Art et numérique, une alliance d’éternité

Anchieta_Pelourinho_CyarkArt et numérique, une alliance d’éternité

Par Farid Gueham

Notre patrimoine culturel est aussi précieux que fragile. Le préserver des catastrophes naturelles et humaines est donc un enjeu majeur. De la Grande Muraille de Chine, en passant par la cité engloutie de Pompéi ou le Taj Mahal, ces trésors du patrimoine mondial de l’humanité racontent notre histoire, vestiges des civilisations passées. Ce patrimoine est aujourd’hui en péril et la numérisation permet de sauvegarder virtuellement ces chefs-d’œuvre dans l’hypothèse où ils viendraient à disparaître.

La numérisation, comment ça marche ? Quelles perspectives nous offre-t-elle ?

Surprenant : c’est peut-être du nouveau monde que viendra le salut des vestiges du passé. Le pionner de la numérisation d’œuvres d’art vit à San Francisco. Ben Kacyra est le fondateur de la société « Cy Ark ». Il est l’inventeur d’un laser portable dont l’ancêtre était utilisé par les architectes pour numériser les bâtiments et produire des maquettes 3D. Comme bien souvent, d’un traumatisme germe une idée géniale : Ben Kacyra se souvient encore de la destruction des Bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan par les talibans, en 2001, « c’était vraiment des monuments incroyables, des statues de 55 mètres de haut. En une seconde, il ne restait plus rien. Et malheureusement, il n’y avait aucune donnée détaillée sur ces monuments ».

Ce massacre culturel marque la naissance de la fondation Cy Ark. Ben Kacyra propose alors de numériser des centaines de monuments à travers le monde, pour conserver la trace de chefsd’œuvre dont certains sont particulièrement menacés. Les deux dangers principaux qui planent sur ces œuvres ? D’abord les catastrophes naturelles, les inondations ou les tremblements de terre. La seconde menace, c’est l’homme, les guerres et les destructions volontaires comme dans le cas des bouddhas d’Afghanistan. Et des exemples de destructions arbitraires, Ben Kacyra n’en manque pas. En Occident aussi, les ouvrages doivent être protégés et l’un des monuments en cours de numérisation est le « Lincoln Memorial » de Washington DC érigé en 1922. Le laser mis au point par Cy Ark permet de collecter des données sur 360° en émettant un rayon qui vient frapper le monument à numériser pour collecter des milliers de points par seconde, avec une précision aux 2 millimètres près. Des essaims de points permettent alors de représenter le monument en 3D. La technologie laser est une méthode non tactile. Pas de contact avec le monument et pas de risque d’endommager la structure de l’œuvre. Pour le Lincoln Memorial, 12 milliards de points sont générés par le scanner. Les images seront ensuite recomposées par ordinateur et archivées. « Cy Ark » est aussi l’acronyme pour cyber- archives. Près de 120 sites ont déjà été sauvegardés à travers le monde et stockés dans une mine à 60 mètres de profondeur en Pennsylvanie.

Les sites sont sélectionnés en fonctions de leur importance patrimoniale et des risques qui les menacent. A travers les 120 sites sélectionnés, la démarche a déjà fait la preuve de son utilité, comme en Ouganda où se trouvent les tombes des rois du Buganda à Kasubi. Datant de la fin du 19e siècle, le site représente un centre spirituel et religieux majeur de la région. Un an après avoir été scannées par les équipes de Cy Ark, les tombes furent détruites par un incendie. La numérisation permettra de les reconstruire à l’identique.

Mais la numérisation permet aussi de restaurer des œuvres d’art.

A Paris, le Musée de Louvre à lancé une restauration titanesque pour un montant global de 4 milliards d’euros dédiés à une statue emblématique : la célèbre Victoire de Samothrace datée du 3eme siècle av J.C. Ce trésor du patrimoine mondial est l’une des statues les plus connues au monde. Elle représente la déesse ailée de la victoire, sans tête, posée sur une prou de navire. La statue avait beaucoup souffert. Son socle était incomplet et de nombreux fragments étaient manquants. L’enjeu était donc de reconstituer le puzzle. Les conservateurs du Louvre se sont rendus sur place à Samothrace en Mer Egée, afin de numériser ces fragments interdits de sortie du territoire grec.

Les fragments numérisés en Grèce on été imprimés en France en 3D avec de la résine et moulés en plâtre. Cette numérisation permet aussi de développer les applications pédagogiques et ludiques pour le public comme un puzzle interactif. Archiver, rendre la connaissance accessible, restaurer, la démarche de numérisation est constamment au service du patrimoine, des scientifiques et du public.

Toujours plus précise, la numérisation va encore plus loin : elle peut aussi aider à recréer une œuvre d’art.

Au Pays-Bas, une expérience est actuellement en cours sur des tableaux de grands maîtres tels que Rembrandt ou Van Gogh. Les chercheurs en matériaux, en art et en archéologie à l’Université de Delft aux Pays-Bas ont réussi une prouesse : à l’aide de différents schémas et graphiques projetés sur les œuvres, les couleurs et les reliefs de la peinture apparaissent en trois dimensions. A la numérisation classique s’ajoute un relevé précis des couleurs, qui permet d’imprimer un Rembrandt en 3D. Cette imprimante, toujours au stade du prototype, projette un jet d’encre à base de polymères, comprenez de minuscules gouttelettes colorées qui deviennent solides lorsqu’elles sont exposées aux rayons UV. Du plastique mimant le relief et les nuances de la peinture. Dans le cas d’une œuvre trop délicate à transporter, la peinture 3D permettra de la dupliquer pour une exposition extérieure. Cette numérisation permet également d’aller aux origines de la peinture, de trouver les véritables couleurs, au-delà des restaurations et des couches successives.

Les parallèles ne manquent pas entre la démarche de création artistique et la numérisation. A l’instar du LAB inauguré par le Google Institute en novembre 2013, l’enjeu est aussi d’assouvir un désir d’éternité. Mieux préserver pour mieux transmettre, sans dissonance, entre émotion humaine et précision numérique.

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