42 L’Ecole : le school-hacking façon Sadirac

rendu-piscine-4242 L’Ecole : le school-hacking façon Sadirac

Par Farid Gueham

Un homme pressé

Nicolas Sadirac n’a pas de temps à perdre. Il parle vite, fort et laisse aux autres le luxe des métaphores et des sous-entendus. Sa vision du système éducatif français est sans concession. Directeur de l’école 42, lancée par Xavier Niel, il était dans une autre vie à la tête d’une autre école, reconnue par l’état celle-ci, la fameuse Epitech, de 1999 à 2013. « La différence entre 42 et Epitech ?
Pour tout vous dire, aucune à part la gratuité ». Le directeur se reprend, l’enseignement et la formation, ce n’est pas qu’une affaire de gros sous ni de droits de scolarité « l’autre différence majeure entre les deux écoles, c’est la reconnaissance par l’état que n’a pas 42 pour l’instant ». Mais cette reconnaissance officielle n’est pas un facilitateur à en croire le directeur. Elle serait même « contre- productive ». Le système de l’enseignement supérieur traditionnel et les grandes écoles, il connaît bien et ne se prive pas de le critiquer.

Une main tendue aux outsiders du système universitaire classique

42 ne s’adresse pas à tout le monde et le processus de sélection est rude. Seule une poignée de candidats survivra aux sélections de la fameuse « piscine », cet open-space géant où les aspirants enchainent les sessions de codages éliminatoires. Un écrémage à peine plus rude que celui de l’enseignement supérieur en France pour Nicolas Sadirac « nous avons dans notre pays des gens bourrés de talent et qui ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent ou qui n’ont pas la formation académique adéquate ni les moyens financiers suffisants ». Pour autant, 42 ce n’est pas une œuvre de charité. L’école ne s’adresse pas à tout le monde. L’enjeu n’en reste pas moins d’accompagner les esprits les plus créatifs, ceux que le système universitaire classique jugerait divergents. « La majorité des jeunes que nous accueillons ne sont pas bien à l’école car la société a changé, mais l’école elle, n’a pas changé. Et parmi tous ces étudiants rejetés hors du système traditionnel, la proportion de gens créatifs est plus importante que dans le circuit traditionnel ». C’est dans ce vivier que l’école va chercher ses élèves. Pour le directeur, il fallait répondre à un besoin évident face à un système d’enseignement qui non seulement n’encourage pas la créativité, mais la détruit.
Nicolas Sadirac pousse l’analyse : ce qui fait la force de la formation à la française est aussi sa plus grande limite. Vieille puissance militaire aux élites républicaines forgées sous l’ère napoléonienne, la France se serait donnée les élites dont elle avait besoin. Une légion disciplinée, normalisée qui marche au pas. « De mon point de vue, notre système éducatif a domestiqué la population, ce qui la rend efficace dans un monde où la règle du jeu était la production d’objets standardisés avec rapidité et précision» ajoute le directeur.

La règle du jeu n’est plus la même dans l’économie comme dans l’industrie : l’enseignement doit s’adapter

L’ère industrielle est résolument enterrée. La puissance économique d’un état c’est aujourd’hui moins la production que la recherche et l’innovation. Les attributs de valeurs sont en train de changer, mais le système de formation ne suit pas. 42 a décidé de franchir le tournant. « Que ce soit à Epitech ou à 42, nous prônons le modèle de l’élève-faiseur ». Passer de la pédagogie de mémorisation, celle des cours magistraux, à la pédagogie par projet, celle de la démarche où le cheminement, le « comment » est aussi le résultat. Dans l’école 42, il n’y a pas de professeurs, pas de salles de cours. Des sessions de formation autour de projets, des hackathons où les entreprises viennent à la chasse aux talents. « Chez nous, c’est comme dans la vie, le parcours du combattant » ajoute Nicolas Sadirac. « Une révolution, oui et non, c’est comme cela qu’on apprenait déjà dans la Grèce antique non ? ». La méthode d’évaluation ? Les étudiants valident des groupes de projets et doivent respecter la règle du travail collaboratif. Le directeur tenait absolument à éviter la rigidité d’une année de fac ou un module non validé implique souvent l’échec d’un semestre, voire d’une année.

Du côté de l’Enseignement Supérieur et de l’Education Nationale, on en dit quoi ?

Pas grand-chose, semblerait-il. Nicolas Sadirac se souvient d’une réunion avec Geneviève Fioraso
au démarrage de l’école et depuis, silence radio. En revanche, les partenariats universitaires et entreprises-école se multiplient. 42 a gagné une vraie légitimité et des diplômés d’ HEC, des normaliens ou étudiants d’école de commerce viennent y compléter leur cursus. Après 18 mois d’existence, l’école propose 11 000 offres de stages pour 700 étudiants. « Notre travail de communication porte ses fruits, mais ce n’est pas tout. Le secteur de la programmation et du codage est en réelle demande. Ce qui manque, ce sont des profils d’informaticiens créatifs et collaboratifs ». Et si 30 à 40% des admis dans l’école n’ont jamais fait d’informatique avant le test d’entrée, il ne faut pas croire que coder soit à la portée de tous. Des ateliers de codages pour les plus jeunes, notamment les écoles primaires, l’école va en mettre en place quelque uns, sous la tutelle
d’élèves qui se sont engagés à participer à des actions communautaires au cours de leur scolarité. Les éléments de langage des ministériels louant le tout numérique, Nicolas Sadirac s’en méfie. « Il faut être précis et savoir un minimum de quoi on parle. On confond trop souvent deux sujets, le numérique et la culture numérique. C’est aussi différent qu’être bon en maths et connaître la règle de trois. Utiliser un ipad ne fera jamais d’un élève un codeur ».

Souvenirs d’Amérique

Nicolas Sadirac est né et a suivi une partie de sa scolarité aux Etats-Unis. Le souvenir de ses cours outre-Atlantique : une approche ludique, interactive et concrète. Les principes forts de cette méthode, il tenait à les appliquer dans son école. « De 4 à 10 ans, aux Etats-Unis, l’apprentissage des mathématiques, c’est essentiellement des jeux, des concours, des olympiades. Oui, nous avons les meilleurs mathématiciens en France, mais combien de jeunes littéralement dégoutés par un enseignement indigeste et rigide ? ». Le système français fait donc le pari de l’excellence, au prix d’une masse d’élèves moyens, sacrifiée sur l’autel de l’ultra-efficacité. « Ce n’est pas un système juste, mais c’est un système qui fonctionne » ajoute Nicolas Sadirac. Le problème, c’est qu’il est difficile de chiffrer les pertes, les talents laissés sur le bord de la route.

Des hamsters au master

En 2010, Nicolas Sadirac et François-Afif Benthanane créent la « Wac », la Web@cadémie, destinée aux étudiants sortis du système scolaire sans diplômes. Intégré au sein d’Epitech, ce cursus gratuit en deux ans forme des jeunes de 18 à 25 ans au métier de développeur Web leur donnant un niveau bac +2. La première année est consacrée à l’apprentissage théorique. L’association se présente comme un acteur pour l’égalité des chances en faveur des jeunes en difficultés. Une des jeunes de la wac retient l’attention du directeur de 42. La jeune fille présentée à Xavier Niel est aujourd’hui en poste chez Free. Ultra performante en codage, elle s’était résignée après un CAP bureautique à un job alimentaire. Elle s’occupait du rayon hamsters chez Animalis. « Si nous communiquons autant, c’est pour aller chercher ces jeunes là ! Ceux qui doivent franchir une double barrière psychologique et financière ». Ces jeunes talents, l’école en prend soin. Stages à l’étranger, hackathons en partenariat avec les plus grands groupes. Pas de transition nécessaire vers le monde de l’entreprise. Ce sont les groupes qui s’invitent à 42. L’Oréal y a récemment récompensé des élèves « une application qui permet de diagnostiquer à partir d’un smartphone directement placé sur les cheveux un traitement capillaire » se souvient le directeur. L’enjeu est aujourd’hui d’ouvrir l’école à l’international, d’offrir plus de stages, plus de perspectives. Nicolas Sadirac est confiant, la machine est en marche. La reconnaissance de l’Etat peut bien attendre.

Crédits photo : École 42

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