Décryptage d’une campagne antisémite contre Anne Sinclair

Par Marc Knobel,

Historien et directeur des Etudes au Crif

 

C’est un article du Vanity Fair, titré « Tariq Ramadan : le récit de celle qui a fait basculer l’affaire ». Il est signé Marion Van Renterghem. La journaliste fait son travail et enquête. Elle donne la parole à l’une des victimes de l’islamologue suisse Tariq Ramadan. « Christelle », était venue le confronter dans les locaux de la police judiciaire, le 1er février. La journaliste du Vanity raconte. Extrait : « Sur mon cahier, au café, je dessine un rectangle pour le lit. Elle le gribouille à coups de croix et de gros points pour indiquer le coin droit sur lequel elle s’est assise pour étendre sa jambe, la télévision en face, la bouilloire à gauche. Et là, l’homme, à qui elle tourne le dos avant de le voir, apparaît soudain, la chemise sortie du pantalon et le visage méconnaissable. «  J’étais glacée d’effroi. Il était droit comme un “i”. Il avait des yeux de fou, la mâchoire serrée qu’il faisait grincer de gauche à droite. Il avait l’air habité comme dans un film d’horreur. Terrifiant, terrifiant, terrifiant.  » Ce qui suit, explique Christelle, est d’une violence rare. Coups sur le visage et sur le corps, sodomie forcée, viol avec un objet et humiliations diverses, jusqu’à ce qu’elle se fasse entraîner par les cheveux vers la baignoire et uriner dessus, ainsi qu’elle l’a décrit dans sa plainte. Elle me montre une photo d’elle juste avant leur rencontre où elle est gironde et attrayante. Et une autre, juste après. Elle est méconnaissable. Son visage, tuméfié, a doublé de volume. Elle soupire : «  Voilà ce qui m’est arrivé.  »

Samedi sur Tweeter, Anne Sinclair relaye rapidement cet article de Vanity Fair, Un simple retweet et en guise de commentaires, deux adjectifs : « Sa rencontre avec « Christelle »: l’article de @MarionVanR dans @VanityFairFR sur Tariq Ramadan. Hallucinant. Glaçant. » En quelques secondes, les commentaires antisémites, propos misogynes et complotistes inondent Tweeter et son compte personnel.

Exemples

« Par contre les faits immondes des frères juifs d’Anne Sinclair-Schwartz que sont Weinstein et Haziza ne sont pas pour cette Juda « hallucinants » ni « glaçants », solidarité tribale oblige. »

« Vous êtes marrante, et votre ex-mari que vous aviez défendu coûte que coûte on en parle ? :D Au lieu d’ouvrir votre bouche, dénoncer plutôt les pédophiles qui sont au pouvoir comme Cohn-bendit, Polanski, Jack Lang , Mitterrand. Grosse merde que vous êtes. »

Suivent des extraits (GIF) de vidéo de Dieudonné, de pseudos courageux internautes qui se cachent derrière des pseudonymes douteux et scabreux (utilisant, par exemple le terme de quenelle). Suivent ensuite les/des monceaux d’insultes et d’injures en tout genre.

Nous voici devant différentes problématiques :

1)   L’utilisation très fréquente/régulière et systématique sur ce réseau de pseudonymes, à la place des prénoms et des noms véritables des utilisateurs, pour abreuver le fil d’actualité d’insultes, d’ignominies et d’ordures. Cette particularité -que l’on peut remarquer sur Twitter- est particulièrement effrayante. Comment se peut-il, comment se fait-il qu’il soit possible d’ouvrir et d’animer de faux comptes, en utilisant des pseudonymes douteux, sans que des mesures adéquates soient prises? N’y a-t-il pas là déjà une culture de l’impunité ?

2)   Il y a là aussi une particularité de ce réseau. Dans l’instantanéité et l’immédiateté, les tweets se succèdent à vitesse grand V. Les tweets publiés s’ils sont violents légitimeront la violence (verbale) d’autres, qui se succèderont alors à la chaîne, comme dans un effet de mimétisme et de surenchère verbale. Comment cela peut-il être possible ? Sans que presque aucun verrou n’existe pour limiter/arrêter/suspendre/casser ce cycle de violence ? Les tweets violents sont une invitation à la violence, sans limite, sans fin.

3)   L’antisémitisme est complètement dé tabouisé. Il devient comme une norme obligée. Les tweets ne sont pas élaborés, aucune construction. Ici, l’antisémitisme va de soi et comme il est rendu accessible assez facilement, il est rendu public et, de facto, devient LA norme. Cette accessibilité émoustille les lecteurs qui se nourrissent alors d’un antisémitisme déculpabilisé. Les lecteurs et internautes veulent ajouter/rajouter à l’antisémitisme, d’autres aspects, d’autres images, d’autres clichés, d’autres préjugés, qui se succèderont et s’accumuleront les uns aux autres.

4)   Allant de pair avec l’antisémitisme, la vision complotiste fait son « œuvre ». Les Juifs ne sont pas seulement perçus comme. Ils sont vus comme organisant, instrumentalisant, préparant, faisant avec des officines lobbyistes.

5)   La misogynie et le sexisme parachèvent le tout. Dès qu’il est question de crime sexuel, les femmes -pourtant victimes- sont mises en accusation. Comme si elles étaient fautives, in fine.

6)   Enfin et dans ce cas de figure, des légions de supporters, admirateurs, fidèles de Tariq Ramadan- se précipitent pour le défendre. La moindre mise en accusation est vue/perçue comme un complot qui serait ourdi par des puissances étrangères, qui œuvreraient contre l’Islam. Ramadan est tellement sacralisé, que l’on ne saurait le critiquer. Dans une/cette vision paranoïaque des choses, s’affirme ensuite le devoir de solidarité. Résumons : Ramadan serait attaqué par un lobby qui œuvrerait contre l’Islam. Défendre Tariq Ramadan, se serait défendre l’Islam assiégé, par les femmes et les Juifs.

7)   De l’ensemble particulièrement nauséeux, combien de tweets délictueux seront signalés et surtout, combien ne le seront pas ? N’y a-t-il pas là aussi une culture de l’impunité ?

8)   Des tweets qui pourront être signalés, combien seront supprimés ? Combien de faux comptes seront suspendus ? Probablement, peu. N’y a-t-il pas là encore une culture de l’impunité ?

9)   Les commentaires pour soutenir Anne Sinclair sont nombreux et des intellectuels ont réagi. Cependant, encore plus nombreux sont ceux/celles qui se taisent alors qu’il/elles font/faisaient/feront « profession » de vigilance. Leur myopie/silence/indifférence, sont inquiétantes et effarantes. N’y a-t-il pas là également une culture de l’impunité doublée d’une indifférence étonnante ?

Conclusion provisoire

Plus rien aujourd’hui ne semble empêcher de telles campagnes ou l’on retrouve les délires complotistes traditionnels, la haine antisémite et les/des relents de misogynie et de sexisme. Dans ce cas précis, parce qu’ils veulent défendre leur gourou, les islamistes (surtout, pas seulement) sont prêts à tout. Ce ne sont pas alors de simples tweets qui sont envoyés à tel ou untel, ce sont des campagnes orchestrées qui sont lancées afin de discréditer des gens.

Dans cette configuration, Anne Sinclair n’est pas/plus la seule victime. Les choses se développent ainsi et affectent les réseaux sociaux, les uns après les autres. Des intellectuels seront agressés, les uns après les autres, en presque toute impunité. Mais, ne nous y trompons pas, ces campagnes menacent notre démocratie, à coup d’intimidation, d’insultes et de basses œuvres.

 

Photo by Moritz Schumacher on Unsplash

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