Cyber-minimalisme

« Nous ne sommes pas condamnés à crouler sous les datas et à obéir à des logiciels. La vie numérisée qui s‘impose de plus en plus à nous porte gravement atteinte à l’environnement ; des multinationales high-tech pratiquent le vol de données et la captation d’attention ; nos capacités naturelles d’orientation, de mémoire ou d’empathie sont affectées ». Karine Mauvilly, journaliste et enseignante, propose une alternative, face à un projet de société digitale qu’elle juge peu humaniste, en proposant une reconquête de notre pouvoir de décision. Est-il seulement possible de s’astreindre aujourd’hui à une ascèse numérique ? L’auteure prône une frugalité dans nos usages, d’acheter des équipements d’occasion, d’adopter les logiciels libres, mais aussi d’être heureux, sans s’afficher sur les réseaux sociaux.

 

Il n’y a pas de fatalité technologique. 

 

« Dans tous les médias et à longueur de journée, on nous présente le numérique comme la clé de la croissance, de l’accès au savoir, le nouvel eldorado de la médecine, de la communication, du transport, de la guerre propre… Toute activité qui peut migrer vers une version numérique d’elle-même, doit le faire ». Nombreux sont aujourd’hui les universitaires, les auteurs, les adeptes du logiciel libre ou les repentis de la Silicon Valley, dénonçant la numérisation à marche forcée de leurs métiers, le vol de données personnelles. D’autres s’interrogeront sur la pertinence du progrès technologique, sur les dangers des écrans pour les plus jeunes. Les repentis des GAFAM n’hésitent pas à utiliser le vocabulaire de la drogue très prisé des repentis du Net, dénonçant la mise en place d’une véritable « industrie de l’addiction ». Et à juste titre : depuis peu de temps, des médecins et psychologues se positionnent dans le débat. L’addictologue Nicholas Kardaras parle d’une « technologie inappropriée » pour les jeunes « age inappropriate screen tech ». En France, l’association « ALERTE ECRANS – association pour l’éducation à la réduction du temps d’écran » est particulièrement active sur ce sujet, tout comme sa cousine américaine la « CCFC – Campaign for a Commercial-Free Childhood ». Au delà du problème de santé publique, la remise en cause des géants du web infuse jusqu’aux sphères patronales. La commissaire européenne à la concurrence, Margrethe Vestager, a fait du respect du droit européen et de la fiscalité par les GAFAM son cheval de bataille.

 

Libérer nos appareils des géants de la Tech. 

 

« Il y a deux approches concernant l’envahissement numérique : le retrait ou l’implication. Les promoteurs du logiciel libre sont pour l’implication dans le monde numérique, pour ne pas laisser les géants du Web faire ce qu’ils veulent de nous ». Un logiciel libre est un programme informatique qui garantit, comme le rappelle Karine Mauvilly, quatre libertés : la liberté d’utilisation du code et de la licence qui l’accompagne, liberté d’étude du code, de modification du code et de duplication en vue de sa diffusion, gratuite ou pas. Utiliser un navigateur libre, c’est par ailleurs la garantie de paramétrer ses recherches à son goût et de préserver son historique de recherche des usages commerciaux par exemple.

 

Face à notre dépendance, que font les pouvoirs publics ?

 

« Certaines études suggèrent un temps maximum de 1 heure d’écran au delà duquel les résultats scolaires commencent à baisser, quand d’autres études soulignent un risque d’obésité accru au-delà de 2 heures d’écran quotidien ». Alors que les producteurs de contenus sont encouragés à cibler les jeunes publics, parents et grands-parents ne cessent de couvrir les enfants de cadeaux connectés. Et l’Etat dans tout ça ? Il prend quelques mesures, comme la détermination de la majorité numérique : 15 ans. C’est « l’âge à partir duquel un mineur peut consentir seul à un traitement de données à caractère personnel ». L’auteure propose de nouvelles règles simples à destination des moins de 15 ans : pas d’objet connecté personnel avant cet âge, la réinstallation du téléphone fixe dans le logement mais aussi, la résistance des parents d’élèves à la numérisation de l’école.

 

Trop de messages : des liens moins profonds. 

 

« C’est le paradoxe de notre époque : nous communiquons plus que nous ne l’avons jamais fait, pourtant le sentiment de connexion aux autres n’est pas réellement amélioré. Certains liens sont même laissés en chemin, à l’heure où nous avons pourtant à notre disposition le mail, le téléphone, les réseaux sociaux, les SMS et les applis de messagerie instantanée, Serions-nous un peu perdus ? ». D’après la loi de Metcalfe, nom de l’inventeur de l’Ethernet, l’unité de réseau serait égale au carré du nombre de ses utilisateurs. « Si 4 personnes échangent sur un réseau, l’utilité du réseau est de 16, si 8 personnes échangent, l’utilité est de 64 ».  Il y a en effet une limite au nombre de contacts utiles que nous pouvons avoir. Mais pour Robert Dunbar, anthropologue et psychologue de l’évolution, nous ne pourrions entretenir de relations humaines significatives qu’avec un maximum de 150 personnes. Pour l’auteur, les utilisateurs des réseaux sociaux gagneraient ainsi à faire le ménage dans leur liste de contacts, de déterminer la finalité de leur présence sur les réseaux, professionnelle ou personnelle, et enfin, de s’auto-discipliner par une liste de conduite claire, comme la consultation des réseaux une seule fois par jour par exemple.

 

Que faire collectivement ?

 

Faire émerger un droit à la non-connexion est une piste envisageable pour Karine Mauvilly. La promotion de boutiques proposant du matériel d’occasion ou l’usage d’appareils modulaires composés de pièces détachées, œuvrerait en faveur de l’interopérabilité des appareils. Exiger la clarté des algorithmes afin de lever l’opacité de leurs règles de fonctionnement est une autre piste envisagée. Par exemple, sur un site d’information, chaque utilisateur pourrait choisir son option d’algorithme, en cliquant sur « articles les plus lus », « classement aléatoire », ou encore « choix de la rédaction ». Pour pallier les risques démocratiques d’une société fondée sur les datas, certains jouent la carte de l’éthique. « Le Future Life Institute, par exemple, parrainé par Elon Musk appelle de ses vœux l’émergence de « machines éthiques » – programmées pour respecter en toute situations les valeurs humaines. Mais tous les humains ont-ils les mêmes valeurs humaines ? », conclut Karine Mauvilly.

 

Farid Gueham

 

Pour aller plus loin :

 

 

-       « Automatisation, numérisation et emploi », rapport du COE, coe.gouv.fr

-       « Elon Musk : entre ambitions, défis et difficultés », lesnumeriques.com

-       « Log out : débrancher la perfusion numérique », franceculture.fr

 

Photo by Markus Spiske on Unsplash

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