Crise de vers… (2°)

admin-ajax.phpLe monde moderne est essentiellement en crise ; plus exactement, il se caractérise par la permanence d’un sentiment de rupture et de perte de repères qui traverse de loin en loin notre rapport à l’entreprise humaine dans sa globalité.

Au XXème siècle, un pan important de la littérature des sciences humaines cherche à dégager les fondements d’une modernité en crise : la science et la technique comme idéologie froide et irréfléchie avec Michel Henry, ou encore la scission entre l’éthique et les dimensions inédites de l’agir humain avec Hans Jonas. Ces différentes thèses sont moins une cause qu’un symptôme du XXème siècle – symptôme de la désorientation des avancées techniques, scientifiques et politiques de l’homme. Aussi s’agit-il de caractéristiques de la modernité, si bien que ce ne sont pas seulement des institutions ou des savoirs qui sont en crise, mais la modernité elle-même.

La modernité renvoie à proprement parler au monde contemporain, soit le monde dans lequel on vit. Mais le terme est un concept pour lui-même, un projet d’émancipation de l’homme qui intervient principalement avec la réforme protestante et a fortiori avec les Lumières. C’est là le sens de la fameuse définition kantienne des Lumières : « la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d’un autre ». La modernité est un point de basculement historique de l’homme dans sa propre responsabilité ; elle est incarnée par le passage d’un principe de légitimité politique et juridique divin à un principe qui n’est rien d’autre que l’homme lui-même. C’est le passage de la cité de Dieu à la cité de l’Homme, et l’avènement d’un point de légitimité de tout droit qui consiste en droits de l’homme. Si le principe est politique, les corolaires sont tant scientifiques que techniques ou éthiques, et l’ambition directrice est somme toute une ubiquité de la rationalisation. Néanmoins, c’est un projet essentiellement inabouti et même problématique dans les lacunes voire les contradictions qu’il produit. La modernité est une rupture, ou un état d’opposition, mais comme le souligne Léo Strauss, la critique de la tradition est devenue à son tour une tradition dans la modernité, d’où une permanence de la rupture, de la critique, et de la crise.

Les expressions de « post-histoire » et de « post-humanité » caractérisent bien le trouble du monde contemporain. La technique moderne, par exemple, a bouleversé les conceptions de l’agir humain : devant la maîtrise de l’ectogenèse, ou les évolutions des nanotechnologies, certains parlent de « post-humanité » ; de même, l’énergie nucléaire dévoile la possibilité de voir l’humanité s’autodétruire. Cette nouvelle donne technique détermine des impératifs politiques et économiques parfois contradictoires. Entre le désarroi face à cette évolution et l’incapacité à saisir ses enjeux, il y a la prégnance d’un sentiment de crise.

C’est justement ce sentiment ininterrompu de crise, d’urgence et de désarroi qui est caractéristique de la modernité. Cette crise est pérenne car son ubiquité ne laisse se profiler à l’horizon aucun dépassement ; à l’image d’une « fusée sans but ni direction ». Dès le XIXème siècle, Tocqueville décrit la perte de tradition et de continuité dans l’institution des hommes comme inhérente aux « siècles démocratiques », et qui va de pair avec la mobilité extraordinaire des mœurs et des habitudes. Parce que la démocratie est un système politique réflexif et autocritique, il est en mesure de générer sa propre métamorphose. Or, si en tant que régime politique, la démocratie n’est pas invincible, ses valeurs et ses exigences traversent les individus de loin en loin et caractérisent la modernité.

La perte de repère et le sentiment de rupture sont les deux principales composantes de ce que l’on entend par crise. Et à l’incapacité à diagnostiquer les causes d’une telle situation, suit logiquement l’impossibilité de s’enraciner dans l’avenir et de tenir fermement l’entreprise humaine dans la durée. Pourtant, la crise de la modernité consiste en une « crise de la crise », soit une rupture permanente et indéfinie. C’est par la connaissance approfondie du présent que l’on peut soulever l’avenir, or nos sociétés modernes sont des sociétés réflexives et autocritiques, elles sont en mesure de s’orienter consciemment.

À l’instar de la crise de vers de Mallarmé, pour qui le vers a éprouvé ses bornes, et pour qui la forme classique du sonnet a éclaté de l’intérieur et qui doit donc donner naissance à une nouvelle forme poétique ; la Crise – dans sa compréhension moderne – invite au renouveau des formes et des structures, des impératifs et des enjeux politiques, éthiques et scientifiques, qui régissent la construction de notre monde. Il s’agit d’une crise de l’agir et de l’idée de progrès, de la conscience du présent et de l’orientation – qu’elle soit européenne, scientifique, technique, ou politique –, une crise de la modernité au sens d’un essoufflement de la culture. Or la culture est le motif même de l’enracinement et de l’épanouissement, de l’innovation dans le but de construire l’avenir et ses enjeux.

Sean McStravick,
étudiant en Philosophie à l’Université Paris 1 et en Philosophie Politique à l’EHESS,
en stage à la Fondation pour l’innovation politique.


 

Références :

Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne, Paris, Editions Pocket, 2001.

Hannah Arendt, La crise de la culture, Paris, Editions Gallimard, 1998.

Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Paris, Editions Gallimard, 1985.

Michel Henry, La Barbarie, Paris, PUF, Nouvelle édition, 2004.

Edmund Husserl, La crise de l’humanité européenne et la philosophie, Paris, Editions Hatier, 1997.

Edmund Husserl, La Crise des Sciences Européennes et la phénoménologie transcendantale, Paris, Editions Gallimard, 2004.

Hans Jonas, Le principe responsabilité, Paris, Editions Flammarion, 2008.

Michel Maffesoli, Morale, éthique, déontologie, Fondation pour l’innovation politique. Octobre 2011. http://www.fondapol.org/etude/pensee-valeurs/morale-ethique-deontologie-michel-maffesoli/

 

Alain-Gérard Slama, La responsabilité, Fondation pour l’innovation politique. Novembre 2011. http://www.fondapol.org/etude/pensee-valeurs/la-responsabilite-alain-gerard-slama/

Il y a 2 commentaires

  1. silver price

    Que la modernité soit « en crise », voilà qui ne date pas d’hier. C’est même au fond la tarte à la crème des dossiers sur la modernité. Et pour une raison simple : la modernité n’est pas en crise, elle est une crise : la crise d’adolescence de l’humanité. Et s’il est nécessaire de faire sa crise d’adolescence, il est également préférable d’en sortir un jour, pour devenir tant bien que mal un adulte. Tout le problème est de savoir quand.

  2. Random Rabelais

    Il n’est pas évident que la modernité soit un état permanent de crise. Il ne s’agit ni plus ni moins d’un concept qui cherche à adhérer une transformation des structures de la réalité à un moment donné de l’histoire; que ce soit sur le plan de la légitimité du vouloir humain et ses répercussions dans le droit, dans l’action politique ou dans la technique, ou encore sur le plan de l’organisation mentale d’une société, la modernité enregistre une modification en profondeur de l’orientation humaine ainsi que de ses principes d’orientation, et ce depuis le XVIème siècle.

    Par ailleurs, tout le problème est de comprendre en quoi consiste une crise, ou un état de ruine du jugement, quand les lumières entendaient précisément libérer l’homme de son « état de tutelle » et le pousser à faire usage de sa raison. Il ne s’agit donc pas de « savoir quand » alors même que le « où » et le « pourquoi » sont dépouillés de toute forme d’intelligibilité. Vous opposez à « l’évidence » de cet état de modernité en crise la nécessité d’en sortir, ce qui est pour le moins troublant et contradictoire…

    Par ailleurs, on ne comprend pas l’expression « crise d’adolescence de l’humanité » qui ne renvoie à strictement rien sinon à une référence pauvre aux textes de Comte. Celle-ci renvoie-elle à une forme d’étape de l’humanité? mais de quelle humanité parle-t-on? et selon quel critère parlerait-on d’une adolescence de l’humanité? Il me paraît plus pertinent d’envisager l’état de crise comme une impulsion nécessaire à une absolue et infinie conscience de son temps, une identité de la pensée avec son actualité effective. Nos sociétés sont réflexives, comme le répète si souvent Dominique Schnapper ; elles le sont car la science qu’elles déploient dans et par elles-mêmes, et pour elles-mêmes au sujet de leur propre réalité, adhère à leur propre mouvement. Il n’y a pas de société qui se sait mieux elle-même qu’une société en crise.

    Or cette crise renvoie à un fondement politique surdéterminé : celui des contrats sociaux passés entre les sociétés avec elle-mêmes pour s’ériger en maitresses de leur action, celui où la cité devient cité de l’homme et sort des structures d’une cité de Dieu.

    Ce n’est pas en observant des banalités contradictoires comme « sortir de la crise d’adolescence de l’humanité » que nos sociétés s’orientent.

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