Chroniques depuis l’œil du cyclone

20.03.2013Chroniques depuis l’œil du cyclone

François Baroin, Journal de crise, JC Lattès, Collection Essais et documents, novembre 2012, 220 pages, 18.00 €

Pour qui souhaite comprendre les transformations brutales que nous vivons actuellement, ce Journal de crise constitue un document  essentiel. Tour à tour ministre du Budget et de l’Economie de Nicolas Sarkozy, François Baroin fut entre 2010 et 2012 propulsé aux avant-postes de l’économie européenne, dont les convulsions et leurs répliques faillirent plusieurs fois nous projeter dans l’abîme. Issu de notes prises au jour le jour, le texte de l’ancien ministre nous plonge dans la vie quotidienne hallucinante qui fut la sienne pendant ces mois où les marchés financiers faisaient trembler l’Europe sur ses fondations.

Un ministre dans la tempête

Au fil des pages, ce récit écrit à la première personne dépasse en invraisemblance les intrigues des thrillers politiques les plus imaginatifs.

Tout commence en mars 2010. Au lendemain de l’effondrement de l’UMP aux régionales, Nicolas Sarkozy doit remanier son gouvernement. En difficulté, le président souhaite rassembler derrière lui la « famille » de la droite républicaine en vue des échéances de 2012. Baroin, l’éternel chiraquien, est intégré à la nouvelle équipe.

A sa grande surprise, l’édile de Troyes se voit confier l’un des portefeuilles les plus sensibles du gouvernement : le Budget. Notre déficit, à cette date, dépasse 8% du PIB… La conduite de nos finances publiques relève alors de la haute voltige.

A cette charge déjà pesante, s’ajoute quelques mois plus tard la mission de porte-parole du gouvernement. C’est là un deuxième cadeau empoisonné : journalistes économiques et marchés guettent le moindre signe de défaillance de l’économie française, le moindre mot de travers de ses dirigeants. Baroin doit jouer les funambules : il lui faut convaincre l’opinion et les parlementaires de l’urgence du désendettement tout en rassurant les marchés quant à la solidité de nos finances publiques. Sur cette ligne de crête étroite, le moindre dérapage verbal peut coûter cher.

Quand la réalité dépasse la fiction

Mais le plus périlleux reste à venir. En juin 2011, par un invraisemblable jeu de domino, la chute de DSK propulse Christine Lagarde au FMI et Baroin à l’Economie. Le ministre représente dès lors la France dans les négociations européennes, dont l’enjeu n’est autre que le sauvetage de la zone euro.

A cette date, un spectre (très concret celui-là) hante l’Europe : l’effondrement de la Grèce, qui menace de conduire à la dislocation de l’Union monétaire. Les plans d’aide à Athènes se succèdent, sans rassurer les marchés. Deux scènes du Journal, datés de novembre 2011, exposent les enjeux et le dénouement de cette crise dans la crise.

Le soir où l’euro a failli disparaître

La première scène se déroule dans le secret du bureau du ministre à Bercy. François Baroin et ses conseillers travaillent sur l’hypothèse alors plausible de la sortie de la Grèce de la zone euro. Les banques et assurances françaises détiennent alors pour 52 milliards de dette hellénique : l’ensemble de notre système financier et les économies des Français sont directement menacés.

Ce sombre scénario ne s’arrête pas là : un éventuel éclatement de la zone euro est discuté dans le bureau du ministre qui envisage alors avec son cabinet l’impression et la mise en circulation d’une monnaie frappée en francs. Si les adversaires de la monnaie unique regretteront qu’une telle hypothèse ne se soit pas réalisée, l’ancien ministre en détaille les conséquences désastreuses pour les Français en termes de pouvoir d’achat.

Morts politiques en direct

Un second épisode, tout aussi dramatique, se déroule quelques jours plus tard dans les coulisses du G20 de Cannes. Une discussion informelle place Papandréou et Berlusconi, dont les deux pays sollicitent l’aide de l’Europe et du FMI, face à leurs bailleurs Sarkozy, Merkel et Obama. Les dirigeants grec et italien refusent alors les réformes structurelles qui sont exigées en contrepartie du plan de sauvetage, dont elles sont pourtant la condition de réussite. Et pour cause : Papandréou comme Berlusconi savent qu’elles signeraient leur arrêt de mort politique.

En face d’eux, la France, l’Allemagne et les États-Unis ne transigent pas : il en va de la survie de l’économie européenne dans son ensemble. Ils finissent par l’emporter : l’Italie et la Grèce cèdent ; l’euro est sauvé, au prix du sacrifice des deux dirigeants.

Ces deux épisodes résument à eux seuls les périls charriés par la crise de l’euro : panique bancaire, retour au franc, chute des gouvernements. Si certains ont été évités de justesse, d’autres se sont hélas concrétisés.

La crise comme vous ne l’avez jamais vécue

Ancien journaliste à Europe 1, François Baroin est un homme de mots qui, au retour de sa plongée en apnée dans un océan déchaîné de données macro-économiques alarmantes, parvient à en restituer le sens et la dimension dramatique. Son récit est servi par un style nerveux, haché comme à l’époque la courbe de notre taux d’intérêt ; sa trame est déstructurée à l’image d’un monde qui, dans sa frénésie, échappe à toute cohérence.

C’est là l’un des grands mérites de l’ouvrage : rendre palpable, incarnée la crise de l’euro, dont il est difficile de mesurer la gravité à l’aune des quelques indices chiffrés que nous livre la presse économique. Aussi, ce Journal de crise comporte des vertus hautement pédagogiques : mieux qu’aucun cours d’économie, il expose les mécanismes pervers qui, de la panique bancaire liée aux subprimes, au sauvetage in extremis de la Grèce en passant par la chute de Lehman Brothers, ont menacé plusieurs fois la survie de la monnaie unique.

Un regard humain sur des réalités implacables

En personnalisant son récit, Baroin rend à notre vie économique et politique sa part d’humanité. Sous sa plume, le G20, Bruxelles, Bercy et le Parlement ne sont plus ces entités froides et anonymes dont les décisions tombent comme des oukases mais des lieux où des hommes en proie au doute et à l’angoisse, se battent pour épargner le pire à leurs peuples.

En quelques lignes, l’auteur esquisse avec habileté le portrait des personnages qui ont conduit le destin du monde occidental : l’impétueux Sarkozy, l’inflexible Merkel, le flegmatique Obama y apparaissent avec une vérité inédite. Les passages les plus justes et les plus émouvants concernent la vie parlementaire, que Baroin connaît par cœur et qui est selon lui le « théâtre vrai de la politique ».

Un gaulliste social face à la mondialisation

En-deçà du récit trépidant de ces jours de crise, se dessine une vision originale de la mondialisation, celle d’un gaullisme social actualisé. Loin d’être un fédéraliste béat ou un partisan du laissez-faire issu d’un libéralisme mal compris, Baroin défend la préservation de la souveraineté et du modèle social français. Or, selon lui, la France est capable de les faire vivre dans l’Europe et dans la mondialisation, contrairement à ce que clament les faux amis de la nation.

En réalité, c’est le surendettement qui menace notre souveraineté en nous mettant dans la main des marchés et c’est notre manque de compétitivité qui, en anesthésiant la croissance, compromet le financement de notre protection sociale. Davantage, l’action concertée des Etats au niveau européen, loin de leur ôter leur puissance, est à même de la renforcer, si tant est que chaque pays membre en montre le désir.

Alexis Benoist

Crédit photo: Flickr, Fondapol – Fondation pour l’innovation politique

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