Bienvenue dans le pire des mondes : le triomphe du soft totalitarisme.

« Jour après jour, mois après mois, le monde devient progressivement totalitaire. Nos sociétés, que l’on croyait démocratiques, le sont de moins en moins. Elles basculent insensiblement dans un totalitarisme mou, dans un soft totalitarisme. Quel est ce système ? Grâce à la technologie, grâce au contrôle des flux financiers et commerciaux, quelques dizaines de multinationales – la plupart américaines – entendent organiser, orienter, régenter notre vie quotidienne. Pour le meilleur et pour le pire ». 

 

Rassemblement de journalistes et de citoyens soucieux de faire entendre un discours plus libre sur les enjeux de souveraineté et de lutte contre l’aliénation économique et culturelle, le Comité Orwell, sous la direction de Natacha Polony, propose l’interprétation d’un ressenti, un phénomène qui, sans dire son nom, nous laisse penser que nous ne sommes plus tout à fait dans des régimes que nous pouvons qualifier de démocratiques. Un décalage donc, entre le discours officiel qui présente nos démocraties comme des parangons de justice, d’égalité et de transparence. Mais paradoxalement, les taux de participation aux différentes élections déclinent toujours et les partis populistes retrouvent la vigueur des heures les plus sombres de l’histoire. Cette inquiétude serait un épiphénomène à la marge, rien d’inquiétant. « Ce ne sont donc pas quelques ingrats qui refusent d’apprécier les avancées d’une économie globale, financiarisée, numérisée, et qui ne comprennent pas qu’elle n’a plus besoin de politique pour tourner toute seule qui vont enrayer la marche de l’histoire ». Une nouvelle menace planerait sur nos démocraties : l’alliance des marchés financiers et des nouvelles technologies, virtuelles planétaires, détachées des territoires et par conséquent, hors de portée des Etats et des volontés populaires.

 

De l’économie globale à l’emprise totale. 

 

Juin 1991 à Baden Baden, David Rockfeller ouvre la session d’une assemblée du groupe Bilderberg qu’il a fondé. L’événement rassemble banquiers, hommes d’affaires, politiques, pour la plupart anglo-saxons, venu débattre d’un sujet de premier ordre, que l’homme d’affaire formulera beaucoup plus directement, huit ans plus tard, dans le magasine Newsweek « quelque chose doit remplacer les gouvernements et le pouvoir privé me semble être l’identité adéquate pour le faire ». Les multinationales n’ont pas attendu sagement leur tour, pour étendre leur influence et leur pouvoir. Rapidement, le président Obama réalise que tout leader du monde libre qu’il soit, ses appels à plus de citoyenneté, plus de discipline fiscale, n’ont que peu de portée, face à la force de frappe des lobbies. « Steve Jobs était un génie, mais son sens civique était particulier. Il détestait, comme ses collègues de la Silicon Valley, l’Etat et les taxes. L’entreprise n’avait jamais distribué de dividendes, préférant jouer sur la plus-value de ses actions ». Et les groupes de pression sont encore plus puissant lorsqu’il est question de commerce international. Car depuis la crise de 2008, les entreprises chinoises et russes ne respectent plus les règles fixées par Washington. Le marché chinois donnera la priorité aux entreprises locales et du côté de Vladimir Poutine, on n’entend pas céder aux sirènes du néolibéralisme. Des conceptions bien opposées de la notion de souveraineté.

 

 

Le modèle californien : du capitalisme financier au capitalisme numérique. 

 

« Pour tenter de sortir de l’impasse, trouver un nouveau souffle, le système mise sur les accords de libre échange, mais aussi et surtout sur le numérique et les entreprises du « septième continent », incarnées par les GAFA auxquels il faut ajouter Microsoft. Ce sont les nouveaux maîtres du monde, ou du moins, ils aspirent à l’être ». Et sur bien des points, le capitalisme numérique, inspiré de ce qu’on appelle le modèle californien, représente les mêmes caractéristiques que le capitalisme financier. L’un des chantres de cette nouvelle doctrine n’est autre que le petit-fils de Milton Friedman, Patri Friedman, pour qui « le gouvernement est une industrie inefficace et la démocratie inadaptée ». Et si la technologie, au lieu d’être un outil et un moyen, au service du développement de l’économie et de l’amélioration de nos vies, soit une fin en soi, mieux encore, une philosophie ? Car l’économie numérique, produit de l’alliance entre l’informatique et les réseaux de télécommunications, est une étape majeure, une nouvelle phase dans la production de biens et de services. Une révolution, qui n’épargne aucun des aspects de nos existences. Une troisième révolution industrielle, qui a pour matière première, non plus l’électricité ou le pétrole, mais les données. « Les chiffres donnent le tournis. En 2020, on traitera par an 40 zettabytes (zettaoctets) = 1 millier de milliards de milliards de bytes (octets) d’informations, c’est à dire plus qu’il n’y a de grains de sable sur toute la planète. On doublera en 2021… et ce n’est que le début ». Car les GAFA gèrent 80% des informations numériques de l’humanité. 13 serveurs gèrent les noms de domaines à l’échelle mondiale, 9 d’entre eux sont américains. Et le poids des GAFA progresse à une telle vitesse, que combat semble perdu d’avance. Aux Etats-Unis, les pouvoirs financier ou politique, n’envisagent pas une seule seconde d’aller à leur encontre. Et ce qui reste du pouvoir politique a bien intégré l’importance de cette nouvelle collaboration. « Ces géants du web sont assis sur des montagnes de cash, localisées dans les paradis fiscaux. Cela leur permet de faire une razzia sur toutes les startups qui peuvent les intéresser. Chaque jour, on annonce un nouveau rachat. Tous les secteurs d’activité sont concernés : l’intelligence artificielle bien sûr, les drone, l’éducation, la médecine ».

 

L’ubérisation est une paupérisation. 

 

« Ces emplois ne reviendront jamais ». Ce fut la réponse de Steve Jobs à Barack Obama qui demandait le rapatriement d’emplois manufacturiers aux Etats-Unis. Aussi lapidaire soit-elle, la réponse était portée par une honnêteté tranchante, puisque ces emplois qui jouissent d’une faible réglementation et de coûts minimes, n’existeront plus demain. Les robots seront non seulement dans les chaines de production, mais aussi dans les laboratoires. « Le robot de demain ne se contentera pas d’effectuer une tâche répétitive même complexe, il s’adaptera. Mieux même, il participera à l’amélioration de ses performances ». Il est pour l’heure difficile de chiffrer avec précision les pertes d’emplois liées à cette troisième phase d’automatisation de la production, mais son incidence n’en sera pas moins ravageuse. L’ubérisation du monde, c’est en fait la mise en concurrence totale de chacun par tous. Le numérique, avant de fixer les règles du nouveau monde, devait donc pulvériser celles de l’ancien. « Qu’à cela ne tienne. Les idéologues du numérique ont une réponse : l’économie collaborative, l’auto-entrepreneuriat, le partage. L’auto-entrepreneuriat est au XXI siècle que ce l’artisanat, les indépendants étaient au XXe ». GAFAM, NATU, les nouveaux maîtres du jeu économique devront à termes respecter les différentes identités d’un monde qui, tout globalisé qu’il soit, n’en reste pas moins multipolaires, au risque se heurter à un mur : une prise de conscience, une révolte même, celle du consommateur et des corps intermédiaires qui refusent la lente dérive vers le soft totalitarisme.

Farid Gueham

Pour aller plus loin :

-       « Le capitalisme numérique réinvente le XIXe siècle »alternatives-economiques.fr

-       « Les deux critiques du capitalisme numérique »HAL.archives-ouvertes.fr

-       « Big data, GAFA : nos données numériques nous appartiennent-elles ? », april.fr

-       « Pour l’OCDE, les 47% d’emplois menacés par le numérique sont très surestim