Crise italienne et Europe : divorce ou opportunité ?

Dans un scénario digne de la commedia dell’arte, Matteo Salvini, le leader de la Ligue, a annoncé la fin de la coalition populiste « jaune-vert » au pouvoir à Rome depuis un an. Malgré la soudaine résistance de Giuseppe Conte, le président du Conseil, Matteo Salvini s’est à nouveau imposé comme l’homme fort de la Péninsule. Fort de sa popularité et de sondages très favorables (36 % d’intentions de vote, en hausse continue), Matteo Salvini est déjà en campagne et court les plages italiennes pour tenir ses meetings, où il dénonce, tour à tour, les migrants, la gauche et les proeuropéens.

L’Union européenne est particulièrement critiquée, notamment dans la perspective du vote du budget pour 2020, qui fait l’objet de toutes les tractations. La Commission européenne est le « bouc émissaire » économique de la Ligue, même si ce sont les déclarations de Matteo Salvini qui ont fait plonger la Bourse de Milan de 3 % et ont accru le « spread » (l’écart de taux) entre l’Italie et l’Allemagne.

La crise italienne est un scénario qui hante les esprits européens depuis plus d’un an. L’Italie a une dette considérable (134 % du PIB), la plus élevée de la zone euro (2.350 milliards d’euros, soit très loin devant la dette grecque de 337 milliards). Le poids de la dette italienne signifie qu’un accroissement du spread ou du déficit public a des effets immédiats sur l’ensemble de la zone euro. Les investisseurs vont désormais suivre la préparation du budget pour 2020. Pour tenir l’objectif du déficit public négocié avec la Commission européenne (2 % du PIB), le gouvernement italien doit trouver 20 milliards d’euros, alors que Matteo Salvini propose de baisser les impôts.

Les difficultés sont accrues par la croissance italienne qui est proche de zéro. L’économie italienne peine à retrouver son niveau de richesse de 2008, souffrant de difficultés majeures (compétitivité faible, taux de chômage élevé, cartellisation du tissu économique). La forte division entre le Nord et le Sud, la faible efficacité de l’administration ainsi que l’instabilité institutionnelle accentuent les difficultés italiennes. Le vieillissement de la population et l’émigration des jeunes diplômés à Londres ou à Paris pèsent sur la capacité de rebond du pays.

Transformer la crise en opportunité

En réalité, les intérêts italien et européen ne sont pas opposés, mais alignés. La marge de manoeuvre de Matteo Salvini est très faible. L’accroissement du déficit, sans accord de Bruxelles, entraînera une chute de la Bourse de Milan et l’augmentation du spread qui n’est pas soutenable pour le gouvernement italien. Inversement, l’Europe, déjà fragilisée par le Brexit et l’arrivée au pouvoir de Boris Johnson, ne peut se permettre une nouvelle crise politique, a fortiori avec la troisième économie de la zone euro.

L’Italie ira aux élections, à l’automne ou au printemps, avec la victoire d’un nouveau gouvernement populiste. Dès à présent, il faut désarmer l’engrenage d’une crise entre Bruxelles et Rome. La crise italienne est en partie révélatrice de celle de l’Europe, alors que l’Espagne et le Royaume-Uni pourraient également retourner aux urnes dans les prochains mois. L’Italie a besoin de réformes, plus que de slogans populistes. Mais elle a aussi besoin du soutien de l’Europe, que ce soit sur la lutte contre l’immigration irrégulière, la stabilité financière ou la préservation des classes moyennes.

Emmanuel Macron et Angela Merkel ont un rôle majeur à jouer pour transformer cette crise en opportunité : négocier, avec le prochain gouvernement italien, un accord sur trois volets. D’abord, un appui total de l’Union européenne à la politique italienne delutte contre l’immigration irrégulière , notamment par un soutien financier. Ensuite, une baisse d’impôts dans le budget 2020, conditionnée à l’engagement de deux réformes structurelles (marché du travail et retraites). Enfin, un plan européen d’investissement en faveur du Sud de la Péninsule.

Suivant le vieil adage prononcé par le prince de Salina dans « Le Guépard », « que tout change pour que rien ne change », la crise politique ouverte en Italie est une opportunité pour poursuivre la consolidation européenne.

Laurence Daziano, maître de conférences en économie à Sciences Po, est membre du conseil scientifique de la Fondapol et de l’Institut du Bosphore.

 

Papier paru dans Les Echos https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/crise-italienne-et-europe-divorce-ou-opportunite-1124613#xtor=CS1-3046

Photo by davide ragusa on Unsplash

 

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