Contre Hans Jonas, Gérald Bronner nous apprend qu’il est urgent de réenchanter le risque et l’innovation

4338414973_f4b28a369e_bGérald Bronner, La planète des hommes. Réenchanter le risque. Presses Universitaires de France. 168 pages. 13 euros.

Par @ErwanLeNoan

Aux Etats-Unis, le débat sur l’avenir de la croissance s’est focalisé sur l’innovation. Et pour cause : sans elle, l’économie est condamnée à long terme. En France, pourtant, l’innovation inquiète : Luc Ferry le rappelle dans son dernier ouvrage (dont il parle ici pour Trop Libre). Pire, elle angoisse et il semble parfois que les professionnels du catastrophisme et de « l’apocalypse écologique » dominent le débat public, faisant passer pour des arguments rationnels les peurs les plus paniques et les plus folles. Heureusement, paraît le petit et excellent ouvrage de Gérald Bronner.

Gérald Bronner, pour ceux qui ne le connaitraient pas, est un sociologue brillant, un auteur lucide et plaisant, qui publie avec acharnement et labeur des analyses lumineuses sur la société contemporaine, ses craintes irrationnelles, ses mécanismes intellectuels sclérosants. De livre en livre, il déconstruit les manipulations les plus plus habiles.

L’apocalypse écologique, justification des pires idéologies contre la science et l’Homme

Dans La planète des hommes, Gérald Bronner s’est attaqué à une montagne, un monopole intellectuel : celui de ces agitateurs qui annoncent à chaque prise de parole que la planète va mourir du fait de l’action humaine et qui revendiquent en conséquence l’arrêt de la croissance, la stagnation technologique, voire le génocide humain pour les plus illuminés et les plus dangereux.

La planète des hommes part d’un constat : « les imaginaires eschatologiques contemporains ont beaucoup exploré l’idée d’une humanité coupable et dont la fin aurait été précipitée par ses propres actions, notamment technologiques ». Et il relate, en introduction, toutes les folies de ces technophobes radicaux qui désignent « l’homme occidental armé de la technoscience » comme le coupable à abattre. Leur propos est profondément et intrinsèquement antihumaniste ; c’est un abandon des Lumières : comme le rappelle La planètes des hommes,« aucun animal, contrairement à l’être humain, ne forge une représentation du monde pour négocier intellectuellement avec son environnement ».

Ce qui est inquiétant, c’est que ces discours irrationnels ont acquis droit cité et triomphent dans les média. Ils se déclinent, de façon moins radicale, mais toute aussi pernicieuse, dans l’opinion défendue par les papes de la technophobie et de la « décroissance », dont Dominique Méda, que Gérald Bronner égratigne à plusieurs reprises. La rengaine est toujours la même : « il faut préserver la terre contre les hommes ».

La consécration de la peur paralysante défendue par Hans Jonas

Partout et en tout, on a peur de la science : « l’idée qui s’impose est que l’espèce humaine est aujourd’hui capable de détruire le monde ». Ce message, devenu presque un impératif moral, paralyse l’innovation, fige les créateurs. Quel contraste avec nos aïeux : en 1900, on rêvait de progrès, on fantasmait de bons technologiques positifs !

Il faut dire que tous ces discours ont gagné en respectabilité depuis le travail déterminant et très influent de Hans Jonas, maître à penser de la société craintive. Le principe de responsabilité qu’il défend est devenu une barrière mentale, un blocage idéologique qui interdit de se projeter positivement dans l’avenir. Car, à le suivre pour éviter de blesser l’environnement, il faudrait craindre tout risque et superviser chaque action humaine. Bruno Latour revendique d’ailleurs la surveillance de tous nos actes quand Jonas lui-même en appelle à une « tyrannie bienveillante ». Au diable les libertés ! Au diable l’innovation ! Au diable la croissance ! Paralysée par un « embouteillage de craintes », la société contemporaine stagne, tremblant avec effroi.

Réenchanter le risque

Le précautionnisme et la technophobie sont dangereux. L’idéologie qu’ils composent est un renoncement au progrès, un échec économique, intellectuel et moral. Elle oublie que la spécialisation du travail est la condition du progrès, quand « l’autoproduction » est au contraire la garantie de la régression. Elle fait semblant d’ignorer, aveuglée par la peur, que l’innovation et la technologie sont des pistes pour améliorer la vie quotidienne, préserver la biosphère, préparer l’avenir. Comme le montre Gérald Bronner, Hans Jonas se trompe car il oublie que l’inaction pourrait nous coûter encore plus cher que certaines de nos actions. Ce faisant, c’est la technologie qu’on étouffe, c’est le progrès qu’on assassine.

Gérald Bronner insiste, en conclusion : il est urgent de réenchanter le risque. Nous devons réapprendre le goût de l’aventure, de la découverte, de l’innovation. Nous le devons aux générations futures, qui n’attendent pas de nous un monde qui stagne, qui renonce à se soigner et se nourrir, à inventer, à grandir, à progresser. Préparer l’avenir, c’est se donner les moyens de trouver les solutions pour demain ! La planète des hommes nous y appelle, comme une bouffée d’air frais et vivifiant ! A lire absolument !

Crédit photo : NASA

About Erwan Le Noan

Erwan Le Noan est consultant en stratégie. Membre du Conseil scientifique et d'évaluation de la Fondation pour l'innovation politique Responsable du média Trop Libre

Il y a un commentaire

  1. Julien De Sanctis

    Un bel ouvrage, il est vrai, où Bronner, tout en défendant son opposition à l’heuristique de la peur et à son cortège d’effets délétères, ne nie jamais l’existence de certains problèmes instrumentalisés par les « idéologues de l’intimidation ».
    Un des points les plus convaincants se trouve, je pense, dans le passage consacré à ce qu’il nomme « argument patrimonial » : sans jamais minorer notre culpabilité et celle des générations précédentes dans les formidables gâchis qu’engendre notre système de production et de consommation, il affirme qu’une réaction technophobe face à ce réel problème ne ferait qu’empirer la situation ; car si nos aïeux nous ont légué une « dette » envers la planète -dette que nous entretenons encore, malheureusement- ils nous ont également donné les bases technologiques qui permettront de dépasser cette époque outrancièrement vorace. L’affirmation, en partie justifiée, que nous asséchons le futur pour satisfaire nos désirs présents ne tient pas compte d’une idée importante : « ce que nous léguons aussi aux générations futures, c’est une façon moins dispendieuse d’utiliser les réserves ou de nouvelles façons de trouver des sources d’énergie (biomasse, etc.). (…) Pour évaluer rationnellement un patrimoine, il convient certes de savoir comment est alimenté le compte courant, mais aussi de prendre en considération les investissements qui ont été faits » (p.116-117). La véritable honte, serait de ne pas utiliser les technologies apportant des solutions concrètes et viables aux problèmes auxquels nous faisons face aujourd’hui.

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