Comment l’homme est-il seulement capable d’exister ?

Comment l’homme est-il seulement capable d’exister ?ciel

Deuxième article de la série L’individu contemporain au défi de l’existence : les ressources intérieures de la solidité individuelle.

Patrick Boulte

2. « Comment l’homme est-il seulement capable d’exister ? » Quelle fragilité, quelle solidité, quels points d’appui et quel outillage ?

 2.1 – L’illusion de la toute-puissance

« Selon Heidegger, l’humanisme constitue et conforte l’idéal et l’arrogance de l’homme prométhéen manifestant l’aveuglement de sa toute-puissance par sa domestication sans limites de l’étant…L’homme libéré des injonctions divines s’est funestement imposé comme législateur de l’univers. » (3)

Notre modernité s’est en effet bâtie sur l’axiome selon lequel, capacités illimitées de la science et de la technologie aidant, nous pourrions toujours trouver des réponses instrumentales aux problèmes qui se posent, que c’était une question d’investissement dans le savoir scientifique et de volonté. Notons, en passant, l’exigence que cela implique pour les individus et le renforcement de l’effet de marginalisation de ceux qui se trouveraient en incapacité d’atteindre le niveau de performance requis. Même si injonction est faite à la collectivité de compenser coûte que coûte le handicap, on sait bien que tous ne se règle pas par des mesures d’accessibilité.

Il nous est difficile d’admettre – bien après un Jacques Ellul et tous ceux qui ont lancé des avertissements à ce sujet, le dernier en date étant le pape François dans sa lettre encyclique « Laudato  si’ » – que, quelque soit le niveau de performance technique atteint avec tous ses effets bénéfiques, nous butons sur des limites de nos systèmes sociaux et que toute notre rationalité ne nous donne pas les moyens de les dépasser.

Encore une fois, ne convient-il pas alors de renverser la perspective adoptée depuis l’avènement des temps modernes, celle qui a permis le formidable déploiement des  capacités humaines qui a abouti aux réalisations que l’on sait ? Plutôt que d’admettre que la fragilité est la réalité commune, nous considérons que tout écart au modèle et à l’idée que nous nous en faisons a un caractère pathologique et justifie le déploiement d’une médecine adaptée et d’un surcroît de rationalité. Nous ne concevons pas qu’il soit dans l’ordre des choses que notre volonté de toute puissance soit mise en échec. Et si cela était dû à l’étroitesse de notre vision de l’homme, sa réduction aux dimensions idéales et belles du fameux dessin de Léonard de Vinci ? La réalité n’est pas telle et c’est bien de la réalité qu’il nous faut repartir en réinvestissant pour cela et en élargissant le champ de la connaissance anthropologique.

2.2 – L’exténuante recherche de boucs émissaires

L’illusion de la toute-puissance et de la rationalité parfaite ne  supporte pas l’échec. Si les résultats attendus ne sont pas là, la cause est à en rechercher du côté des esprits malins et malveillants, non seulement dans  notre temps, mais, au besoin, dans toute l’épaisseur de l’histoire. Tout une partie de notre énergie est consacrée à les haïr, à les débusquer et à les détruire. Démarche illusoire, car elle attribue souvent, par ignorance, à une stratégie de l’adversaire supposé, ce qui ne relève que d’une autre logique d’action, nécessaire aussi au fonctionnement social. Plus celui-ci est complexe, plus ses rouages sont variés, plus il est admissible que l’on ne puisse être familier de tous, mais plus aussi s’imposent la prudence et la primauté de l’information sur la critique.

Dans le chapitre « Genèse et échec du projet moderne » de son ouvrage « Le règne de l’homme », Rémi Brague va plus loin dans l’analyse de cette obsession de la recherche du responsable, puisqu’il semble l’étendre au projet humain lui-même qui sert de révélateur de l’échec intolérable. « Cette recherche d’un coupable impose ses exigences propres. Il faut que l’objet de la vindicte soit moins véritablement coupable qu’accusable. Il faut pour cela, d’une part, qu’il ait été présent dès l’origine perçue de l’histoire, afin que l’on puisse mettre à son débit tous les crimes ; il faut, d’autre part, qu’il puisse recevoir les coups vengeurs et donc qu’il soit encore saisissable ; cela se fera s’il revendique une continuité interrompue avec le passé le plus lointain. » (4)

Pour qu’il puisse remplir sa fonction de bouc émissaire, le coupable désigné doit, de plus, se voir nier toute possibilité d’évoluer et de se transformer, le jugement qui a été porté une fois sur lui ne pouvant être remis en cause. Avec quelles conséquences sur le potentiel collectif d’initiative et d’engagement ?

2.3 – Et la résilience ?

Notre attention est chaque jour sollicitée par les nouveaux outils mis à notre disposition. Ils nous distraient de ce que le quotidien pourrait avoir de monotone. Ils réactivent nos désirs et alimentent nos rêves quelle que soit la distance qui nous sépare de la culture qui les a produits, voire des moyens de nous en emparer. Cette mondialisation des désirs  est d’ailleurs un sujet d’étonnement et parallèlement une source de frustration. Le recul des particularismes culturels, faisant sens pour les communautés qui les partageaient, s’accompagne d’une universalisation des modèles d’existence sans que tous aient la possibilité de les adopter. Un tel décalage n’est pas toujours psychiquement surmontable. Il paraît que ce serait l’explication d’un taux de suicide particulièrement élevé chez les jeunes filles dans les villages des forêts guyanaises.

Mais, pendant que certains distraient leur esprit avec ces nouveautés et consacrent beaucoup de temps à s’en approprier les modes d’emploi ou à élaborer des échanges dans le cadre de l’économie collaborative (5), d’autres s’efforcent de rendre compatible l’inéluctabilité de la vie avec l’impossibilité de la leur. Nous sommes trop occupés pour nous arrêter à  nous demander comment ils font. Or, leur expérience est d’un intérêt tout particulier, parce qu’ils peuvent nous donner des indications très précieuses sur les conditions psychiques de la vie dans des situations considérées comme extrêmes, mais qui sont beaucoup plus communes qu’on ne le croit, en tous cas, qui pourraient le devenir du fait de la montée parallèle en complexité, en durée de vie et en précarité. De quoi s’agit-il ? De consacrer son énergie vitale à surmonter tous les obstacles ordinaires et extraordinaires qui s’opposent à la vie et de faire de cette démarche même son projet de vie. Le projet devient d’arriver à exister. (6)

Il s’agit, par la force des circonstances, de faire en sens inverse le déplacement opéré par la modernité, selon Rémi Brague : du « travail intérieur de l’homme sur soi pour actualiser les potentialités humaines » vers « une domination de la nature extérieure perçue comme un objet à conquérir » (7), donc de revenir au travail intérieur de l’homme sur soi.

Les exemples donnés par ceux qui arrivent à tenir sont plus nombreux que leurs témoignages explicites. Même s’ils l’étaient, il serait de toute façon difficile d’accéder au contenu de leur expérience.

De longue date, interpellé par la résistance morale déployée par bien des dissidents dans les bureaucraties totalitaires, j’avais reproduit  un texte de l’un d’eux, Mihajlo –Mihajlov, dans lequel il rapprochait sa propre expérience de résilience de celle d’autres dissidents selon les témoignages qu’ils en avaient laissés. Ce texte était intitulé : l’expérience spirituelle de la perte de la liberté (8). Ce genre de situations où se jouait en effet la liberté de l’esprit appartient désormais à l’histoire. Aujourd’hui, semble-t-il, pour les acteurs engagés, c’est de façon plus expéditive, davantage une question de force brute où la survie physique, plus que l’intégrité psychique qui est directement en jeu.

Hors ces circonstances de conflit ou de guerre civile ou encore celles des fréquents exemples de comportements destructeurs des États envers leurs sociétés civiles, les cas d’impossibilité de vivre se multiplient dans nos sociétés modernes, quand, pour toutes sortes de raisons, les individus se trouvent empêchés d’aller dans le sens commun et notamment de répondre à l’injonction de prendre soin d’eux-mêmes ou d’en trouver les moyens. Certes, de nombreuses initiatives sont prises pour compenser toutes sortes de handicaps et inventer des cheminements alternatifs pour ceux qui ne peuvent se glisser dans le lot commun. Mais, il reste aux individus concernés à trouver l’énergie de les emprunter et, surtout, une légitimation de leur existence qu’ils ne peuvent trouver dans les voies communes. Plus que l’on ne pourrait l’imaginer, beaucoup,  inexplicablement, y parviennent, laissant soupçonner l’existence d’un réservoir d’énergie aussi réelle, mais aussi inidentifiable que celle qui existe dans l’univers, sous la forme de ce que l’on appelle la matière noire.

(3) Alexis Dirakis – Pensée de l’être, pensée de l’homme -  l’Anthropologie de Peter Sloterdijk in Définir l’homme – Revue Le Débat – numéro 180 – mai-août 2014 – p.99

(4) Rémi Brague – Le règne de l’homme – Genèse et échec du projet moderne – Gallimard 2015 – p.11 

(5) Voir, notamment, le numéro de la revue Esprit de juillet 2015

(6) Voir, à titre d’exemple, le résumé de l’étude réalisée pour l’association « Solidarités Nouvelles face au Chômage – « Vivre le chômage, construire ses résistances » par Didier Demazière

http://www.snc.asso.fr/images/stories/graph/association/SNC-Synthese-Etude2015.pdf

(7) Rémi Brague – Le règne de l’homme – Genèse et échec du projet moderne – Gallimard 2015 – p. 17

(8) voir Mihailo Mihailov -The mystical experience of the lost of freedom – in

Patrick Boulte – Se construire soi-même pour mieux vivre ensemble – DDB 2011

crédit photo : Jesse Evans

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