Collusion : comment la Russie a fait élire Trump à la Maison-Blanche.

« Alors que l’enquête sur les soupçons de collusion de l’actuel président des Etats-Unis conduite par le procureur spécial Robert Mueller a franchi un cap décisif, Luke Harding ajoute au célèbre dossier Steele des preuves accablantes, sur les relations nouées par des membres de l’actuelle Administration avec des émissaires du Kremlin. La Russie est-elle en train de remodeler l’ordre mondial avec la complicité du dirigeant le plus puissant de la planète ? Voici qui devrait tous nous inquiéter au plus haut point ». Luke Harding, grand reporter pour The Guardian dirigeait le bureau du journal à Moscou, avant d’en être expulsé, suite à l’enquête concernant l’assassinat d’Alexandre Litvinenko. Les connivencesentre l’oligarchie russe et le président américain n’ont jamais pris corps de façon aussi concrète : entre le candidat Trump et les investisseurs russes, les échanges ne datent pas d’hier. Blanchimentd’argent, détention de comptes offshore, placements illégaux, donnent à cette dangereuse collusion une profondeur dramatique, dépassant parfois le récit de fiction.

2016 : une année extraordinaire. 

 

« L’année 2016a été un moment historique extraordinaire. D’abord le Brexit, décision de la Grande-Bretagne de sortir de l’Union Européenne, puis à la surprise et au grand désarroi de bon nombre d’Américains – sans parler des gens partout ailleurs dans le monde-, l’élection de Trump en tant que quarante-cinquième président des Etats-Unis au mois de novembre ». La campagnede Trump a marqué les esprits pour plusieurs raisons : elle était rude, agressive et par moments mesquine. Cette campagne était surtout incroyable, car qui aurait pu croire qu’un candidat à l’élection américaine puisse disposer secrètement de l’aide de son ennemihistorique, le Kremlin ? Pour Luke Harding, les accusions du complot étaient tout à fait plausibles, pour deux raisons : tout d’abord l’attitude de Trump lors des révélations sur le piratage des boites mail d’Hillary Clinton. Le candidat américain encourageait même Moscou à continuer cette croisade pour la vérité et la transparence.  Par la suite, les élogesde Trump à l’égard de Poutine avaient de quoi éveiller les soupçons. « Leur complicité naissante ne pouvait pas s’expliquer par une simple alchimie personnelle : ils ne s’étaient vraisemblablement jamais rencontrés. Bien sûr, ils partageaient certaines positions idéologiques : leur mépris des organisations internationales comme l’ONU et leur antipathie envers l’Union Européenne, à quoi on pourrait même ajouter un certain nationalisme blanc empreint de christianisme », souligne Luke Harding.

Moscou-Londres-Washington : de charybde en scylla.

Le KGB gardait un œil sur tous les étrangers présents sur le territoire russe dès le début des années 90, et la délégation britannique avait droit à une surveillance renforcée. L’une des cibles de cette surveillance était Christopher Steele, jeune diplomate de vingt sept ans, secrétaire adjoint de la chancellerie. Steele était également un agent des renseignements britanniques. En 2006, alors qu’il occupait un poste important au département « Russie » du MI6, deux assassins du FSB empoisonnentLitvinenko. En 2009, Steele quitte le MI6 pour fonder sa société, Orbis. « Passer du gouvernement au secteur privé n’était pas évident. Steele et Burrow (son associé) étaient seuls et leur succès ne dépendait que d’eux. Ils n’avaient plus de compétition interne. Les seules personnes qu’ils devaient satisfaire étaient leurs clients privés. La paie était considérablement meilleure ». Selon Steele, la récente coupe du Monde de football illustre bien cette nouvelle diplomatie de l’ombre. Poutine, qui soutenait à contrecœur la candidature de son pays pour l’organisation de la coupe du mondene s’y intéresse qu’au milieu de l’année 2010, réunissant un groupe d’oligarques auquel il aurait chargé de faire le nécessaire pour remporter le concours « y compris passer des accords personnels avec les jurés de la FIFA ». Nous connaissons la suite.

Après Litvinenko, la FIFA : le complot géant de l’élection de Trump. 

 

Lorsque Steele lance son enquête sur les liens entre le candidat Trump et la Russie, ses informateurs reviennent vers lui avec des éléments stupéfiants. « D’après ses sources, leur relation remontait à loin. Durant les cinq dernières années au moins, les services de renseignements russes avaient entretenu Trump ».Cette opération avait largement dépassé les attentes de Moscou : non-seulement Trump avait complètement retourné les débats politiques aux Etats-Unis- en semant le chaos et la confusion partout où il passait, obtenant au passage l’investiture de son parti- mais il risquait de devenir le futur président, ce qui offrait à Poutine bon nombre d’options intéressantes.

Publier et mourir : janvier 2017, bureau de Buzzfeed à New York. 

 

« Au début de l’année 2017, les allégations concernant Donald Trump et la Russie étaient le secret le moins bien gardé des médias et du monde politique. Quasiment tous les rédacteurs en chef et chroniqueurs avaient eu vent des accusations, parfois dans les moindres détails. Julian Borgerdu Guardian, le New York Times, Politico et d’autres avaient eu entre les mains une copie du dossier. Je connaissais son existence, mais je ne l’avais pas encore lu »,confesse Luke Harding. Les médias disposaient d’une matière sérieuse, plus solide que de simples allégations et c’est la chaine CNN qui ferait éclater la nouvelle, dix jours avant l’investiture de Trump. En guise de source, CNN désignait « plusieurs officiels américains ayant eu connaissance directe des faits ». Buzzfeeddécide alors de publier le rapport Steele dans son intégralité, puis dans un article connexe, le média explique avoir publié un document non vérifié « afin que les Américains se fassent leur propre opinion ». La réaction du président fraîchement élu ne s’est pas fait attendre. Le 11 janvier à 01h19, Trump a tweeté :« fausses informations : une vraie chasse aux sorcières politique ».

Washington-Moscou 2017- … et après ?

 

Finalement, l’élection de Donald Trump n’aura pas engendré le séisme tant redouté. « A la veille du premier anniversairede sa présidence, Trump n’avait pas accompli grand-chose. En fait, aucune prouesse ne venait en tête. Bien sûr, il avait fait du bruit : des tweets sur l’immigration et la réforme fiscale, des discours devant ses fidèles, et des insultes personnelles lancées au visage du dictateur nord-coréen Kim Jong-un »,mais rien qui ne contribue à rendre sa grandeur à l’Amérique, à restaurer ses valeurs en danger, ni rien qui puisse combler, voire réduire le fossé des inégalités raciales, culturelles et sociales. Dès le mois d’octobre 2017, les mises en examen tombent : « Les chefs d’accusations étaient édifiants. Il y en avait douze en tout, dont les suivants : complot contre les Etats-Unis, blanchiment d’argent, comptes en banque non déclarés et violation du Foreign Agent Registration Act ».Du rapport Steele à l’enquête Mueller, les preuves d’une collusion russo-américaine s’amassent chaque jour un plus, et pour Luke Harding, le cauchemar de Donald J. Trump ne fait que commencer.

Farid Gueham

Pour aller plus loin :

-       « Collusion, comment Poutine a fait élire Trump à la Maison Blanche », un récit haletant et à charge», lemonde.fr

-       « Etats-Unis : l’ancien directeur de campagne de Donald Trump à nouveau visé par l’enquête russe »lemonde.fr

-      « Brexit, Trump, Russie : pourquoi 2016 restera une année qui a changé la face du monde »,rtl.fr

-      Dossier :« Trump et la Russie »mediapart.fr

-      « Diplomatie. Elle seule sait ce que Trump a dit à Poutine », courrierinternational.com

-      « Christopher Steele, the Man Behind the Trump Dossier », newyorker.com

-      « Ingérence russe : l’enquête progresse »,lesechos.fr

 

Photo by Nikolay Vorobyev on Unsplash

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