsci qualifiait, dans une célèbre formule, comme l’incapacité du nouveau à naître alors que ce qui est ancien meure (interrègne). En l’absence de projet commun, c’est le marché qui vient maladroitement combler le vide et s’imposer fallacieusement comme une fin en soi alors qu’il n’est qu’un dispositif, c’est-à-dire un agencement de moyens en vue d’une fin qui lui est extérieure. La croissance et, par extension l’argent, ne sont que l‘huile de la mécanique économique et n’ont aucune signification intrinsèque. Le marché, pour avoir un sens, doit être au service de quelque chose qui le transcende. Le culte de l’argent résultant d’une assimilation des moyens aux fins est donc à proprement parler un nihilisme.

Certains, tentés par un raisonnement pragmatique inachevé, pourraient rétorquer que la sacralisation de la croissance ne révèle rien d’autre que la reconnaissance de son statut de moyen au service de l’emploi, de l’investissement et de la production qui sont eux-mêmes au service du bien social, du progrès humain et, comble de l’hypocrisie, du développement écologique. Il serait délirant de nier le rôle potentiel ou effectif de la croissance dans chacun de ces domaines, mais il est tout aussi délirant de ne pas reconnaître l’envers de ce somptueux décor, à savoir la justification de l’argent par lui-même. Arrêtons-nous sur l’argument du développement écologique : en matière de réduction des gaz à effet de serre, l’« objectif le plus contraignant […] réduirait le PIB [mondial] de 5,5% par rapport à ce qu’il atteindrait en 2050 sans cet objectif »[6]. Cela représenterait 150 000 milliards de dollars en moins sur 43 ans, dans le pire des cas. En réalité, « l’estimation moyenne du coût est plutôt de 2% du PIB, ce qui impliquerait la perte d’une seule année de croissance du revenu entre aujourd’hui et 2050 »[7]. L’estimation du GIEC datée d’avril 2014 confirmait cette hypothèse moyenne en hissant le coût d’une politique économique « verte » à 0,06% de croissance par an (soit 2,22% au total d’ici 2050)[8]. Face à une telle réalité, comment justifier l’inaction autrement que par une résistance idéologique liée à la fétichisation de la croissance et aux intérêts particuliers en totale contradiction avec ce que dicte le réel ? Notons par ailleurs que la connaissance des défis climatiques est bien antérieure à la crise économique de 2008. Des périodes de prospérité économique se sont donc succédées sans que la croissance ne soit mise au service de l’écologie.

Du progrès à l’innovation : renouer avec l’avenir, mais lequel ?

Dans ce contexte, peut-on se tourner vers l’innovation pour succéder au progrès et réenchanter un avenir auquel on ne croit plus que timidement ?

Comme le remarque Thierry Ménissier dans son article, déjà cité le mois dernier, « telle qu’elle est pour l’instant entendue, référée aux savoirs qui la nourrissent, l’innovation ne noue pas, comme on le faisait dans la thématique du progrès, les inventions technologiques et la rationalisation de l’organisation à dessein social et moral. Dans certaines élaborations philosophiques typiques de l’esprit moderne […], le progrès n’était entendu dans son sens plein et entier qu’à la condition de le concevoir dans une perspective morale […]. Bref, à la condition de viser grâce aux techniques nouvelles ce que Condorcet nommait « le perfectionnement de l’homme » »[9] (aujourd’hui, ce perfectionnement devient, pour certains, synonyme de remplacement). À la différence du projet progressiste de la modernité, l’innovation ne découle pas d’abord d’un cadre intellectuel et conceptuel ensuite appliqué dans la pratique. Elle est une émanation de l’expérience, elle ne passe pas de la pensée aux faits mais des faits à la pensée. Cette réalité complique particulièrement la théorisation de l’innovation permettant –aspiration moderne oblige-, de la contrôler. Cette spontanéité empirique empêche également de penser l’innovation comme un projet normatif et prescriptif pour l’action humaine. Ainsi, dans « le premier modèle (celui du progrès), on traite d’une perspective générale dans l’évolution de la connaissance – et à un espoir mis dans le devenir de l’humanité, dans le second (celui de l’innovation) on désigne des évolutions précises, ciblées du point de vue technique, scientifique et social, et souvent considérées en relation avec le marché. En apparence, l’innovation promet moins que le progrès ; elle ne renvoie pas à une telle perspective générale, mais à une ensemble fragmenté, que Peter Sloterdijk identifie dans notre temps comme « un chaos provenant d’évolutions régionales non synchronisées, avec des faisceaux d’évolutions parallèles qui produisent des processus d’apprentissage totalement différents » »[10].

En conséquence de cette réalité locale et désorganisée de l’innovation, plusieurs imaginaires sont en compétition pour faire triompher leur vision de l’avenir humain. Si les pratiques innovantes ont le mérite de « régénérer le rapport – vital pour elles – de nos sociétés avec l’avenir »[11], elles ont aussi pour effet de le morceler en autant de visions qu’il y a d’innovations. Ceci peut-être source de grandes avancées mais également de grands désarrois. La technique a besoin de renouer avec sa dimension normative. « Nous ne croyons plus, écrit Andrew Feenberg dans son dernier ouvrage, que la technique est axiologiquement neutre. Les études contemporaines prétendent plutôt que la conception technique intègre toujours des valeurs parce que les concepteurs choisissent parmi de nombreuses possibilités. Les techniques ne sont pas de simples moyens, mais elles donnent forme à un environnement selon une conception implicite de la vie humaine : elles sont par nature politiques »[12]. C’est la raison pour laquelle la technique doit être réinterprétée pour ce qu’elle est : un enjeu citoyen et anthropologique. Nier ces deux dimensions serait une grave erreur car nous n’aurions tiré aucune leçon des échecs de la modernité. L’innovation étant un phénomène spontané et local en lien avec le marché, il serait regrettable que le processus de sélection des technologies qui, demain, façonneront notre monde et l’image que nous avons de nous-même soit abandonné au seul darwinisme économique. On peut donner un exemple très concret de cette idée en évoquant la question du transhumanisme et les investissements massifs qu’effectuent les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) dans les technologies de l’ « augmentation humaine ». Le propos ne consiste pas à condamner ou à encenser a priori ces initiatives qui élargissent le champ de l’innovation jusqu’à la structure biologique du corps humain, mais de reconnaître l’absolue nécessité de soumettre de telles recherches aux exigences du débat démocratique. Par exemple, veut-on que les technologies médicales se limitent à l’ « homme réparé » ou est-il souhaitable qu’elles investissent les sphères de l’ « homme augmenté »  (elles ne seraient alors plus médicales mais anthropotechniques[13]) ? De la réponse à des telles questions dépendront nombres d’évolutions anthropologiques majeures.

Réinterpréter la notion grecque de limite

En apparence moins ambitieuse que la notion de progrès, l’innovation représente une croisée des chemins pour l’Homme du XXIe siècle. Quel que soit le schéma d’évolution technique retenu, celui d’une démocratie technique ou d’un « friedmanno-darwinisme», un monde sera engagé et, avec lui, une définition de l’humain. Le défi à venir est de parvenir à doter l’innovation d’une éthique, d’un cadre normatif (donc d’un projet) à la fois souple et attentif aux erreurs du passé.

Andrew Feenberg propose une solution intéressante pour aire face à ce défi sans tomber dans les excès déclinistes de certains technophobes et les ambitions délétères de certains technoprophètes. Il suggère de réinterpréter le concept grec de limite et de l’adapter aux modernes que nous sommes : « Les limites actuelles apparaissent dans le monde sous la forme de menaces pour la santé des humains ou pour la nature qui se répercutent sur la technique et orientent les revendications en faveur de conceptions moins destructrices. La découverte d’une limite révèle l’importance de ce qui est menacé au-delà de celle-ci. Cette dialectique de la limite unit les deux mondes [le monde empirique et celui de la technique]. D’un côté, le monde de l’expérience trouve une justification par rapport à un objet, comme le corps humain ou un système naturel menacé. De l’autre côté, une réponse technique concrète, fondée sur la connaissance du monde objectif, emploie autrement les moyens dont elle dispose ou en invente d’autres ». Voici les bases d’un modèle post-progressiste ou, plus simplement, d’un nouveau progressisme à travers une innovation responsable[14] soumise à la vérité irréductible de l’expérience.

Crédit photo : ph3ok

[1] Le Trésor de la langue française, http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/advanced.exe?8;s=1286852910

[2] Jean-Michel TRUONG, Totalement inhumaine, Les empêcheurs de penser en rond, 2001

[3] Précisons qu’elles émergent en réaction aux maux causés par l’homme durant le XXe siècle mais qu’elles sont aucunement réductibles les unes aux autres.

[4]Florent GUENARD et Philippe SIMAY à propos de Jean-Pierre Dupuy in « Du risque à la catastrophe. À propos d’un nouveau paradigme », La Vie des Idées, 23 mai 2011, p.7

[5]Pour une approche contestataire de « l’heuristique de la peur », lire Gerald BRONNER, La planète des hommes. Réenchanter le risque, PUF, 2014 ; ou Gérald BRONNER, Étienne GÉHIN, L’inquiétant principe de précaution, PUF, 2010

[6] Clive HAMILTON, Requiem pour l’espèce humaine, Presses de SciencesPo, 2013, p.79

[7] ibid.,p.66

[8]http://www.nytimes.com/2014/04/18/opinion/krugman-salvation-gets-cheap.html?ref=paulkrugman&_r=0

[9]Thierry Ménissier, « Philosophie et innovation, ou philosophie de l’innovation », Klesis-Revue Philosophique, 2011 : 18 – Varia, p.17

[10]ibid., p.17-18

[11]ibid., p.16

[12]Andrew FEENBERG, Pour une théorie critique de la technique, Lux Humanités, Janvier 2014, p.416

[13]Pour une intéressante démonstration sur cette distinction, lire Jérôme GOFETTE, Naissance de l’anthropotechnie, Vrin , Pour demain, Juillet 2008

[14]Xavier PAVIE, « La nécessité de l’innovation, l’importance de la responsabilité », iPhilo, 24/05/2014

 

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