Biélorussie, République parlementaire ou « dernière dictature d’Europe » ?

2262978694_7db784efc6Frontalier de la Pologne et de deux États baltes, le régime de Loukachenko contraste avec l’image d’une Europe démocratique et respectueuse des droits de l’Homme.

Le choix d’une voie singulière

Ancien membre de l’URSS, la Biélorussie aurait pu suivre un chemin similaire à celui emprunté par d’autres entités fédérées de l’État soviétique (Estonie, Lettonie, Arménie…) en adhérant au Conseil de l’Europe et en amorçant une transition vers un État attaché aux droits de l’homme et au pluralisme politique. Déposée en 1993, sa candidature ne reçut en fait jamais de réponse favorable, en raison des entorses à la démocratie et au respect des droits fondamentaux dont le pays était (et est toujours) coutumier.

L’histoire avait pourtant commencé comme celle de beaucoup d’autres États d’Europe centrale et orientale après la dislocation de l’URSS : au début des années 1990, la Biélorussie avait déclaré son indépendance, puis intégré la Communauté des États indépendants (CEI). C’est à ce moment-là que son destin diverge de celui de ses voisins : en 1994, le Belarus adopte une Constitution et élit son premier président, Alexandre Loukachenko, qui sera dès lors (il a été réélu en 2001, 2006, puis 2010) à la tête d’un pays classé 168e sur 179 concernant le respect de  la liberté de la Presse (Reporters sans frontières).

Autoritarisme et nostalgie communiste aux portes de l’UE

En 2005, dans une lettre ouverte qu’il cosigne avec12 autres personnalités, Vaclav Havel, ancien président de la République tchèque, dénonce : « Ce pays de dix millions d’habitants est soumis depuis 11 ans à Alexandre Loukachenko pour qui gouverner est synonyme de violations répétées des droits fondamentaux de l’homme et du citoyen, d’enlèvements et d’emprisonnements de ses opposants et des journalistes et de duperies à l’égard de ses compatriotes qu’il trompe par le biais de médias manipulés.».

Corruption, nomination directe des gouverneurs locaux et emprisonnement d’opposants politiques (Ales Bialiatski, président du Centre des droits de l’homme Viasna et vice-président de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme, est retenu depuis un an dans la colonie pénitentiaire de Bobrouisk) sont quelques-uns des traits caractéristiques de ce régime. Les services secrets biélorusses ont d’ailleurs conservé le nom de KGB, et l’actuel drapeau national reprend couleurs et motifs du drapeau qui était utilisé quand la Biélorussie était encore dans l’Union soviétique (le marteau et la faucille en ayant tout de même été retirés).

À ce titre, la Biélorussie fait figure d’exception en Europe. D’après Matsuzato Kimitaka (A populist island in an ocean of clan politics: the Lukashenka regime as an exception among CIS countries?,2004, Europe-Asia Studies), même dans des pays dont les caractéristiques démocratiques sont très incomplètes, comme le Kazakhstan ou l’Ukraine, il existe une forme de débat public via une compétition interne entre les membres de l’élite politique. Il n’en est rien en Biélorussie, dont le système politique est fondé la rencontre directe d’un leader unique et d’un peuple décrit par son président comme indivisible (le pluralisme politique étant présenté comme un moyen de division de la Société).

L’impatience européenne à son acmé : la stratégie du bâton et de la carotte

Malgré les liens économiques qui l’unissent à l’UE (le montant total des échanges entre l’Union et la Biélorussie avoisinait en 2010 les 17 milliards de dollars,** l’Union étant le second partenaire économique de la Biélorussie grâce à la vente de  pétrole notamment) et sa proximité géographique avec elle (l’Union et la Biélorussie partagent une frontière de près de 1250 kilomètres), Loukachenko entend garder une autonomie (et donc une liberté d’action  interne) maximale, sur la base du leitmotiv « ni Ouest, ni Est ».

Face à un tel entêtement,  les instances internationales alternent sanctions, encouragements (lors de la libération de l’opposant Andreï Sannikov en avril 2012, par exemple), et mises en garde (à l’été 2012, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a mandaté par le biais d’une résolution un rapporteur spécial sur la situation des droits de l’Homme dans le pays, comme Il l’avait fait par le passé pour l’Iran ou la Birmanie). Les organisations internationales s’accordent sur la dénonciation des méthodes du régime et sur la prise de sanctions immédiates. Ainsi, l’OSCE évoquait en 2010 un dépouillement électoral «imparfait» et un scrutin « loin des principes démocratiques », tandis que l’Union européenne bloquait désormais pour Loukachenko et 157 de ses associés l’obtention du visa européen.

En revanche, concernant la stratégie à adopter à long terme, les Etats européens peinent à trouver un compromis, comme souvent en matière de politique internationale : si certains privilégient une approche diplomatique « en douceur », d’autres comme la Lituanie ou la Pologne ont  adopté une position plus ferme en édictant des sanctions contre les membres de l’élite politique biélorusse.

Les initiatives individuelles, qui prennent moins en compte les obligations de la Realpolitik, peuvent également se révéler fructueuses. Ce fut le cas de celle portée par les parlementaires européens Janusz Onyszkiewicz et Bogdan Klich, et qui prévoyait la mise en place de programmes de radio et de TV non censurés diffusés depuis les pays voisins. Le 24 août 2005, soit deux jours après que Vaclav Havel relaye publiquement cette proposition, l’Union européenne avait annoncé qu’elle apporterait son soutien financier à la création d’une station de radio pro-démocratique en Biélorussie. Trois jours avant sa mort, l’homme politique tchèque avait également envoyé un courrier à Ales Bialiatski, l’exhortant au courage et prenant l’histoire de son propre pays pour preuve qu’en matière de démocratie, tous les espoirs étaient encore permis.

Une autre action personnelle, sur le plan juridique cette fois, est celle un cabinet d’avocats britannique, H20 Law, qui a décidé en 2011 de venir en aide aux familles des opposants au régime en lançant une procédure civile et pénale contre le président biélorusse.

Loukachenko, et après ?

Que se passera-t-il à la disparition de l’homme fort du régime ? De nombreuses possibilités sont envisageables, d’une Biélorussie fonctionnellement intégrée à son voisin Russe (un projet d’union confédérale avait été lancé en 1997)  à  une demande d’adhésion à l’Union européenne. D’après Emerson et Noutcheva ***, dans la seconde hypothèse, les cas de la Pologne et des Etats baltes pourraient fournir d’excellents modèles.

Marie-Eva Bernard.

Crédit photo : Darriuss Royce

*Wilson, Andrew Belarus: The Last European Dictatorship, Yale University Press, 2011

**trade.ec.europa.eu

*** “Europeanisation as a Gravity Model of Democratisation”. CEPS Working Documents No. 214, 1 November 2004

Il y a un commentaire

  1. Dzilis37

    Puis-je vous faire remarquer que la Biélorussie est un Etat qui n’existe plus depuis Septembre 1991, date à laquelle l’Etat a précisé à l’ONU que son nom en Français était désormais République de Bélarus (avec donc un accent aigu en Français). Ceci afin de bien marquer la rupture avec la République soviétique de Biélorussie.

    Continue-t-on à appeler Saint-Pétersbourg Léningrad ? Alors pourquoi, 21 ans après, continuer à appeler le Bélarus Biélorussie ?

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