Le socialisme ou les ambiguïtés du progrès

09.01.2013Que nous disent les réformes sociétales actuelles du socialisme de gouvernement ? Elles sont une manière pour la gauche française de perpétuer son projet de transformation de la société au-delà de l’échec de la lutte des classes. Ces réformes devraient se limiter à l’octroi de nouveaux droits individuels et éviter toute dérive vers une nouvelle forme d’interventionnisme sociétal.

Mais où sont les luttes d’antan ?

Compétitivité, refus d’accuser la libéralisation des échanges, reconnaissance des opportunités que recèle la mondialisation : les récentes prises de position de notre Premier ministre[1] montrent que, dans le discours du moins, le socialisme français a pris acte de la nécessité de rompre avec les vieilles lunes de l’anticapitalisme comme de l’interventionnisme économique outrancier.

Dans la majorité et sur sa gauche, il est probable que de telles déclarations ne manqueront pas de dérouter par leurs concessions à l’ennemi « libéral-mondialiste ». Les gardiens du temple, drapeaux rouges au vent, crieront sans doute à la capitulation. Quant à l’extrême-droite, elle dénoncera, comme à l’accoutumé, le prétendu abandon des classes laborieuses par le parti socialiste.

Que penser de ces condamnations ? Que se passe-t-il en terre de gauche ? Le socialisme a-t-il abandonné l’antique espérance égalitaire des origines ?

En réalité, le projet socialiste, celui d’une transformation radicale de la société en vue de l’égalité, a mué. S’il a délaissé le paradigme socio-économique marxiste, il redouble d’activité sur un autre terrain : la transformation des mœurs et des mentalités. Pour le meilleur et pour le pire.

Le socialisme n’a pas le monopole du progrès

Certes, ce progressisme sociétal est loin d’être une exclusivité socialiste. Les réformes les plus audacieuses dans ce domaine ont d’ailleurs été conduites sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing. D’autre part, ces « avancées » répondent à un mouvement historique profond, parfaitement diagnostiqué par Tocqueville. Parce qu’elle se fonde sur l’aspiration de chacun à la similitude avec tous, l’époque démocratique n’admet pas les différences de statuts et les liens hiérarchiques. Une double aspiration d’égalité de droit et d’indépendance individuelle s’y fait ainsi jour. Les réformes sociétales sont la conséquence de ce mouvement général de nos sociétés, qui dépasse les clivages politiques.

L’adieu au drapeau rouge

Pourtant, la gauche, et le parti socialiste en particulier, ont bruyamment revendiqué la fonction d’avant-garde du combat sociétal, faisant presque croire qu’ils incarnaient seuls ce nouveau progressisme.

Pourquoi cet empressement socialiste à investir le terrain des mœurs ? Les raisons sont tant historiques qu’idéologiques.

Souvenons-nous. Sur le plan économique, les années 1980 furent la décennie du dégrisement de la gauche française, dont l’exercice du pouvoir et la mondialisation décillèrent les yeux clos. Le fiasco économique et politique qui suivit les tentatives collectivistes du gouvernement Mauroy obligea ainsi François Mitterrand à renoncer, sans le reconnaître, à la rupture avec le capitalisme. Quelques années plus tard, la disparition du bloc soviétique sonna le glas en Europe de tout projet alternatif à la démocratie libérale.

Vingt ans plus tard, le socialisme traditionnel est mort et enterré. Si les discours de gauche se parent sporadiquement de quelques teintes rougeâtres, comme en atteste les récents excès fiscaux du gouvernement, elles sont davantage la marque d’un folklore désuet, rappelant le souvenir des antiques luttes sociales, que le signe d’un projet radical de transformation socio-économique. Selon un retournement que l’utopie marxienne n’avait pas prévu, la Révolution est devenue vintage.

Dès lors, il fallait que la gauche française se trouvât un nouveau marqueur identitaire, un nouveau combat mobilisateur. La lutte des classes ayant vécu, la libération des mœurs et la lutte contre les discriminations lui servirent de substitut. « Justice », « libération », « égalité » mais aussi « bourgeoisie » ou « réactionnaire » : volontairement ou non, les mots des anciennes luttes furent recyclés dans ce nouveau combat.

Métamorphose du progrès

Mais le calcul politique n’est pas seul en cause. Le surinvestissement du réformisme sociétal par la gauche française correspond également à son identité, fondée sur l’ambition d’une permanente transformation sociale. Si elle a délaissé le terrain de l’anticapitalisme, cette volonté ardente de « changer l’existant » continue d’animer les consciences du camp autoproclamé du progrès.

Ainsi, aux yeux de la gauche, le grand récit de la lutte pour l’émancipation de l’humanité contre les forces obscurantistes, ce « messianisme séculier » cher à Todorov et inauguré par les Lumières et la Révolution, est loin d’être clos. Il doit continuer sous d’autres auspices et les socialistes entendent y tenir le premier rôle. A l’ère de l’individualisme, ce n’est plus l’infrastructure socio-économique qu’il faut renverser mais les habitudes, les cadres mentaux qu’il faut faire exploser. Il ne s’agit plus de libérer les masses laborieuses mais d’émanciper nos vies personnelles des archaïsmes qui les étouffent.

Les deux progressismes

Parmi les changements sociétaux proposés aujourd’hui, deux tendances, deux types de mobiles sont à l’œuvre. Leur opposition divise la majorité voire même le gouvernement, comme en attestent les dissonances actuelles sur le projet de loi ouvrant le mariage aux  couples de même sexe.

La première école est clairement libérale. Ainsi, quoi que l’on pense de ses effets, la loi sur le « mariage pour tous » a été conçue pour élargir les droits individuels en ouvrant cette institution à des personnes qui n’y avaient pas accès. De même, l’objectif d’un éventuel changement de la législation sur la fin de vie est d’offrir à chacun la possibilité de maîtriser la façon dont il souhaite quitter le monde. La logique est clairement libérale : il s’agit d’élargir, contre les contraintes sociales, le pouvoir qu’a chacun de choisir son destin.

L’émancipation à marche forcée

Las, les initiatives du pouvoir actuel ne se limitent pas à l’octroi de libertés supplémentaires.

Au sein du même gouvernement et en vertu du même référentiel progressiste, s’affirme une deuxième ligne de pensée, se dessine une action politique, dont l’esprit n’a plus grand-chose de libéral.

Selon une légolâtrie toute française, le pouvoir n’hésite plus aujourd’hui à multiplier les textes pour modifier les règles propres à la vision des genres ou les comportements entre les hommes et les femmes, à prendre parti dans des questions intimes, philosophiques, ontologiques, à la frontière de la biologie et de la morale.

Que dire ainsi de l’activisme de la ministre au Droit des femmes dans nos écoles ? Que viennent faire la question du genre et de l’orientation sexuelle dans l’enseignement de la littérature ou de l’histoire ? De même le projet de mettre en place dans les crèches d’Etat une « pédagogie égalitaire active » pour lutter contre le sexisme sert-il la cause des libertés ?

Ce volontarisme éducatif visant à faire « évoluer les mentalités » s’écarte dangereusement des principes libéraux qui semblent animer les réformes sociétales du gouvernement.

Pour un progrès libéral

La cohabitation de ces deux tendances rappelle l’affrontement des deux laïcités qui avait présidé à la loi de 1905. A l’époque, le projet libéral d’Aristide Briand, qui visait à garantir la neutralité religieuse de l’Etat dans le respect de la liberté de culte s’opposait à l’anticléricalisme militant d’Emile Combes. De même aujourd’hui, au nom du progrès, les promoteurs d’une simple ouverture de nouveaux droits se distinguent des partisans d’un interventionnisme sociétal visant à transformer les rapports intimes et sociaux.

En 1905, Briand l’avait emporté sur Combes. Espérons que le pouvoir actuel fera preuve de la même sagesse, qu’il distinguera, dans son progressisme, la juste cause des libertés individuelles et le combat idéologique pour une supposée libération des mœurs perverti en catéchisme d’Etat.

Alexis Benoist

Crédit photo, Flickr: Remi Noyon



[1] Cf. Le Monde du 4 janvier dernier

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