C’est la fin du contrôle du Parlement européen par le duopole PPE-PSE

Le directeur de la Fondation pour l’innovation politique estime, dans une tribune au « Monde », que la poussée des Verts et des centristes est favorable à l’intégration européenne, même si la menace que constitue la droite populiste n’est pas totalement écartée.

 

Tribune. Les résultats des élections européennes témoignent des profonds mouvements de recomposition politique à l’œuvre sur le Vieux Continent. La participation retrouve les niveaux antérieurs à l’introduction de l’euro et à l’élargissement de 2004. Le scrutin de 2019 confirme l’européanisation des comportements politiques. Cette hausse se traduit par une nouvelle érosion de l’influence des deux grands groupes européens. Au pouvoir depuis 1979, ils n’ont pas su répondre aux préoccupations des Européens, ni même les prendre en considération, sinon de manière purement rhétorique.

Depuis un quart de siècle, les Européens s’interrogent sur les conséquences de la globalisation qui dilate les défis et rétrécit les Etats. Si elle n’est pas le propre des Européens, cette réalité est inévitablement plus problématique lorsque le doute sur l’efficacité de la puissance publique entraîne un doute sur le pouvoir de la souveraineté populaire. De même, le vieillissement démographique engendre des inquiétudes sur la soutenabilité de modèles sociaux qui sont l’un des piliers de la démocratie européenne, tandis que les phénomènes migratoires, principalement issus de pays musulmans, produisent des tensions interculturelles qui alimentent l’idée d’une menace pesant sur la liberté de conscience, la liberté d’opinion, la séparation du politique et du religieux, la tolérance, l’égalité entre les hommes et les femmes ou la liberté sexuelle, qui sont précisément les valeurs communes déclarées constitutives d’une identité européenne.

Les cartes rebattues

La conséquence est une nouvelle poussée populiste. Il ne faut cependant pas manquer d’observer que ce groupe (ENL) ne représentera que 7,7 % des eurodéputés. De plus, les profondes divergences de vues et d’intérêts qui traversent ce groupe limiteront son efficacité. Les groupes dont on pourrait le rapprocher, l’ELDD (7,5 %) et l’ECR (7,7 %), le tiennent à distance. Ce n’est pas donc le grand fracas annoncé par Steve Bannon, Marine Le Pen et Matteo Salvini. Mais cela ne doit pas donner à penser que la menace est passée ou qu’elle a été exagérée. La poussée populiste de 2019 est réelle et elle s’inscrit dans le sillage de celles enregistrées en 2009 et 2014.

Cette nouvelle progression, combinée avec la montée en puissance de formations politiques nouvelles dans le jeu européen, comme La République en marche, et les progrès des écologistes, précipite le déclin de la coalition PPE-PSE, qui aura dominé le Parlement européen depuis 1979. Ces élections mettent un terme au contrôle du Parlement européen par ce duopole historique. Le recul frappant les sociaux-démocrates (SD) n’épargne aucunement la droite (PPE). En l’absence de la grande coalition, ces deux groupes vont devoir imaginer et bâtir des combinaisons alternatives, sachant qu’aucun des deux ne pourra construire une coalition sans l’accord de l’autre, et que cet accord obtenu ne suffira pas à former une majorité. Cette configuration marque un tournant historique. Elle pourrait constituer une solution pour les groupes favorables à l’Union européenne (PPE, PSE, ALDE et Verts-ALE). Ils représenteront les deux tiers (67 %) des députés, sans doute plus sans les Britanniques.
En Europe, l’avenir de la droite n’est donc pas dans un rapprochement avec les populistes, mais dans la construction d’un bloc central où, à la fois incontournable et insuffisante, elle contribuerait à la prise en charge de préoccupations devenues lancinantes et qu’il serait déraisonnable de laisser plus longtemps en monopole aux populistes : la défense de la puissance économique, la protection des frontières, la promotion des valeurs communes, la régulation de l’immigration, au sein d’un bloc portant l’idée d’une Europe ambitieuse qui protège et prolonge le style de vie des Européens et leur assure la possibilité de choisir leur destin au XXIe siècle.

Promouvoir l’Europe des valeurs communes

Le nouveau recul du duopole PPE-PSE montre que la cogestion ne suffit plus. Les Européens attendent une nouvelle étape dans la vie de l’UE. Les élections de 2019 peuvent jeter les bases d’un nouveau compromis historique. La possibilité d’un tel compromis dépendra de la capacité à répondre favorablement à la majorité des Européens qui espèrent une puissance publique forte parce qu’efficace, pour lesquels l’Union est la dimension pertinente de l’action publique aujourd’hui, à l’opposé de ceux qui rêvent d’un pouvoir qui serait fort parce qu’autoritaire, et dont le repli national assurerait l’accomplissement. Si l’on veut tenir éloignée l’Europe des nations identitaires, il faut promouvoir l’Europe des valeurs communes. A égale distance du fédéralisme et du séparatisme, ce compromis reposerait sur la volonté d’instaurer une nouvelle puissance publique, supplémentaire et complémentaire, en mesure d’aider les Etats à réaliser les volontés démocratiquement exprimées.

C’est dire que cela dépendra de la capacité à régler la question des frontières, au profit des frontières communes, loin d’un retour aux frontières nationales, qui est l’idée des populistes, mais tout aussi loin du désintérêt désinvolte et coupable pour les limites qui a trop souvent caractérisé nos gouvernants, comme si les peuples d’Europe pouvaient accepter d’aller dans la globalisation tumultueuse sans aucune frontière, nationale ou européenne. La poussée des populistes et la recomposition des forces politiques européennes au profit des formations porteuses d’une idée ambitieuse de l’Europe, ALDE et Verts-ALE, doivent conduire à une affirmation inédite des frontières européennes, des frontières reconnues, défendues, circonscrivant avec l’ostentation et la puissance nécessaires ce territoire où vit cette fraction de l’humanité que l’on appelle les Européens, cette partie du monde que l’on nomme l’Union européenne, une cité politique libre, éminemment singulière, la première dans l’histoire, et la seule encore, à s’être dotée d’une assemblée représentative transnationale, élue au suffrage universel.

Dominique Reynié est professeur à Sciences Po et directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol). Il a dirigé l’étude « Démocraties sous tension − une enquête planétaire », publiée sur Fondapol.org

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