Comment nommer un assassin ? A la mémoire d’Antonio Santoro

La Cour suprême brésilienne vient de décider de ne pas renvoyer Cesare Battisti devant la justice italienne. A lire la presse française, il s’agit d’un « ancien militant», d’un « ex-activiste d’extrême-gauche » ou d’un « écrivain », ce qui donne à penser que Battisti est persécuté pour ses idées ou ses écrits.

Ce n’est pas le cas. Pour comprendre le « cas Battisti », un autre nom est indispensable, bien rarement évoqué dans les médias : celui d’Antonio Santoro…

Un terroriste dans l’Italie des années de plomb

A la fin des années 70, Battisti est membre des « Prolétaires armés pour le communisme », un groupuscule d’extrême gauche engagé dans l’action violente. C’est l’époque où les « révolutionnaires » séquestrent, exécutent ou « jambisent » leurs « ennemis de classe » en tirant dans le genou de leurs victimes pour provoquer un handicap définitif.

Le crime et son jugement

Le 6 juin 1978, à 7 h 45, Antonio Santoro, le surveillant-chef de la prison d’Udine quitte à pied son domicile pour rejoindre son travail. En embuscade, Battisti, alors âgé de 24 ans, lui emboite le pas discrètement, sort un revolver et lui tire dans le dos. Antonio Santoro s’effondre. Battisti achève sa victime de deux balles, avant de prendre la fuite. Telle est la version de la mort d’Antonio Santoro que la justice italienne a réussi à établir lors d’un procès qui s’est tenu en 1988. Elle a, depuis, confirmé cette analyse en 1990, puis en 1993.

Avant même ces procès de 1988, 1990 et 1993, Cesare Battisti avait été arrêté en 1979, jugé et condamné en 1981 à la prison à vie pour appartenance aux Prolétaires armés pour le communisme. Mais il réussit ensuite à s’évader.

La protection des plus hautes autorités françaises

Réfugié au Mexique puis en France, il y bénéficia de la protection des plus hautes autorités du nouveau pouvoir y compris de François Mitterrand, qui refusera toujours de l’extrader. Y compris après la confirmation, en 1990 et 1993, du jugement de 1988 qui condamnait une nouvelle fois Cesare Battisti à la prison à vie, par contumace. On sait que le pouvoir socialiste marqua souvent la même indulgence à l’égard des terroristes d’ETA, au grand dam des Espagnols…

C’est donc en France que Battisti verra tous les avantages à être protégé par la « classe dominante ». Entre 1990 et 2004, il y coulera une existence paisible, à l’abri de ses réseaux de soutien, au sein de notre intelligentsia toujours empêtrée dans sa passion tragicomique pour la « violence révolutionnaire », protégé par ses puissantes relations (cf. l’excellent livre de Guillaume Perrault Génération Battisti. Ils ne voulaient pas savoir, Plon, 2005).

Respecter la justice d’un Etat de droit

La justice italienne, qui, -faut-il le rappeler ?- est celle d’un Etat de droit et qui, comme l’a démontré Guillaume Perrault, a suivi, dans le cas d’espèce, une procédure des plus scrupuleuses. Sans doute, les « années de plomb » avaient-elles répondu au contexte de terreur par des dispositions exceptionnelles; mais l’argument -qui ne vaut plus depuis bientôt trente ans- n’a curieusement pas été utilisé en faveur des activistes d’extrême droite eux aussi lourdement condamnés à l’époque. Deux poids, deux mesures…

En février 2004, La France accepte enfin de remplir ses obligations juridiques et morales à l’égard de l’Italie.

Cesare Battisti est alors arrêté. Incarcéré à la prison de la Santé, dans l’attente de la décision d’extradition, il y reçoit la visite du tout-Paris artistico-médiatique : Bertrand Delanoë, le Premier secrétaire du Parti socialiste François Hollande, venu «marquer sa désapprobation» avec la procédure d’extradition. C’est là qu’est le scandale pour le patron du principal parti d’opposition, qui juge alors « inadmissible que la France revienne sur la parole donnée par François Mitterrand, puis par Lionel Jospin, aux Italiens exilés en France », et assure « que Raffarin et Perben obéissent ainsi immédiatement aux pressions de Berlusconi.» (Libération du 24/02/2004).

Le parti-pris politique, la dissymétrie sous-jacente entre « bonne et mauvais violence » et l’argument ad hominem l’emportent sur le respect des engagements internationaux vis-à-vis d’un pays allié et ami et du droit le plus élémentaire à l’égard d’une famille endeuillée par le crime. La même année, Battisti sera même fait « citoyen d’honneur » par une municipalité socialiste de l’Hérault (Frontignan), …

Une triste transfiguration

Ainsi s’accomplit la transfiguration de l’assassin en écrivain, du bourreau en victime, de l’agresseur en opprimé. Le contraste est fort avec la réaction des Italiens, y compris de gauche, qui ne comprennent ni l’attitude française, ni la décision brésilienne et dont l’indignation unanime devrait tout de même nous interpeller.

Souvenons-nous aussi que le Parlement européen a voté le 20 janvier 2011 une résolution demandant au Brésil de revoir sa décision de ne pas extrader Battisti… Ce vœu a été exprimé au nom de tous les Européens, par leur assemblée élue démocratiquement. Pourquoi les médias français ne le rappellent-ils pas ?

Curieusement, Battisti a reculé devant la dimension politique de son geste. Il a toujours refusé de l’assumer, tout en capitalisant à plein sur son « passé révolutionnaire ». Mais, lui sait bien que sa vie est devenue une imposture. La fuite a  fait de lui un criminel sans cause.

Là est son drame. Peut-être imagine-t-il son existence, s’il n’avait pas fui. Aujourd’hui, après des années passées en prison, sans doute bénéficierait-il d’une révision de peine. 1981-2011 : 30 ans plus tard, il aurait certainement accédé à une liberté authentique, alors que la Cour suprême du Brésil vient de l’enfermer, jusqu’à la fin de ses jours, dans la prison sans barreau de sa lâcheté.

Dominique Reynié

Il y a 7 commentaires

  1. ducourneau

    Monsieur,
    La premiere page de votre livre(populisme:la pente fatale) me choque.
    Pourquoi et sur quels faits osez vous dire que les attentats du 11 septembre sont l’oeuvre de al-qaida
    Trop facile.
    Lisez Paul Guer et bien d’autres .

  2. Thémistoclès

    Merci.

    Votre conclusion souligne bien le manque de vision de ces terroristes qui n’acceptent pas de payer le moindre prix pour leurs actes. Comme si ces actes n’avaient aucune valeur spirituelle pour eux.
    C’est -en quelque sorte- un reniement.

    Merci aussi de nous avoir remis en mémoire quelques unes des complicités politiques. Elles s’apparentent beaucoup à celles de cette période qu’on a appelé : la Collaboration.

  3. Dorine Mathon

    Depuis que je vous ai découvert á C’dans l’air, je me réjouis chaque
    fois de pouvoir écouter et lire un intellectuel de votre valeur qui comble
    mes lacunes, m’aide á mieux comprendre et surtout, me conforte dans
    mes opinions et analyses. C’est très intéressant et réconfortant de pouvoir
    approfondir, tout en progressant et en s’affirmant.
    De plus, vous êtes très sympathique, plein d’humour et de sérieux: ce qui
    est l’idéal. Et, le rêve pour moi qui suis critique et exigeante, vous avez
    ridiculisé cette Natacha Polony qui jouit d’une considération indue et qui
    en installe dans des domaines qu’elle ignore et dont elle apprend par
    coeur les grandes lignes pour en jeter plein la vue….BRAVO et à très
    bientôt.

  4. renard

    Vos interventions à c’dans l’air nous donne l’espoir que « une partie des français » à savoir la classe moyenne qui n’intéresse pas du tout la gauche , et très peu la droite (à part Mr Wauquiez qui est timide mais juste cf son livre ), s’exprime par votre parole.
    Sarkozy a été imprudent sur le fait qu’il a laissé les gros privilégiés s’enrichirent , Hollande préfère les étrangers les irréguliers les arrogants et les perpétuellement insatisfaits plutôt que ceux qu’on dénomme de façon méprisante .. les français moyens …. alors , l’avenir pour la plupart des gens qui sont …. gentils, travailleurs, qui paient …. sera d’un côté comme de l’autre … difficile car ce sont eux qui seront en premier ligne .
    Oui, le populisme monte …. car les politiques vivent à Paris dans les quartiers chics et sont complétement déconnectés de la réalité de ce que peuvent vivre la plupart des français ….
    Je me demande ou habite Monsieur Cayrol ? et bien d’autres … d’ailleurs car , je crois qu’il ne connaisse pas leur pays , ou du moins un peu plus loin que le quartier latin ….
    merci pour votre présence qui nous donne un peu de baume au coeur …. Monsieur Perrigau , lui aussi , nous rassure un peu ….

  5. Edivane

    Nif1o. Mussolini je le classe e0 dritoe pour son nationalisme et son diffe9rentialisme contrairement e0 la dictature de gauche internationaliste et e9galitariste. Distinction parfaitement arbitraire, pourtant accepte9e comme un fait e0 force d’eatre martele9e.Staline aussi e9tait nationaliste -un bon moyen de s’en assurer est de regarder un peu les films officiels de l’e9poque, comme Alexandre Nevski, par exemple- et meame un ultra-nationaliste. Etait-il de dritoe ?Tous les dictateurs sont nationalistes. Ce n’est pas un crite8re de distinction entre eux. Saddam Hussein, Castro et Kim sont nationalistes.Quand au diffe9rentialisme , il ne vous permettra pas non plus d’e9tablir une disctinction nette entre dictateurs de dritoe et de gauche . Toutes les dictatures e9rigent le mythe du Peuple en dogme officiel. Elles sont donc toutes e9galitaristes . Mais en meame temps elles proclament toutes l’existence d’une e9lite destine9e e0 diriger le Peuple et e0 mener le combat collectif contre ses ennemis : les juifs ou les koulaks, c’est-e0-dire toujours et partout, les capitalistes. En ce sens, elles sont diffe9rentialistes .Il s’agit le0 de re8gles ge9ne9rales qui sont commnues e0 abslolument toutes les dictatures pre9sentes, passe9es et e0 venir, pour la bonne raison que ce sont des justificatifs ne9cessaires au pouvoir politique en ge9ne9ral et donc aux dictatures en particulier.A cet e9gard, il n’y a aucune diffe9rence entre Staline, Mussolini ou Castro,etc. c’est une question de degre9.Certaines de9mocraties sont plus oppressives que certaines dictatures, meame si l’inverse est vrai en ge9ne9ral. De sorte qu’un dictateur peut eatre moins nocif qu’un dirigeant e9lu. Il n’y a aucune ne9cessite9 logique pour qu’il n’en soit pas ainsi. De toutes fae7ons, tout s’e9claire quand on a compris une bonne fois pour toutes que la de9mocratie n’existe pas et ne peut exister.Ce qui existe, c’est le pouvoir politique, la force brutale d’un petit groupe contre la majorite9. Et c’est cela qu’il faut re9duire

  6. Aquilante

    Il y a une dizaine d’année j’entendais à la radio la lecture d’une lettre de Cesare Battisti, qui essayait de justifier sa conduite politique militante, sans pourtant admettre les crimes qu’on lui avait attribués, et pour lesquels il avait était déjà lourdement condamné. Il faut se rappeler que M. Battisti s’est rendu responsable d’autres homicides, parmi d’autres celui d’un bijoutier, même s’il n’a été condamné que pour complicité. A ce sujet, M. Battisti se réjouissait du crime, puisque dans sa mentalité le bijoutier représentait une classe sociale pourrie à abattre. Le principe maoiste, je rajoute, était respecté: « En frapper un pour en éduquer cent ». Or, ma première réaction fût la suivante: si tu cautionne un tel agissement au nom d’une idéologie et tu parle de symbole à abattre, cela ne devrait te choquer, au nom de la même idéologie, que de t’assumer la responsabilité d’un meurtre commis par un camarade. Un bijoutier en vaut un autre, un camarade en vaut un autre. Le compte est bon, peu importe qui tire sur la gâchette et qui meurt. Il est évident que M. Battisti n’aurait pas accepté cette vision du monde, surtout lorsque cette vision implique la prison à vie. Je ne suis pas curieux toutefois de connaître son opinion. Je rajoute que en Italie, à un moment donné, un grand débat a été ouvert à propos de l’opportunité d’un « balayage » sur les années de plomb: à tout prendre, après le temps, il faut réviser les faits et passer à autre chose. Ce débat à été amorcé lors de l’affaire Sofri, sur lequel je ne reviendrai pas, ce serait hors sujet. Le concept de « balayage » est très intéressant: il est maintenant le temps de la réflexion, du calme, on peut enfin en parler sans se tirer dessus, y compris ceux qui se sont rendus responsables de meurtres et autres atrocités: il peuvent nous expliquer. Je rappelle ici, au passage, qu’il y a des enfants de victimes qui n’ont même eu le temps de connaître leur père, tué pendant la grossesse de leur femme. A mon avis, même après le temps, ils auront du mal à suivre les explications.

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