À quelles conditions drastiques la droite classique peut espérer sortir du marasme

L’usure du pouvoir éprouvée par l’exécutif offre aux Républicains une chance ténue mais réelle d’enrayer leur déclin, plaide l’historien*. La droite classique a toutes les raisons de se réjouir des difficultés affrontées par l’exécutif, qui, malgré les bons résultats en matière d’emploi, s’annoncent durables, entre explosion de la candidature Griveaux à Paris, soubresauts sans fin de la réforme des retraites et glissade du président dans les sondages, notamment à droite. Cependant, Les Républicains, toujours très affaiblis, auraient tort de croire que l’orage est passé et que l’avenir leur appartient.

D’abord parce qu’ils sont structurellement handicapés par le discours médiapolitique encore dominant qui leur est défavorable : relativisme culturel intégral, revanche des « victimes de l’histoire » – comprendre celles du mâle blanc occidental exclusivement -, opposition manichéenne entre prévention (bonne) et répression (mauvaise) en matière de délinquance, anticapitalisme confinant à la haine de l’entreprise, méfiance à l’égard de la valeur travail assimilée à l’exploitation, et soupçon envers le mérite, alibi des inégalités sociales pour ses détracteurs, etc.

Ensuite, parce que LR doit combattre sur trois fronts : le Rassemblement national, qui fonctionne comme un « grand dégoût collecteur » , selon le mot de Jules Ferry à propos du général Boulanger, et séduit une partie de son propre électorat ; La République en marche, qui a montré aux européennes son pouvoir d’attraction sur une autre partie de cet électorat ; enfin ce qu’il reste de l’adversaire historique, les gauches de gouvernement et de protestation.

Situation délicate et unique parmi les prétendants au pouvoir : LREM, par exemple, n’a pas – jusqu’au deuxième tour - à se préoccuper du Rassemblement national, puisque les deux électorats sont étanches et que l’intérêt bien compris des deux formations est de faire de l’autre son adversaire privilégié.

Davantage, l’agenda d’Emmanuel Macron pour la deuxième partie de son quinquennat confirme l’OPA tentée sur l’électorat de droite, en mettant le thème de la sécurité au premier plan. Tout en se couvrant sur sa gauche, par l’accent mis « en même temps » sur l’écologie. Mais les Verts sont dans une position confortable, vu leur parfaite adéquation avec l’air du temps, le coma prolongé des socialistes et la déréliction accélérée de La France insoumise.

La droite, elle, assiégée de toutes parts est dans l’obligation de disposer d’une puissance rhétorique peu commune. Rhétorique au sens noble et non pas communication avec laquelle on la confond trop souvent. Il ne s’agit pas de « structurer une image » ou de « gérer une séquence » , mais bel et bien d’argumenter et de contre-argumenter, en veillant à une cohérence irréprochable, afin de convaincre un peuple abyssalement sceptique.

Or force est de constater que la droite classique, si elle dispose encore de redoutables bretteurs - à commencer par Christian Jacob - n’a plus de grands orateurs depuis le retrait de Nicolas Sarkozy et, dans une moindre mesure, de François Fillon.

Pour libérer leur parole (comme on dit aujourd’hui), Les Républicains doivent d’abord en finir avec quelques clichés.

L’idée, entre autres, que la droite aurait davantage besoin que les autres partis d’un « chef » : comme si tel n’était pas le cas de toute entreprise politique – on le sait depuis Machiavel -, fait illustré à gauche par Jaurès, Blum et Mitterrand. Et que dire de l’aventure macronienne, tout entière portée par un homme et centrée sur lui ?

Deuxième malentendu : l’obsession du « rassemblement » , véritable tic de langage de la nouvelle direction LR. Or le rassemblement ne s’opère pas en se ralliant autour du plus petit dénominateur commun : il se construit par l’adhésion à un diagnostic sur l’état du pays et aux propositions qui en découlent. En termes rhétoriques, il naît d’une thèse claire, suivie d’un message positif.

Pour y parvenir, Les Républicains doivent d’abord déjouer les pièges rhétoriques qu’on leur tend depuis trente ans, et dans lesquels ils tombent avec une application touchante. Pièges aussi destinés à LREM, au demeurant, dès qu’elle s’écarte des impératifs catégoriques du politiquement correct. Qu’Emmanuel Macron soit visé par la même flèche empoisonnée que Nicolas Sarkozy en son temps ( « président des riches ! » ) devrait alerter leurs partisans respectifs au lieu de les intimider. Idem d’ailleurs pour les « cadeaux aux patrons » , « la casse sociale » ou l’ « autoritarisme dictatorial » .

L’on verra si les annonces imminentes du président sur le communautarisme lui vaudront d’être également accusé de « stigmatisation » , d’ « islamophobie » , voire de racisme. L’on peut en douter, car Emmanuel Macron va sans doute faire tourner sur ce sujet la rhétorique du « en même temps » à plein régime. Quoi qu’il en soit, c’est à la droite que l’on réserve depuis des décennies une véritable Méduse rhétorique : « Vous courez après le Front/Rassemblement national ! » . De quoi, en effet, pétrifier l’interlocuteur sur-le-champ.

La riposte habituelle à cette arme nucléaire se limite à des protestations d’immunité idéologique ( « Mais non, nous n’avons rien à voir avec le RN, de Gaulle, Chirac l’attestent, etc. » ) ; ou à l’opposition absolue des programmes économique et social entre les deux formations. Dans les deux cas, c’est peine perdue : dans notre époque de post-vérité, les faits, hélas, comptent peu. Il vaudrait mieux balayer ce reproche sempiternel par une réplique de bon sens : « Courir après le RN ? Comme cela fait trente ans qu’on nous ressert l’accusation, nous devrions l’avoir rattrapé depuis longtemps ! »

Il reste que la rhétorique ne peut pas tout : elle exige avant tout un positionnement clair et une offre politique bien identifiée. Et c’est là que le retour en force du chiraquisme et de ses ambiguïtés à la tête de LR pose un sérieux problème. L’on vient de le voir avec les réactions désordonnées, et souvent alambiquées, lors de l’affaire Mila. Elle ouvrait pourtant, entre menaces terrifiantes des uns, silence assourdissant des autres, et « maladresse » confondante de la réaction gouvernementale, un véritable boulevard aux Républicains contre la totalité de leurs adversaires, gauche laïque exceptée.

* Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé et docteur en histoire, spécialiste de rhétorique politique, Christophe de Voogd enseigne les idées et le discours politiques à Sciences Po. Il est notamment l’auteur de « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017)

 

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