Cheval de Troie du Kremlin ou réelle volonté d’intégration ? – Destin des minorités russophones dans les « pays baltes »

Alors que les trois pays baltes peuvent être considérés comme des modèles d’intégration dans les structures euro-atlantiques au début du XXIème siècle, ce désir d’Occident s’est fait au détriment de la grosse minorité russophone. Quelle place pour cette communauté aujourd’hui, véritable trait d’union culturel entre la Russie et l’Union Européenne ?

La Lituanie, la Lettonie et l’Estonie sont des pays méconnus mais ayant une histoire post-communiste bien particulière. Ce sont en effet les trois seules anciennes républiques soviétiques à avoir rejoint l’OTAN et l’UE en 2004. Ce sont également des États très intégrés au sein de l’Union, membre de l’espace Schengen et de la zone euro par exemple. Le niveau de vie y est incomparablement plus élevé qu’en Russie, en Biélorussie ou en Ukraine. Pourtant, tout n’a pas été rose dans la transition économique et sociale des années 90. La libéralisation de l’économie a été très violente et est en partie responsable des effets de la crise financière de 2008 dans ces pays. Le principal défi des sociétés baltes (en particulier lettone et estonienne) est néanmoins l’intégration des russophones baltes, restés dans ces pays après la disparition de l’URSS. Quelles aspirations pour ses ressortissants, dans un espace géopolitique, économique et identitaire des plus complexes ?

Une minorité toujours délaissée dans l’espace complexe des pays baltes

L’intégration européenne comme avenir, l’intégration russe comme souvenir. Voici comment on pourrait résumer la volonté des trois pays baltes d’intégrer l’ensemble politique, économique et culturel de l’Europe dite « occidentale » (en opposition à l’Europe d’influence russe). Après leur indépendance en 1991, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie ont tout fait pour intégrer les structures euro-atlantiques le plus rapidement possible. L’objectif des trois États était clair : protéger l’identité nationale opprimée sous le régime soviétique. Cependant, en Europe centrale et orientale, l’appartenance à une nation se fait par rapport à la langue parlée et donc à la culture (la conception allemande de la nation), et non par la volonté d’appartenir à une nation politique (la conception française). Après 1991, les russophones sont devenus « étrangers dans leur propre pays ». Les politiques d’exclusion se sont multipliées, surtout en Lettonie, où 700 000 nepilsoņi (non-citoyens) russophones se sont retrouvés privés de nationalité et d’une partie de leurs droits. En 2015, ils étaient encore 250 000, soit 12% de la population lettone. La même année en Estonie, il y avait encore 85 000 Est määratlemata kodakondsusega Isik (« personnes de nationalité indéterminée »), russophones pour la plupart. La Lituanie est bien moins concernée, la minorité russophone ne représentant que 5% de la population.

Ce problème d’intégration et de reconnaissance de l’identité se double d’une dimension économique, les russophones étant majoritaire dans la région de Narva (en Estonie) et de Latgalie (en Lettonie), des régions touchées par la désindustrialisation et le chômage (même si la majorité des russophones baltes vivent en ville, comme à Riga). Cette situation peut s’avérer être une bombe à retardement, d’autant plus que le Kremlin lorgne sur les minorités russophones hors de la Russie.

De la complexité d’analyser les Russophones des pays baltes

Alors les Russophones vont-ils céder aux sirènes irrédentistes de Moscou ? Seront-ils le cheval de Troie du Kremlin en cas de guerre hybride ? C’est évidemment bien plus compliqué que cela, on ne saurait faire des Russophones une communauté socioéconomique homogène. Par ailleurs, chaque pays balte procède très différemment pour les intégrer. 

L’âge est le premier facteur de différenciation. La génération née après 1991 est bien plus intégrée que les générations précédentes, souvent nées en RSS de Russie. Ces citadins pour la plupart ont une conception inclusive de l’identité : ils se sentent culturellement russe, mais considèrent l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie comme leur patrie. Parallèlement, les plus mobiles d’entre eux se considèrent aussi européens. La catégorie socioéconomique est également à prendre en compte : les personnes au chômage, aux faibles revenus ou vivant à la campagne se sentent moins intégrées. Elles sont de ce fait plus sensibles à la propagande de certains médias d’État russes. La solution à ce problème d’intégration ne peut venir que des pays baltes eux-mêmes, il ne viendra pas de la Russie : l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie doivent offrir l’opportunité aux russophones d’être pleinement intégrés à la société nationale. La distinction entre nationalité et citoyenneté, en vigueur notamment en Lettonie, ne facilite pas l’intégration. Pour autant, des progrès réels ont été réalisés depuis la fin des années 90, ce qui incite à relativiser le « problème russophone » dans ces pays et empêche de comparer la situation avec la Crimée.

Théo Boucart

Pour aller plus loin

- Euractiv : The new generation of Baltic Russian speakers (https://www.euractiv.com/section/europe-s-east/opinion/the-new-generation-of-baltic-russian-speakers/)

- Estonian world : Experts: Estonia has successfully integrated nearly 90% of its ethnic Russians (http://estonianworld.com/security/experts-estonia-successfully-integrated-nearly-90-ethnic-russians/)

- Marina Best (University of Victoria) : The ethnic Russian minority : a problematic issue in the Baltic states (https://journals.uvic.ca/index.php/verges/article/viewFile/11634/3698)

Photo by Ruslan Valeev on Unsplash

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