Algérie : vers « Bouteflika 4 » ?


30.12.2013Algérie : vers « Bouteflika 4 » ?

Il est une élection qui, au printemps prochain, ne devrait pas passer inaperçue : l’Algérie, plus grand pays d’Afrique et trait d’union entre l’Europe et le Sahel, élira son nouveau président de la République en avril 2014. Après trois mandats successifs, près de quinze années de règne et une popularité toujours intacte, Abdelaziz Bouteflika devrait se représenter, et ce en dépit d’une santé plus que chancelante. La bataille pour la conquête du palais d’El Mouradia est l’occasion de décrypter l’Algérie d’aujourd’hui, aussi complexe que méconnue, et dont les enjeux nationaux irradient sur les continents africain et européen.

Un « printemps algérien » qui a tourné court

Sans avoir échappé à la fronde populaire, l’Algérie a indéniablement été épargnée par le vent de révolte qui a soufflé sur le monde arabe, déjouant ainsi les pronostics des observateurs. En effet, malgré de nombreux maux partagés avec ses voisins tunisien et égyptien, le pays de l’Émir Abdelkader a traversé les turbulences de la région sans convulsions révolutionnaires. Explications.

Entre le 7 et le 11 janvier 2011, l’Algérie a essuyé une semaine d’émeutes parties d’Alger avant d’essaimer sur l’ensemble des grandes villes du pays. Alors qu’en Tunisie et en Égypte la classe moyenne est descendue dans la rue en entonnant des slogans politiques, les émeutes algériennes n’ont été le fait que de jeunes hommes souvent mineurs qui, au lieu de s’en prendre aux institutions, ont ciblé bijouteries et magasins. Ces émeutes éparses, aux revendications essentiellement économiques et sociales, se sont ensuite muées en grèves touchant de nombreuses catégories de la population (étudiants, cheminots, enseignants, personnels de santé, etc.). Nonobstant cette forte poussée de fièvre, le mouvement de grogne populaire s’essouffla rapidement[1].

En effet, échaudées par près de quinze années de terrorisme, les autorités algériennes ont répondu promptement – et par des mesures fortes – aux soubresauts de la population : augmentation massive des salaires des fonctionnaires, maintien des subventions aux produits de grande consommation, déblocage de 20 milliards d’euros d’aide sociale, mise en place de prêts à 0% pour les jeunes entrepreneurs, levée de l’état d’urgence[2]… Autant de solutions palliatives qui sont, il est vrai, moins une réponse aux déficiences structurelles du pays qu’un « saupoudrage financier » destiné à circonscrire la contestation[3]. Cependant, elles ont permis de rassurer une classe moyenne algérienne aujourd’hui en plein essor et peu encline à réinvestir la rue depuis les révoltes de 1988, préfigurations d’une décennie noire qui fit plus de 200 000 morts.    

À l’origine de cette vague de contestations, au-delà de la simple contagion tunisienne et égyptienne, se trouve la conjonction de plusieurs facteurs conjoncturels et structurels. Au premier chef, la hausse des prix des produits de première nécessité jumelée à l’augmentation de la TVA ont incontestablement mis le feu aux poudres. Néanmoins, en toile de fond, l’Algérie souffre depuis plusieurs années de problèmes de précarité sociale et de pénurie de logements couplés à un taux de chômage endémique élevé, frappant notamment près d’un jeune sur quatre. Conséquence : l’Algérie se classe au deuxième rang – derrière l’Afghanistan – des pays d’origine des immigrants illégaux arrêtés dans l’espace Schengen en 2012 avec 10% du total[4].  

Un modèle économique à bout de souffle

Vu d’Europe, la situation macroéconomique algérienne a de quoi faire rougir. Depuis 2000, l’Algérie connaît en effet une croissance économique soutenue, dopée par une conjoncture pétrolière et gazière favorable. Ainsi, le PIB algérien a triplé entre 2002 et 2008 devenant de facto le plus élevé du Maghreb[5]. Son taux de croissance s’est établi en 2012 à 2,5%, après un pic à 6,8% en 2003, et le FMI table sur une hausse de 2,7% en 2013 puis 4% en 2014[6].

Parmi les autres indicateurs au vert, l’Algérie a enregistré un excédent commercial avoisinant les 27 milliards de dollars en 2012, après un record à 38 milliards en 2008 tiré par l’envolée des cours des hydrocarbures[7]. Cette aisance financière lui a permis d’accumuler d’importantes réserves de change – culminant à près de 200 milliards de dollars en 2012 – et d’opérer une réduction drastique de sa dette extérieure, estimée à seulement 2,2% du PIB[8]. Cette position macroéconomique confortable a autorisé le gouvernement algérien à mener une politique budgétaire expansionniste rythmée par trois vastes programmes quinquennaux d’investissements. Résultat : depuis 2000, près de 500 milliards de dollars d’argent public ont été injectés dans l’économie dans l’optique de soutenir l’investissement, moderniser les infrastructures nationales et répondre à la forte demande sociale[9].

Ce portrait laudateur masque néanmoins d’importants problèmes structurels et ne résiste pas au diagnostic – dressé à l’unisson – selon lequel le modèle économique algérien n’est pas viable à long terme. En cause : une hyper-dépendance à l’égard d’une manne pétrolière et gazière qui représente pas moins de 97% des exportations, près de 70% des recettes fiscales et 40% du PIB[10]. Dès lors, le corset de cette économie rentière a paralysé le reste de l’économie nationale : la part du secteur privé demeure embryonnaire et la croissance hors hydrocarbures, pourtant loin d’être atone[11], pâtit d’une trop grande mainmise des entreprises publiques. En plus d’une sphère privée anesthésiée et d’une économie insuffisamment diversifiée, l’Algérie est confrontée à un environnement des affaires dégradé, encalminé dans de fortes lourdeurs administratives. Et Abdelmalek Sellal, premier ministre algérien, de dénoncer « la dictature des bureaucrates », principal frein au développement de l’initiative privée[12] dans un pays classé au 152ème rang du rapport Doing Business de la Banque mondiale et seulement 20ème en Afrique[13]. Tout un symbole pour la première économie du Maghreb.

L’émergence d’un leader régional ?

L’Algérie, oasis de stabilité dans un monde arabo-sahélien en pleine tempête ? Le pays semble en effet ne plus revêtir les habits d’ « homme malade du Maghreb » qu’il incarna malgré lui durant les années 1990[14]. D’aucuns, à l’image de l’Union européenne, affublent même l’Algérie de « nouvelle puissance régionale » eu égard à ses nombreux atouts économiques, géographiques et militaires[15]. Pour autant, force est de constater que cette rhétorique n’épouse – pour le moment – qu’une timide traduction diplomatique, et ce d’autant plus au vu des circonstances régionales actuelles. Décryptage.   

Plus grand pays d’Afrique et plus riche État du Maghreb situé au confluent des civilisations méditerranéennes, l’Algérie dispose d’indéniables arguments pour développer une diplomatie d’influence. Bien qu’une doctrine de « non-ingérence », héritée de sa guerre d’indépendance, irrigue sa politique étrangère, Alger s’est efforcée d’accompagner les transitions tunisienne et égyptienne et de resserrer ses liens sur le continent africain, tout en renforçant son appareil militaire. Ainsi, jouant de son aisance financière, le pouvoir algérien a consenti des prêts de plusieurs centaines de millions de dollars à des conditions avantageuses aux nouveaux gouvernements tunisien et égyptien[16] ; autant de témoignages de soutien aux transitions politiques. Parallèlement, les dettes de plusieurs États subsahariens ont été annulées, dont le Mali et la Mauritanie. Enfin, « depuis 2002, les dépenses publiques militaires se sont accrues de 170% »[17], conférant à l’Algérie le plus important budget militaire du continent africain[18]. Cette diplomatie financière et sécuritaire s’accompagne en outre d’un net rapprochement avec les États-Unis, sur le plan de la lutte antiterroriste inter alia, lequel s’apprécie notamment à l’aune des nombreuses visites ministérielles qui ont émaillé les cinq dernières années[19].

Néanmoins, l’Algérie souffre de trois écueils importants pour asseoir son leadership régional. Primo, son différend historique avec le Maroc est un frein majeur à la coopération intra-maghrébine et intra-africaine lato sensu. Secundo, la porosité de ses immenses frontières et leur difficile contrôle, particulièrement au Sahel et à la frontière libyenne, empêchent Alger d’aller au-delà de son obsession obsidionale. Tertio, le modèle de croissance algérien – arc-bouté sur la rente énergétique – met en péril sa propre pérennité et, ce faisant, entrave sa crédibilité de puissance régionale.

L’islamisme discrédité ?

L’élection présidentielle algérienne qui s’annonce est une équation politique à plusieurs inconnues. Sans nul doute, la première, et la plus manifeste, réside dans la véritable capacité d’Abdelaziz Bouteflika à se représenter pour un quatrième mandat. Cristallisant toutes les attentions, son état de santé ne lui permettra peut-être pas d’honorer les appels récemment lancés à son endroit par les responsables du FLN[20], l’ex-parti unique, et du RND, satellite dirigé par Ahmed Ouyahia, ex-premier ministre[21]. Autre inconnue : la place que prendront les partis islamistes dans l’élection. Affiliés à une coalition gouvernementale jusqu’en 2011, ils ont essuyé un cinglant revers aux élections législatives de 2012 ; relativisant dès lors leur poids dans une société algérienne encore méfiante vis-à-vis des partis religieux.

Le taux de participation à l’élection sera également une inconnue très surveillée. Isabelle Mandraud le dépeint sans ambages : les Algériens expriment leur mécontentement politique non pas en manifestant, mais en ne se rendant pas aux urnes[22]. Partant, la participation au scrutin du printemps prochain permettra à la fois de mesurer l’indignation des Algériens et la légitimité du président élu. Aussi, après des élections législatives 2012 qui ont considérablement féminisé l’Assemblée nationale avec 31,4% de députées, la candidature d’une femme à l’élection présidentielle ainsi que la nomination de femmes ministres au sein du futur gouvernement constituent des inconnues auxquelles prêter attention. À moins de six mois du scrutin, l’élection présidentielle semble donc réserver son lot de surprises. À bientôt 77 ans, malade, Abdelaziz Bouteflika demeure l’épicentre d’un appareil politique qui n’aura pas su passer le relais à la jeune génération. À moins que celle-ci ne s’en empare d’elle-même !

 

Anthony Escurat

Crédit photo: Flickr : Abode of Chaos 



[1][1]Assemblée nationale. Rapport d’information sur l’Algérie. Commission des Affaires étrangères, 30 octobre 2013.

[2][2]Le Monde diplomatique. Les mesures adoptées depuis le début de la contestation. Avril 2011.

[3][3]MOKHEFI, Mansouria. La « différence » algérienne. Le magazine de l’Afrique, mars-avril 2012.

[4][4] FRONTEX. Annual risk analysis 2013. Union européenne, 2013.

[5][5] OCDE. Perspectives économiques en Afrique 2013 : transformation structurelle et ressources naturelles. Éditions OCDE, 2013.

[6][6] FMI. Une mission du FMI achève une visite dans le cadre des consultations au titre de l’article IV avec l’Algérie. Communiqué de presse n°13/469, 25 novembre 2013.

[7][7] OCDE. Perspectives économiques en Afrique 2013 : transformation structurelle et ressources naturelles. Éditions OCDE, 2013.

[8][8]MEZOUAGHI, Mihoub. Algérie : une trajectoire de puissance régionale incertaine. Ifri, 10 décembre 2012.

[9][9]UBIFRANCE. Fiche pays : Algérie. Ministère de l’Économie, Mission économique-Ubifrance en Algérie, 2012.

[10][10] Oxford Business Group. Algérie : bilan de l’année 2012. 16 janvier 2013.

[11][11]Selon l’OCDE, le taux de croissance hors hydrocarbures s’élève à 5,8% en 2012 (contre 5,7% en 2011).

[12][12]Liberté. L’Algérie ne cherche pas de problèmes à ses voisins. 4 décembre 2013.

[13][13]Banque mondiale. Doing business 2013 : des réglementations intelligentes pour les petites et moyennes entreprises. 10ème édition, 2013. 

[14][14]MEZOUAGHI, Mihoub. Algérie : une trajectoire de puissance régionale incertaine. Ifri, 10 décembre 2012.

[15][15]Parlement européen. L’Algérie: un potentiel sous-exploité pour la coopération en matière de sécurité dans la région du Sahel. Direction générale des politiques externes, note thématique, juin 2013.

[16][16]MEZOUAGHI, Mihoub. Algérie : une trajectoire de puissance régionale incertaine. Ifri, 10 décembre 2012.

[17][17]Idem

[18][18]Parlement européen. L’Algérie: un potentiel sous-exploité pour la coopération en matière de sécurité dans la région du Sahel. Direction générale des politiques externes, note thématique, juin 2013.

[19][19]Le Quotidien d’Oran. Terrorisme : les USA veulent renforcer leur coopération avec les Africains. 2 octobre 2013.

[20][20]RFI. Algérie : l’appel du FLN pour un 4e mandat de Bouteflika contesté sur la forme. 9 novembre 2013.

[21][21]El Watan. Soutien renouvelé à Bouteflika. 25 décembre 2013.

[22][22]MANDRAUD, Isabelle. Le silence des indignés algériens. Le Monde, 9 mai 2012.

Il y a un commentaire

  1. SamSam

    10 ans de guerre civile, ça calme ! Pétro-Dollars ou pas !

    Economiquement parlant, hélas, ou heureusement d’ailleurs, le pétrole n’a jamais permis de véritable essor industriel dans aucun pays du monde… et lorsque l’on voit les chiffres de dépendance de l’économie au pétrole, on est en droit de se demander si cette rente n’est finalement pas « trop » confortable…

Qu'en pensez-vous?