Moralisation, transparence et renouvellement – Dominique Reynié

XVM7b13abb0-582e-11e7-b986-7656cb6ba5abMoralisation, transparence et renouvellement sont les nouveaux mots qui régissent le monde politique. La vertu est à l’honneur, et les «affaires» rythment l’actualité. Dominique Reynié s’inquiète d’un mouvement sans fin qui ne garantit pas l’exercice serein de la démocratie.

FIGAROVOX. – De Cahuzac à Bayrou, en passant par Fillon, les «affaires» en politique se multiplient, quitte à éluder les débats de fond. Que vous inspirent ces impératifs de transparence et de moralisation?

Dominique REYNIÉ. - La moralisation et la transparence font partie de ces débats impossibles. Ils sont a priori pertinents et légitimes, indiscutables. Aucun homme politique candidat a une élection n’osera remettre en question les conséquences de cette mécanique. C’est le sujet démagogique par excellence. Je me souviens de cette phrase terrible de Benoit Hamon à propos des écoutes de Nicolas Sarkozy: «Si on sait que potentiellement on peut être écouté et qu’on n’a rien à cacher, il n’y a pas de problème à être écouté». Il y a une logique totalitaire effrayante qui conduit désormais les hommes politiques à être présumés coupables. On parle de morale, mais qu’est-ce que la morale? On demande des signes extérieurs de vertu, mais cela fait-il de vous un type bien? Après tout, Robespierre aurait été validé par la Haute autorité à la transparence. C’était pourtant un tyran. Quelques-uns des ressorts qui innervent ce discours de moralisation sont fondés sur les bas instincts et le ressentiment, le contraire de la moralité.

Sans verser dans le robespierrisme, n’y a-t-il pas pourtant une nécessité d’assainir la vie publique française?

Il faut faire attention aux mots que nous utilisons: «moralisation» et «transparence» ne signifient pas la même chose. Qu’il y ait une Haute autorité qui veuille connaître dans le détail le patrimoine des élus et des responsables de l’exécutif pour s’assurer qu’au cours de leur mandat ils n’ont pas profité de leur fonction pour s’enrichir indûment, me paraît absolument nécessaire. Cela peut se faire de manière tout à fait efficace, en confiant cette mission à des magistrats tenus au secret professionnel, sans que l’on ait besoin de mobiliser le concept de transparence. La transparence c’est autre chose: c’est rendre visible ces opérations. Cela installe l’idée de suspicion, y compris à l’égard de l’institution judiciaire elle-même, puisqu’il paraît nécessaire de la soumettre au regard du public. Cette mise en visibilité des patrimoines me paraît emporter une exigence excessive, exorbitante. Rien que dans la formule «Haute autorité pour la transparence de la vie publique», il y a une surenchère malsaine: la vie publique par définition est exposée au regard de tous. Comment peut-on rendre transparent ce qui est déjà public? On parle en réalité de vie privée.

Pourquoi cela vous apparaît-il comme excessif?

La transparence impose désormais l’existence de deux juridictions. Il y a la question de la légalité, celle des juges et de la loi, et celle du jugement public. À côté de la juridiction classique qui relève de l’État de droit, elle tend à instituer un tribunal de l’opinion qui condamne au gré de ses humeurs, de ses variations arbitraires et de ses susceptibilités. Il y a dans le principe de transparence une forme d’institutionnalisation du populisme. Les richesses patrimoniales, même si elles sont tout à fait légales, vont susciter une réaction négative qui finira par rendre même impossible l’élection de la personne. Voyez ces ministres et ces élus qui se croient obligés de nous expliquer qu’ils n’ont rien, c’est ridicule. Et c’est une sélection négative: les citoyens qui souhaiteraient s’engager dans la vie publique par souci du bien commun et qui ont réussi sur le plan matériel seront dissuadés.

Maintenant il y a aussi des parlementaires comme François Ruffin qui décident de se mettre au SMIC…

C’est un autre signe du progrès de démagogie. Quelle est la prochaine étape? Demander que les parlementaires ne touchent pas d’indemnités? On oublie qu’elles ont été inventées pour permettre à ceux qui ne peuvent vivre sans travailler de faire de la politique et pour éviter qu’elle soit réservée aux rentiers. Il y a dans le discours politique une petite musique typique, celle de l’hostilité aux personnes qui ont réussi à créer de la richesse. Cette petite musique laisse penser que l’idéal est de ne pas avoir d’argent, de ne pas en avoir gagné. Cela qui me paraît plus malsain qu’heureux.

Je ne voie pas de relation d’équivalence entre le fait de moraliser la vie publique et le fait d’organiser la transparence des patrimoines. On pourrait très bien associer la moralité au fait de ne pas permettre aux fonctionnaires d’exercer un mandat parlementaire, ou bien de démissionner de la fonction publique. Ça n’a pas été évoqué dans la loi de la moralisation. On peut trouver choquant par exemple que les fonctionnaires qui sont des agents de l’État, soient en même temps des législateurs: il y a conflits d’intérêts en particulier lorsqu’ils votent la dépense. Ou encore lorsque des fonctionnaires devenus parlementaires sont chargés de dossiers qui sont en lien avec leur activité passée et future dans l’administration. L’idée d’un non-cumul dans le temps des mandats me paraît beaucoup plus pertinente que le non-cumul local. Il faut favoriser la rotation des charges.

La vague Macron a tout emporté, y compris des députés honnêtes ancrés localement qui faisaient bien leur travail. N’y a-t-il pas également un «populisme» du renouvellement?

Le taux moyen de renouvellement de l’assemblée à chaque élection législative depuis 1958 est de 48%, en 2017 il atteint 75%: on a objectivement un turnoversans précédent depuis la Libération. Les partis politiques ont payé d’un seul coup leur immobilisme obstiné depuis 30 ans et leur refus obtus de renouveler les élus. Venant de la société civile, j’ai été confronté lors des régionales de 2015 à l’hostilité de l’appareil politique. J’ai pu constater concrètement les effets de la cartellisation de la classe politique. Si on n’introduit pas des mécanismes, ces organisations s’abandonnent à la conservation dans le temps des fonctions électives, avec la potentielle transformation de celles-ci en charges héréditaires.

La politique est-elle un métier ou faut-il au contraire laisser plus de place à des personnalités inexpérimentées venues de la société civile?

Non ça ne peut pas être un métier. On ne peut plus avoir de déclaration d’élus battus qui s’interrogent un peu benoîtement «mais comment est-ce que je vais gagner ma vie?» Mais il faut penser d’avantages des mécanismes de sorties de la vie politique. Il y a une solution, parmi d’autres, qui serait la possibilité de recruter ces anciens parlementaires sous contrat privé dans des postes de l’administration, car, sous conditions de vérifications de leurs compétences, ils ont une expertise certaine. L’introduction de la société civile me paraît être une bonne chose, sans y voir une pureté quelconque ou sans fantasmer cette position-là. Le travail de la loi s’enrichit des expériences de chacun.

Est-ce que vous avez le sentiment que la politique attire les gens médiocres?

À force de la faire précéder d’examens chargés de suspicion, en particulier à l’égard de la réussite sociale et matérielle, on prend le risque de déclasser la fonction politique. Le régime de transparence, la fouille méthodique de la vie privée à la recherche de turpitudes dissuadent un nombre croissant de personnes de grande qualité qui n’ont pas envie de se voir traînées dans la boue. On peut se demander si cette espèce de régime radical, qui est faussement moralisateur n’est pas faite d’une certaine manière pour dissuader: ça n’ouvre pas mais ça ferme plutôt la fonction élective.

Avec le recul, comment regarder vous l’affaire Fillon? Quelle leçon en tirez-vous?

Je tiens absolument à la présomption d’innocence. Les affaires qui se multiplient ont balayé ce principe. Faut-il s’y accoutumer? Je ne saurais m’y résoudre. L’immoralité supposée ne s’apparente pas nécessairement à une infraction pénale.

François Bayrou a été balayé par la vertu dont il se voulait le parangon. Que vous inspire cet apologue de «l’arroseur arrosé»?

Ce sont des phénomènes qui vont se reproduire et avec une ampleur toujours plus forte. Je me représente ce désir de transparence comme une gueule énorme qui dévore et qui ne s’arrête jamais de dévorer. Sa bouche devient plus puissante à mesure qu’elle mange, sa faim grandit à mesure qu’elle se nourrit. Elle ne sera jamais rassasiée, c’est une naïveté de le croire! Bayrou n’a pas vu cela: comment peut-on croire, quand on active soi-même ces mécanismes, qu’ils ne nous happeront pas finalement? On ne maîtrise pas ces choses-là. C’est une boîte de Pandore, ce sont des mécanismes qui s’affolent!

Les Français n’aiment pas les corrompus mais ils n’apprécient pas non plus les donneurs de leçons. En tout cas dès qu’ils peuvent se les payer ils le font, sans pitié. Je me souviens d’un plateau télé en 2005 où DSK faisait la leçon de manière extrêmement péremptoire à Hervé Gaymard au sujet de l’affaire de son appartement de fonction. Dans notre pays, on ne pardonne pas aux moralisateurs: c’est pourquoi on n’a été aussi dur avec Cahuzac qui faisait la leçon sur la fraude fiscale ou à Fillon pour sa phrase sur le général de Gaulle mis en examen. Le cas Bayrou est emblématique. Le livre qu’il avait écrit contre Sarkozy est un livre d’une grande violence entièrement bâti sur la détestation morale de Sarkozy, considéré comme indigne. Toute la critique qu’il avait faite de Fillon et même de Macron sur le thème «candidats de l’argent» était sur le même registre! Lors de l’affaire Fillon, il n’a pas laissé la moindre place à l’incertitude, à la bienveillance, à la compassion.

Ne pensez-vous pas qu’il est extrêmement dangereux pour Emmanuel Macron d’avoir placé son début de quinquennat sous l’égide de cette moralisation?

J’ai été frappé pendant les législatives par la multiplication de mises en cause des candidats. Il y en avait trop pour que ça puisse retenir l’attention des médias nationaux, mais de nombreux candidats qui ont été visés par des considérations morales, qui ont vu leur passé ou leur patrimoine fouillé, voire farfouillé.

Prendre le thème de la moralisation comme thème politique est extrêmement dangereux: tous ceux qui ont surfé sur cette vague ont fini par s’y noyer.

À l’ère de la transparence et de la morale, la raison d’État, qui suppose l’opacité, est-elle encore possible?

C’est un vaste sujet car la raison d’État peut être entendue comme une morale de l’État. C’est une morale qui a ses raisons que la morale privée ne peut pas connaître. Cependant elle est absolument nécessaire. L’État dont la morale publique se confondrait avec la morale privée courrait à sa perte en très peu de temps. De plus l’exercice de l’État exige le secret. Or il n’est pas certain qu’aujourd’hui l’État soit capable comme institution de garder le secret. C’est pour cela que le livre Un président ne devrait pas dire ça a été un événement historique. Pour ma part il m’a autant fasciné que le Prince de Machiavel! C’est l’anti-Prince, c’est une entreprise de destruction de la raison d’État: François Hollande dit à micro-ouvert ce qui ne devrait être tu.

Il semble que Macron, en même temps qu’il préconise une moralisation de la vie publique, ait renoué avec une forme d’opacité et de verticalité du pouvoir…

La question insoluble reste quand même celle de la justification de l’autorité de celui qui commande s’il n’assume pas être le détenteur d’un pouvoir d’exception et qu’il ne peut pas répondre à l’exigence d’exemplarité. C’est la phrase de Sartre: «Si je range l’impossible salut au magasin des accessoires, que reste-t-il? Un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui». Voilà ce qui exaspère la foule: la question de la légitimité. Comme la bête ne peut être jamais rassasiée, il faut assumer la verticalité du pouvoir. Verticalité ou transparence sont les deux leviers de la légitimité: mais l’un ne fonctionne que si la puissance publique est rétablie. Plus l’impuissance est constatée, plus le désir de transparence croît.

Article initialement publié sur lefigaro.fr

Qu'en pensez-vous?