« Liker » n’est pas voter (6°)

1196px-Facebook_like_thumbL’essoufflement des acteurs traditionnels et la volonté d’ouverture et de liberté qui a animé les peuples depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ont contribué à la formation de sociétés civiles de plus en plus concernées et porteuses de véritables revendications. Internet marque une rupture dans la mesure où il créé un nouvel espace public où chacun peut s’exprimer, échanger ses opinions et où l’information fait place à la conversation. Cette nouvelle enceinte devient accessible et n’est plus réservée à un petit nombre d’initiés, ce qui donne lieu à un espace désorganisé où la souveraineté populaire s’exerce pleinement et où la démocratie s’élargit. En effet, la parole de chacun équivaut celle des autres et peut avoir un poids important grâce à l’ampleur et à l’impact que permet le réseau des réseaux. Par ailleurs, Internet cristallise des aspirations qui ne sont pas prises en compte dans l’espace politique traditionnel.

Souvent présenté comme capable de revitaliser la démocratie, Internet se fait davantage le relais de mouvements et revendications aussi éclatés que diffus et n’engendre pas une véritable transformation des consciences. La montée en puissance de nouveaux supports tels que les blogs, forums, réseaux sociaux illustre en effet le malaise du rapport au politique (crise de la représentation, méfiance, préférence pour le concret et le local) plus qu’elle ne rebat réellement les cartes du jeu démocratique. Ces outils permettent une large capacité de mobilisation par le bas ainsi que la structuration d’actions concertées avec parfois des effets concrets sur les décisions publiques. Les récentes révolutions arabes, présentées à tort comme le fruit d’un déterminisme technologique, ont d’ailleurs démontré l’effet démultiplicateur des réseaux sociaux utilisés comme instruments pour mener des actions coordonnées sur le terrain. Le discours sur les révolutions 2.0 a en effet masqué leur caractère émeutier mais aussi le fait que cet instrument reste l’apanage des classes les plus aisées. De même en Chine, on constate qu’Internet joue un rôle majeur dans le succès de mobilisations citoyennes mais sous un sévère régime de censure et sur des sujets limités à la lutte contre la corruption ou la pollution. En ce sens, Internet apparaît comme un nouveau mode d’action et d’expression politique permettant d’articuler ensemble de multiples actions citoyennes à travers des activités de dénonciation et de surveillance.

La massification de l’usage d’Internet peine à faire émerger un nouveau processus délibératif. De timides expériences de démocratie participative en ligne commencent à voir le jour lors de campagnes électorales. Mais celles-ci s’apparentent à des moyens servant à conforter une politique déjà décidée dans un autre cadre et finalement à un outil de communication entretenant une illusion de participation. Pourtant ce nouvel espace de dialogue s’inscrit dans une véritable aspiration sociale du citoyen à être davantage intégré à la prise de décision. Au-delà d’un outil technologique, il traduit un sentiment latent de contestation de la toute-puissance des élus et des experts, seuls détenteurs de l’autorité légitime. Ce désir d’intervention s’est accéléré et prend grâce à Internet des formes plus visibles qui doivent être prises en compte par les politiques, et coordonnées de manière à faire émerger un échange constructif entre les différents acteurs de la Cité. Face au sentiment de méfiance qui plombe notre démocratie représentative, réintroduire le citoyen au cœur de la vie politique apparaît comme une nécessité impérieuse.

Or Internet permet une redéfinition de la proximité et de nouvelles formes (souvent encore expérimentales) de relations entre décideurs et administrés apparaissent. À ce titre, les initiatives en faveur d’une gouvernance ouverte (Open Data, Open Gouvernement) dessinent des perspectives prometteuses, rendant ainsi possible de nouvelles formes de coproduction citoyenne touchant des domaines plus étendus et plus précis grâce à la puissance et la capacité du réseau. L’on voit donc apparaître dans le web une opportunité formidable d’articuler le monde politique à ses citoyens dans une relation où chacun aurait à y gagner. Ceci permettrait par exemple aux administrations de bénéficier, à moindre coût, de l’ingéniosité d’une communauté de citoyens. Cet accomplissement n’est possible qu’à la condition d’une profonde remise en cause du partage du pouvoir : les classes politiques actuelles et futures seront-elles prêtes à accepter un tel compromis ?

Pierre Braun,
étudiant en Droit et administration publique à l’IEP de Strasbourg,
en stage à la Fondation pour l’innovation politique

Références :

Robert Berjon : Internet, politique et coproduction citoyenne, Fondation pour l’innovation politique. Septembre 2010.

Fondation pour l’innovation politique, 12 idées pour 2012 : Vers l’administration citoyenne (5/12). Décembre 2012. http://www.fondapol.org/12-idees-pour-2012/vers-ladministration-citoyenne-512/

Christophe Lejeune : Démocratie 2.0, une histoire politique d’Internet ; Dominique Cardon : La démocratie Internet : Promesses et limites, Seuil, La république des idées, 2010.

Cf. sur ce site les articles parus dans la rubrique Politique 2.0 de la Fondapol.

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