24 heures chrono, le choix du mal


211924140_21b3d1a69b_oOuvrage recensé :
Jeangène Vilmer, 24 heures chrono, le choix du mal, Paris, PUF, 29 août 2012, 176 pages, 12 €.

Dans « 24 heures chrono, le choix du mal », Jean-Baptiste Jeangène Vilmer passe au rayon X une des séries culte des années 2000. L’auteur y dissèque les mécanismes qui sous-tendent l’intrigue et dresse un tableau critique objectif de cette production qui suscita en son temps la polémique. Le livre dépasse les caricatures qui réduisent trop souvent 24 à un instrument de propagande bushiste, pour livrer une réflexion originale sur la nécessité où sont plongés les héros à faire le « choix du mal ».

Jack Bauer : le devoir jusqu’au bout

Selon l’auteur, 24 réinvente la figure mythique du sauveur de l’Amérique, à la lumière du 11 septembre.

Jack Bauer est un héros extrême, sacrificiel, qui, pour conduire sa mission à son terme, va jusqu’à fragiliser les liens avec sa famille : Bauer perd notamment sa femme.

Il est le héros d’un monde imprévisible. Son devoir lui est systématiquement imposé par les circonstances : on ne choisit pas, n’en déplaise aux théoriciens du complot, d’être attaqué par des terroristes. Ceux dont c’est le travail se doivent de faire face à une menace qui frappe sans crier gare, sans que rien ne les prépare à y répondre.

Un héros infaillible

Bauer est la figure du héros mystique – l’auteur file d’ailleurs la métaphore christique d’un Jack infaillible et immortel. Son personnage est à l’image de l’Amérique, présentée comme indestructible. Le message est clair : les terroristes n’ont pas gagné le 11 Septembre. L’Amérique est toujours debout, dans toutes ses déclinaisons : économique, militaire, culturelle, sociétale.

La morale face au terrorisme

À travers Jack Bauer, la série met en exergue les enjeux et dilemmes auxquels sont confrontés les décideurs politiques face au terrorisme : le Patriot Act voté sous l’administration Bush et l’usage de la torture sont placés au cœur de l’intrigue.

De fait, l’action antiterroriste interroge nos principes moraux : peut-on, face au mal, y succomber soi-même ? Selon l’auteur, la série montre qu’il n’existe pas de personne fondamentalement vertueuse, mais que les comportements et actions des uns et des autres dépendent uniquement des situations auxquelles ils sont confrontés.

24, ou la justice contre le droit

La série illustrerait par ailleurs les conflits qui peuvent naître entre justice et droit. 24, comme le rappelle l’auteur, fait d’une certaine façon l’apologie de la loi du talion. Jack Bauer, tel un héros de western, rend la justice de manière expéditive et punit les criminels par la mort, en violant allègrement les règles de droit élémentaires.

Ces arrangements avec la loi sont justifiés par une morale supérieure : la série présente la liberté comme une valeur sacrée, et ceux qui y portent atteinte comme des coupables voués à être châtiés impitoyablement. Cette mystique, qui rappelle, la conquête de l’Ouest est en phase est bien celle des années Bush. Le 11 Septembre était alors perçu comme une attaque contre la liberté, valeur première de l’Amérique, que les auteurs devaient payer. George Bush ne voulait-il pas attraper Ben Laden « mort ou vif » ?

Selon cette philosophie, la supposée similitude entre les méthodes des terroristes et celles qui ont été utilisées pour les combattre ne tient pas. Les premiers sont animés par le mal, les seconds combattent pour la justice. Ainsi, ce que la loi interdit peut être toléré au nom d’une certaine justice.

Bush, Jack Bauer et la torture

La torture est le thème sur lequel les critiques de 24 se sont le plus focalisés. De nouveau, les figures de Jack et d’une Amérique blessée par le 11 Septembre semblent se confondre. Dans la série, « l’exceptionnalisme et l’urgence » semble justifier l’utilisation des moyens les moins respectueux de la personne humaine. Il est intéressant de noter que 24, à la différence de l’administration Bush, mêle éthique et efficacité : menacé de torture par Bauer, le suspect parle toujours sans qu’il soit nécessaire de porter atteinte à son intégrité. L’auteur souligne qu’à cet égard, la série diffère de la réalité de l’époque.

24, une série néoconservatrice ?

Ainsi, à l’inverse des critiques trop rapides, voyant dans la série une apologie aveugle de la politique antiterroriste de Bush, Jeangène Vilmer fait la part des choses. S’il souligne les parallèles entre le scénario de la série et la réalité de la politique américaine à l’aube du 21ème siècle, l’auteur rappelle qu’il s’agit avant tout d’une fiction à bien des égards irréaliste.

Surtout, l’ouvrage montre que 24 est tout sauf un blanc-seing au néo conservatisme. « 24 n’est pas une série apolitique, mais elle est politiquement beaucoup plus équilibrée que l’on ne le dit, et certainement pas pro-Bush », écrit l’auteur. Les scénaristes ont d’ailleurs confié un rôle de premier plan au Président Palmer, noir, démocrate et réfléchi.

Un ouvrage équilibré

En définitive, 24 heures chrono : le choix du mal est un ouvrage à la fois profond et honnête.

On appréciera la qualité et la variété des références mobilisées dans l’analyse. Jeangène Vilmer fait appel tant à l’histoire qu’à la science politique, au droit international, et à la philosophie. Montrant une maîtrise certaine des techniques dramatiques, il « fait parler » la série comme aucun critique avant lui.

On saura gré à l’auteur d’avoir adopté un point de vue équilibré dans sa critique. Ni à charge, ni à décharge, l’ouvrage se veut une radiographie objective de 24, n’hésitant pas à critiquer ses aspects abusifs, comme la justification de l’usage de moyens illégaux dans la lutte contre le terrorisme. Le ton, descriptif, laisse au lecteur l’opportunité de prendre position et de se faire un avis éclairé sur la série mais aussi sur les enjeux auxquels l’administration Bush a dû faire face, pressée par le temps, pressée par la nécessite d’agir, pressée de répondre au peuple qui demande justice.

Julien Barlan.

Crédit photo: Boris from Vienna

 

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