Accord de Bruxelles : vers un Policy mix à l’européenne

14.12.2011Les couples infernaux

On  devait s’y attendre : l’accord de Bruxelles du week-end dernier aura provoqué les commentaires les plus contradictoires, dessinant autant de couples antagonistes : « énième accord/étape décisive », « diktat allemand/succès français », « austérité pour tous/ règles trop vagues », sur fond du sempiternel « trop/ trop peu d’Europe » ! Et chacun d’y trouver ce qu’il y cherchait, c’est-à-dire la confirmation de ses certitudes, acquises bien avant le sommet.  Cela s’appelle des préjugés.

Clichés  Nord/Sud

Préjugés qui  devraient pourtant marquer un moment d’arrêt devant une telle cacophonie :  celle-ci montre, à tout le moins, que les choses sont plus complexes. On invitera par exemple tous les pourfendeurs du « diktat allemand » à lire la presse étrangère –allemande notamment. Ils y découvriront que la plupart des commentateurs y parlent de douloureux compromis et que la majorité de la population est mécontente de la gestion de la crise par la chancelière. Car ne nous y trompons pas : l’opinion des pays du Nord de l’Europe est convaincue qu’on en fait trop pour ceux du Sud, parmi lesquels… la France ! Il est vrai que nos souverainistes,  de droite comme de gauche, poussent rarement la curiosité jusqu’à lire la presse d’ailleurs : ne serait ce pas déjà, à leurs yeux, une forme de « renoncement » ?

La force de l’événement

Plus profondément, cet enracinement des préjugés méconnaît la  force critique de l’événement, que les historiens, depuis un article pionnier de Pierre Nora [1], ont peu à peu redécouvert. Cette réhabilitation de l’événement vaut également pour la construction européenne, comme le démontre, dans un livre révolutionnaire que découvrira bientôt le public français, le jeune philosophe et historien néerlandais Luuk van Middelaar [2].

Il se pourrait bien, dans cette perspective que le sommet de début décembre vaille mieux  à l’examen que l’excès d’honneur et –surtout – d’indignité, dont il fait l’objet depuis quelques jours.

Discipline et solidarité

Non qu’il s’agisse d’un succès historique : la réaction sceptique des marchés, le menace imminente sur les « triples A », disent assez que la route est encore longue et que bien des incertitudes demeurent : l’accord aboutira-t-il à un traité ? A combien ?  Le traité sera-t-il ratifié ? Que fera, d’ici là et après, la BCE, etc. ?

Mais tout de même le récent sommet ouvre une perspective de sortie de crise, en renforçant les mécanismes de discipline et de solidarité : moyennant l’acceptation de la règle d’or et des sanctions en cas de déficit excessif, la France a obtenu leur pilotage politique (via le Conseil européen) et non juridictionnel, comme le voulait l’Allemagne ; au prix d’un montage complexe, via le FMI et le Mécanisme Européen de Stabilité, le dispositif de soutien au pays en difficulté prend consistance. Quant à l’action de la BCE, si l’Allemagne n’a pas cédé sur son indépendance –pour des raisons de fond expliquées hier dans ce blog- elle interprète désormais le principe de façon large, mais finalement très cohérente ; la BCE peut faire ce qu’elle veut à une condition : que ce soit bien ce qu’elle veuille!

Le policy mix

Dès lors, à travers ce compromis, se dessine la possibilité d’un policy mix à l’européenne : une politique budgétaire rigoureuse et une politique monétaire souple ; la première est destinée à réduire des déficits désormais infinançables, la seconde à redonner de l’oxygène à l’économie ; l’accord récent des grandes banques centrales –y compris la BCE- pour assurer la liquidité des banques constitue à cet égard un engament décisif.

L’usage différencié des deux grands instruments de la politique économique correspond à ce que les spécialistes appellent une « politique croisée », respectant la fameuse « règle de Tinbergen » : les divers instruments doivent être affectés à l’objectif pour lequel ils sont le mieux adaptés. Or, dans le contexte actuel, la liquidité de l’économie ne saurait être assurée par des Etats déjà surendettés. Mais, inversement, une politique monétaire restrictive finirait d’asphyxier une Europe au bord de la récession.

Pragmatisme contre purisme

Sans doute les puristes de tout plumage –keynésiens comme monétaristes – dénonceront l’apparente contradiction de cette politique à double sens.

Curieusement, c’est pourtant celle que préconisent les « affreuses » agences de notation (quand lira-t-on donc leurs rapports ?) et qu’attendent impatiemment les « maudits marchés », qui s’inquiètent tout autant de l’endettement des Etats que du risque de récession. Pour deux raisons bien simples : l’un et l’autre réduisent mécaniquement les liquidités disponibles et minent la confiance des agents économiques.

La fin des arrière-pensées ?

La situation actuelle requiert donc la combinaison de la rigueur budgétaire que le stock de la dette et plus encore le flux d’endettement [3] exigent, contre les illusions (pseudo)-keynésiennes françaises et d’un quantitative easing sur le plan monétaire, que la modestie de l’inflation rend tout à fait possible, malgré les frayeurs monétaristes allemandes. A cet égard, le compromis de Bruxelles marquerait la fin  du fameux « volontarisme français », derrière lequel il faut comprendre, par antiphrase, la séculaire tradition laxiste de nos finances publiques. D’où les hurlements de tous les conservateurs, de droite et de gauche. De même, les résultats du Sommet  consacrent, après tant d’autres revirements (du sauvetage de la Grèce à la politique des « yeux fermés » sur les rachats de dette par la BCE), une nette évolution allemande par rapport à une « rigueur juridique » qui, là encore par antiphrase, dissimule les préférences rentières d’un pays vieillissant. D’où, symétriquement, les protestations de nos voisins d’outre-Rhin –y compris chez les Verts- contre l’accord de Bruxelles, trop peu contraignant à leurs yeux !

Une traduction politique nécessaire

La combinaison de la rigueur budgétaire et de l’assouplissement monétaire, aussi éloignée de la pure doctrine que des préjugés nationaux, s’appelle le pragmatisme. Il semble que la France et l’Allemagne soient désormais sur cette ligne. Encore faudrait-il que les choses soient clairement dites et traduites en termes politiques. Faute de quoi, les marchés continueront à douter et les opinions à s’inquiéter d’une politique où seul apparaît explicitement le « volet rigueur ». Or un message politique, surtout en période électorale, doit contenir une part de promesse. A ne parler que de sanction, on risque fort d’être à son tour… sanctionné !

Christophe de Voogd est responsable du blog trop libre


[1] Pierre Nora, «Le retour de l’événement», in J. LE GOFF & P. NORA (dir.), , t. 1, Faire de l’histoire, (1974),

[2] Luuk Van Middelaar, Le passage à l’Europe, à paraître en janvier 2012 chez Gallimard.

[3] Pour refinancer sa dette, la France devra emprunter 200 milliards d’euros en 2012

 

Crédit photo, Flickr: Eric Fischer

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