2011 ou le défi à l’Occident

30.12.2011Les révolutions arabes, le mouvement des indignés, l’accident nucléaire de Fukushima, la crise de la dette, qu’elle soit européenne ou américaine, laissent nos vieilles nations interdites. L’Histoire aurait-elle perdu le reste de raison que nous lui prêtions encore, malgré les déconvenues tragiques du dernier siècle ? Et si, justement, les événements de 2011 témoignaient de l’avènement d’un monde dont l’étrangeté radicale nous échappe ? L’Occident « aux anciens parapets » semble débordé par l’affirmation de forces qu’il ne maîtrise plus. D’où cette peur de perdre, qui saisit nos populations vieillissantes et à laquelle s’alimente la tentation populiste. Doit-on y céder et s’accrocher – en vain – à nos patrimoines, matériel aussi bien que culturel, au risque de les fossiliser[1], ou bien saisir les opportunités, notamment en termes de liberté et d’inventivité, valeurs centrales du libéralisme, que recèlent ces changements historiques ?

Désoccidentalisation

L’année 2011 nous a rappelé, s’il en était besoin, que la planète est sujette au décentrement. Les vieilles démocraties industrielles  de l’OCDE doivent désormais partager le classement des plus grandes puissances économiques avec ces mastodontes ambitieux que sont les pays émergents. En février, la Chine passait au deuxième rang laissant derrière elle le Japon et l’Allemagne. La semaine dernière, le Brésil devançait le Royaume-Uni pour se classer en sixième position.

Ce déplacement de puissance semble s’accélérer sous l’effet de la dégradation des économies occidentales. Cette année plus que jamais, l’Union européenne et les Etats-Unis ont vu leurs économies s’enfoncer dans la morosité et leur endettement atteindre des niveaux sans précédent. Parallèlement, la Chine affichait une croissance de près de 10% et confirmait son statut de premier créancier au monde. Fait significatif : en juillet dernier, tandis que la note souveraine américaine était dégradée, Pékin admonestait Washington, lui reprochant l’état de ses finances publiques.

La surprise arabe

La surprise du printemps arabe et ses évolutions ultérieures sont un autre marqueur de la nouvelle impuissance occidentale à régler les affaires du monde. En janvier, la France était prise de cours par la révolution tunisienne qui en quelques semaines, mit à bas le gouvernement ami de Ben Ali. Un mois plus tard, Hosni Moubarak, allié fidèle des Etats-Unis au Moyen-Orient,  quittait le pouvoir sous la pression de la rue cairote. Les peuples tunisiens et égyptiens, de leur propre chef, imposaient  la démocratie et l’Etat de droit à la surprise des anciennes puissances tutélaires. Jusqu’à quand ? Là se trouve l’une des grandes questions de 2012.

Parallèlement, l’année 2011 apportait la preuve de l’incapacité des Etats-Unis et de leurs alliés au sein de l’OTAN à transformer le monde arabo-musulman. Avec le départ d’Irak du dernier soldat américain, le « gendarme du monde » s’en est rentré sans gloire dans sa caserne ravalant la prétention des néo-cons à exporter la démocratie. Malgré la réussite de l’intervention franco-britannique en Libye et le succès dans la lutte contre le terrorisme que représente l’élimination de Ben Laden, l’année 2011 a ainsi apporté la preuve définitive que les peuples arabes entendent construire eux-mêmes leur destin. Ce qui ne retire rien au fait que notre aide tout comme notre vigilance seront décisives !

Fukushima ou le rappel du risque

Événement aussi tragique qu’inattendu, l’accident nucléaire de Fukushima a achevé de détruire la confiance des nations industrielles en un progrès technique sans dangers. Si la catastrophe fut nippone, ses répercussions furent mondiales, éclairant d’une lumière crue notre fragilité face à nos propres inventions. La France, particulièrement dépendante de l’énergie atomique, ne peut se contenter d’évacuer la question, au nom d’une supériorité a priori, qui nourrit trop souvent un déni du risque.

Les Etats providence européens touchent leurs limites

Pour nous Européens, l’année 2011 fut surtout celle de l’affolant dérèglement  du modèle socio-économique issu des Trente glorieuses. De la crise des finances publiques grecque à l’effondrement des gouvernements portugais, italiens et espagnols, ce que nous nommons aujourd’hui crise de l’euro est en réalité une crise de la dette, accumulée durant les trois dernières décennies par des Etats vivant au-dessus de leurs moyens. Le projet d’un progrès social collectif et continu garanti par des pouvoirs publics bienveillants, s’il fonctionnait tant que la croissance et la démographie l’alimentaient, touche aujourd’hui ses limites : ou plutôt, il les a dépassées !

À partir des années 1970, sous l’effet de la crise et du vieillissement de la population, les moyens se sont  amenuisés tandis que les exigences de protection se faisaient plus pressantes.  Un certain nombre d’Etats européens, parmi lesquels la France, ont décidé de résoudre cette équation difficile par le recours à l’endettement. L’Europe paie aujourd’hui le prix fort d’un choix collectif aussi lourd de conséquences que non formulé explicitement.

La cure d’austérité que ces Etats impécunieux s’infligent aujourd’hui semble d’autant plus injuste aux populations qu’elles ont été entretenues dans l’illusion qu’elles seraient éternellement couvertes contre les risques sociaux et gagneraient chaque jour de nouveaux « droits-à ». Le mouvement des Indignés qui a embrasé ces pays est révélateur de l’ambivalence de la période actuelle. Il n’est pas anodin qu’il ait repris le mot d’ordre d’un nonagénaire, Stéphane Hessel, qui dénonçait notamment la mise à mal du système de protection sociale issue de l’après-guerre ; dans le même temps cette mobilisation planétaire, grâce au nouveaux médias, d’une jeunesse que l’on disait résignée et désabusée, est en soi revigorante .

2011, un appel à responsabilité

En définitive, l’année 2011 et les événements qui l’ont émaillée révèlent les changements profonds qui travaillent les vieilles nations occidentales. L’étrangeté du monde qui vient défie nos anciens paradigmes. Pourtant, si l’issue des mutations à l’oeuvre échappe à notre emprise comme à notre entendement, ils semblent toutefois nous rappeler que la liberté ne va pas sans responsabilité. Les peuples arabes nous l’ont montré en assumant leur propre destin. L’accident de Fukushima nous a rappelé de manière tragique que le progrès technique, s’il améliore nos conditions de vie, nous place dans une situation de risque, dont nous devons assumer les conséquences. La crise de l’Etat-providence qui frappe aujourd’hui l’Europe nous invite à reconsidérer nos rapports aux pouvoirs publics et à redéfinir la mission de ceux-ci : à l’Etat providence doit succéder l’Etat solidaire, qui ne peut ni ne doit déterminer le sens de notre vie, mais en faciliter le libre déploiement. Rappelons-nous, à la veille d’une année de débat public, que ce partage nouveau des responsabilités, si nous savons l’assumer, est porteur de progrès.

C’est dans cet espoir raisonné que le blog « trop libre » adresse à ses lecteurs, toujours plus nombreux, une excellente année 2012 !

Alexis Benoist et Christophe de Voogd pour le blog « trop libre »


[1] Cf. l’analyse de Dominique Reynié, Le Populisme patrimonial, Plon, 2011

 

Crédit photo, Flickr: Nhoj Leunamme == Jhon Emmanuel

Il y a 2 commentaires

  1. Roger Nifle

    Intéressante lecture d’un moment de mutation. Seulement il y manque une architecture, une cohérence qui permettrait de relier « l’Etat solidaire » avec la liberté responsable, la facilitation du « libre déploiement » de notre vie, le partage des responsabilités, le « portage » de progrès, et même « l’espoir raisonné » pour reprendre vos termes. Et pourtant vous dites que l’Etat solidaire ne doit pas déterminer le sens de notre vie. Qu’est-ce d’autres pourtant que de favoriser ce qui précède. C’est bien « déterminer » le Sens du bien commun celui d’une communauté de devenir à l’encontre de tous autres Sens qui ignorent ou même s’opposent au précédent. Seulement la « détermination » est délicate. Mais n’est ce pas une nouvelle approche de la démocratie que de permettre une « libre détermination » du Sens du bien commun qui ne relève en rien du « libre arbitraire » mais de la fidélité à la singularité partagée d’une communauté de bien. Mais là est l’autre versant de la mutation, la compréhension du paradigme communautaire, celui qui permet de nouer conception de l’homme, conception des communautés humaines (autres qu’archaïques) conception des affaires humaines comme phénomènes humains communautaires. C’est la condition pour discerner au-delà des troubles ce qui se révèle, est en cours d’émergence et même de maturation. C’est encore plus la condition pour y aider autrement que d’en éreinter le mouvement par le poids des certitudes dont la lourdeur, aussi érudite soit-elle, est justement ce qui est en procès d’obsolescence…

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