Crise de foi (4°)

Alors que la diffusion des valeurs démocratiques n’a jamais été aussi globale, la confiance envers les institutions et les représentants politiques tend paradoxalement à s’éroder. Cette crise de confiance peut notamment être mesurée grâce aux enquêtes d’opinion. Ainsi, selon les chiffres de l’eurobaromètre (http://ec.europa.eu/public_opinion/archives/eb/eb75/eb75_publ_fr.pdf) publiés en août 2011 sur l’opinion publique européenne, seulement 33 % des Européens font confiance à leur parlement national, et moins d’un tiers d’entre eux (32 %) font confiance à leur gouvernement. La dernière vague du baromètre CEVIPOF (http://www.cevipof.com/fr/le-barometre-de-la-confiance-politique-du-cevipof/resultats3/) de la confiance politique confirme cette montée du scepticisme dans l’opinion publique. La confiance envers les responsables politiques ne cesse de diminuer de fin 2009 à fin 2011. En outre, on constate que moins les élus sont implantés localement plus la défiance des électeurs tend à croître. La confiance envers les partis politiques en France est également extrêmement faible : en octobre 2011, seulement 13 % des interrogés faisaient confiance aux partis politiques, derrière les médias (23 %), les banques (25 %), ou encore les syndicats (35 %). Cette défiance paraît bien plus profonde encore puisqu’elle touche au cœur de la démocratie : si 48 % des citoyens estimaient fin 2009 que la démocratie fonctionnait mal en France, ils sont 60 % à le penser fin 2011.

Au-delà des enquêtes, la crise de l’opinion se manifeste sous bien des aspects qui frappent les sociétés démocratiques post-industrielles. Le premier d’entre eux est l’abstention : ces dernières années, la non-participation a atteint des records à quasiment chaque élection. Lors du premier tour des élections municipales en 2008, l’abstention a atteint plus de 35 %, du jamais vu sous la Ve République. C’est le même constat lors des élections régionales de 2010 avec 54 % d’abstention au premier tour. Une abstention record a également été enregistrée lors des dernières élections législatives, au premier (45 %) comme au deuxième tour (43 %). Enfin, les élections européennes ne sont pas épargnées par la non-participation qui a concerné près de 59 % des inscrits en 2009, soit la plus forte abstention depuis les premières élections de 1979. En parallèle à la montée de l’abstention, il faut constater le retour en force du référendum dans le débat public. Lors de la dernière campagne présidentielle, Marine Le Pen a proposé de l’utiliser comme modèle de gouvernement, en mentionnant l’avènement d’une « République référendaire ». Nicolas Sarkozy a également avancé l’idée de consulter les Français sur deux de ses propositions force (réformes du droit des étrangers et du système d’indemnisation du chômage). Ainsi proposé, le référendum ressuscite la pratique de la démocratie directe et prive les hommes politiques de leur rôle de représentants. D’une certaine manière, il y aurait aujourd’hui inadéquation entre demande et offre politique, entre les problèmes ressentis par les citoyens et les problèmes définis par les élus. Le seul moyen pour les responsables politiques de toucher enfin aux préoccupations de leurs concitoyens consistant à éviter la question en soumettant directement à leur jugement tel ou tel agenda politique. À cela s’ajoute la montée des extrêmes, notamment de l’extrême-droite européenne, qui semble trahir en plus d’un vote lié à la crise économique, un vote de défiance à l’égard des représentants politiques traditionnels. Enfin, le retour à l’autoritarisme qui s’opère dans certains pays d’Europe orientale (Ukraine, Roumanie, Hongrie) finit de casser les reins de la démocratie.

En somme, à une critique du principe même de représentation politique (même si la démocratie ne se résume pas qu’à ce principe), vient s’ajouter une tentation populiste autrement plus inquiétante que Pierre Rosanvallon attribue au développement de « l’impolitique », c’est-à-dire d’une défiance systématique et improductive envers les gouvernants pourtant issus des élections démocratiques.

Brice Jannin,
étudiant en Enquêtes d’opinion et de marché (PROGIS) à l’IEP de Grenoble,
en stage à la Fondation pour l’innovation politique.

Références :

Raymond Boudon, La compétence morale du peuple, Fondation pour l’innovation politique. Novembre 2010. http://www.fondapol.org/etude/2019/

CEVIPOF, Baromètre de la confiance politique vague 3. Octobre 2011.
http://www.cevipof.com/fr/le-barometre-de-la-confiance-politique-du-cevipof/resultats3/

Gil Delannoi, Le retour du tirage au sort en politique, Fondation pour l’innovation politique. Décembre 2010. http://www.fondapol.org/etude/2031/

Elvire Fabry (dir.), Plus de proportionnelle pour mieux représenter la société civile ?, Fondation pour l’innovation politique. Février 2007.
http://www.fondapol.org/etude/114/

Fondation pour l’innovation politique, 12 idées pour 2012 : intensifier la démocratie ?. Décembre 2011.
http://www.fondapol.org/12-idees-pour-2012/intensifier-la-democratie-712/

Dominique Reynié (dir.), L’opinion européenne en 2012, Paris, Lignes de repères, mars 2012. http://www.fondapol.org/etude/europe/l%E2%80%99opinion-europeenne-en-2012/

Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie : la politique à l’âge de la défiance, Paris, Seuil, 2006.

Dominique Schnapper, L’engagement, Fondation pour l’innovation politique. Juin 2011. http://www.fondapol.org/etude/pensee-valeurs/lengagement-par-dominique-schnapper/

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